‹ Pages choisies;Chapitre 7 sur 91 · XI · texte numérisé non relu

XI

PRÉFACE

essaierait cette poésie dont les mots devaient être « des couleurs et des notes » et qui reste voisine du symbolisme par son goût de l'assonnance, de Tindécis, et du symbole. D'autre part, les classiques espagnols du grand siècle étaient des Parnassiens avant la lettre et Rubén Dario va résumer à vingt-neuf ans ces deux écoles dans le livre qui fit sa gloire, un peu comme le Verlaine des Poèmes Saturniens qui deviendrait naturellement son « père et maître magique ». Ainsi dans ses vers sonores, un soupir soudain traverse la phrase d'un écho de musique plaintive et ses embarquements pour Cythère sont toujours, comme ceux de Watteau, estompés d'ombre. Par contre, de ses fugues au pays de Mallarmé il revient toujours avec des images lumineuses. Bien au fond et sentimentalement parlant, ces deux attitudes s'accordent. Chez les Parnassiens comme chez les symbolistes le jeune écrivain a trouvé les décors raffinés selon son goût, le penchant aristocratique pour les bibelots rares et les vers précieux, ce dégoût de la multitude à laquelle le hautain poète de Poèmes Barbares ne voulait pas raconter son « ivresse et son mal ». Mentalité très « tour d'ivoire », qui fut une nouveauté frappante en Amérique vers 1890, car les derniers survivants du romantisme racontaient encore sur la place publique, leurs haines, leurs désespoirs et leurs amours. Rubén Dario nous apprenait cette pudeur des larmes qui fut l'apanage des Grecs et des grands Français : ce poète qui devait se plaindre magnifiquement, qui n'était né que pour la mélancolie, débutait par des vers sereins, presque joyeux. Il arrivait à paraître froid, tant il avait la crainte de paraître faux. Il ne voulait pas continuer ces romantiques américains qui, parlant toujours d'euxmêmes, manquaient toujours d'intimité et firent souvent de la poésie un art emphatique. Un des plus connus sinon des plus grands ne disait-il pas que le poète est le frère de l'orateur? A vingt ans, quelquefois plus tôt, on débutait dans le sabbat du désespoir éloquent et de Tamour malheureux. Désespoir vite

Page 1