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XII

VENTURA GARCIA CALDERON

évanoui, car ces jeunes réfractaires se consolaient toujours par la politique. Ils devenaient députés, révolutionnaires, voire ministres dans nos très athéniennes républiques. Il faut dire tout de suite que ce rôle faussait leur voie souvent mais faisait aussi leur charme étrange. Déjà, dans les piemières années d'indépendance, le poète avait été chez nous Taède et le chorège, « un bon citoyen » comme on disait. En tous cas, un homme d'action et quelque chose de plus qu'un poète. Dans ce même Buenos-Ayres, où Dario prêchait le dédain de son siècle, le grand lyrique Mârmol avait affronté le tyran. Un peu plus tard, dans la vieille Mexico romantique où les femmes savent par cœur les poésies d'Acuna, exagérées et charmantes comme la jeunesse du poète suicidé, un homme traverse la Place Majeure, poursuivant les Muses et ses ennemis revolver en poche. C'est Diaz Mirôn, vice-tyran et poète. Le doux lamartinien de Maria^ le plus célèbre roman de nos pays, cherche de l'or comme un Californien dans les plaines de sa Colombie natale. Là même l'exquis poète au Nocturne qui s'en ira, le soir, avec des amis choisis, répéter des vers désolés au cimetière de Bogota, installe un commerce de laques, de parfums et de thés de Chine après avoir été diplomate et mondain. Marcos Sastre, le Bernardin de Saint-Pierre de la Pampa, fut à la tête d'une entreprise agricole et le superbe Marti, l'apôtre libérateur de Cuba, un des plus grands écrivains Américains, allait mourir dans la mêlée comme un soldat... Encore aujourd'hui c'est un magnifique poète, M. Guillermo Valencia, qui vient d'être élu candidat à la présidence de la République de Colombie.

Et voici que, pour la première fois peut-être, un poète entendait rester seulement poète. Dans sa trentième année, Dario s'exile dédaigneusement. Il vit rêvant de monarchies fastueuses dans ces démocraties turbulentes ; il parle de somptuosités orientales dans un pays de fermiers. Que nechante-t-il des actualités

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PRÉFACE

agricoles comme Walt Whitman : le caoutchouc, la canne à sucre, les chevaux sauvages et la douce amertume du mate? Que vient-il faire avec ses pipeaux de Versailles dans cette rude bucolique des pampas? Même le ton en sourdine et la grâce alanguie et la mesure grecque étaient-ils de mise dans ces contrées nouvelles où Walt Whitman lâchait ses vers com.me des poulains indomptés ? Le reproche devait éclater et le grand critique Rodô, dans une étude qui est restée fameuse, répétait, en excusant le rêve de Dario, le mot de tout le monde : « Il n^est pas le poète de l'Amérique ». Le poète de l'Amérique, devait chanter, d'après ces esprits chagrins, le vol de nos aigles, la splendeur de nos forêts ; et voilà ce que notre maître ne voulait pas précisément. C'est toujours sa crainte du lieu commun qui le rebute. De même qu'il ne recommence pas l'élégie romantique, il se refuse à être le paysagiste tropical déjà connu. « Le seul thème de la poésie dans l'Amérique espagnole — disait-il plus tard en parlant de ses débuts — était la louange des gloires créoles, des exploits de l'indépendance et de la nature américaine : un éternel chant à Junin et une ode interminable à l'Agriculture de la Zone Torride ».

Mais s'il ne nous donne pas cela, s'il ne veut pas nous le donner, on a tort de croire qu'il n'est pas notre poète, car il représente bien l'esprit du Latin d'Amérique à la fin du xix^ siècle. Il est le premier des déracinés et tous les grands écrivains de chez nous devaient soufïrir plus ou moins du contraste entre leur esprit raffiné et leur milieu souvent grossier. Leur patrie intellectuelle était ailleurs, leur patrie sentimentale était là, qu'ils aimaient davantage comme des enfants qui ne rougissent pas d'une humble naissance. Quelle est la patrie véritable de Rubén Dario? Aucune et toutes. Le Nicaragua où il est né, le Chili qui l'a accueilli adolescent, l'Argentine à laquelle il doit sa gloire, l'Espagne qui le reçoit comme un conquistador retour des

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