EDGAR ALLAN POE
Aima, ma douce reine, si vite et pour toujours en allée, le jour où', après avoir parcouru la bouillonnante Broadway, je me suis mis à lire les vers de Poe, dont le prénom, Edgar, harmonieux et légendaire, renferme tant de vague et triste poésie ? Pourquoi ai-je vu défiler alors la procession de ses chastes amoureuses, à travers la poussière argentée de monr songe mystique? C'est parce que tu es la sœur des vierges liliales chantées dans la brumeuse langue anglaise par le rêveur malheureux, prince de tous les poètes maudits. Tu es, comme elles, la flamme de l'amour infini. Devant le balcon couvert de roses blanches, auquel se penche du Paradis ton visage aux yeux profonds et généreux, tes sœurs passent et saluent d'un sourire la merveille de ta vertu. O, mon ange, ô ma consolatrice, ô mon épouse ! La première qui passe, c'est Irène, brillante dame à l'étrange pâleur, qui vient de là-bas, des mers lointaines ; la seconde c'est Eulalie, la douce Eulalie aux cheveux d'or, aux yeux de violette^ qui tourne son regard vers le ciel ; la troisième est Léonor ainsi nommée par les anges, jeune et radieuse dans TEden distant ; l'autre est France, l'aimée, dont le souvenir seul calme la peine ; l'autre est Ulalume dont l'ombre erre dans la région nébuleuse de Weir, près du sombre lac d'Auber; cette autre, c'est Helen, qui fut aperçue pour la première fois à la lueur de perle de la lune ; et voici Annie, qui offrit des baisers, des caresses, des oraisons pour l'adoré ; et une autre encore, Annabel Lee, qui aima d'un amour à faire envie aux séraphins. du ciel ; et voici Isabelle, qui goûtait les amoureux colloques à la clarté lunaire; Ligeia, enfin^ méditative, enveloppée d'un voile d'une splendeur extra-terrestre... Ce sont elles, chœur candide d'océanides idéales, ce sont elles qui consolent et qui épongent le front du Prométhée lyrique enchaîné sur la montagne yankee, dont le corbeau, plus cruel encore que le vautour d'Echyle assis sur le buste de Pallas, torture le cœur du malheureux et le poignarde de la monotone
^ lOI ^
parole du désespoir. Au milieu des martyres de la vie, le vent de tes ailes me rafraîchit et m'encourage, car si tu partis sous ta forme humaine pour le voyage sans retour, je sens venir à moi ton être immortel lorsque mes forces défaillent ou que la douleur bande vers moi son arc noir. Alors, Ame, Stella, j'entends tinter à mes côtés l'or invisible de tonangélique écusson. Ton nom symbolique et lumineux surgit, guide incomparable, dans le ciel de mes nuits, et, conduit par ton ineffable clarté, je porte l'encens et la myrrhe au berceau de l'Eternelle Espérance.
{Les Rares. Trad. par Max Daireaux.)
CASTELAR
30 Mai 1899.
Je parlais il n'y a pas longtemps d'une entrevue que j'eus avec Gastelar. Ce devait être la dernière. Déjà, il repose à San Isidro, auprès des restes de sa sœur. Sa chute, noble chêne, émut tout le monde. Quand je le vis, quand je lui parlai pour la dernière fois, il était déjà marqué par Tlntruse, pâle, maigri, vieilli, lui qui fut toute jeunesse et toute vie. Il est parti pour Tempire silencieux de l'inconnu, après avoir claironné son verbe de poète des multitudes, aux quatre vents de l'esprit. Et l'Espagne, aujourd'hui privée de son emersonien représentatif, privée de l'être noble qui fut en son siècle la voix et le geste de sa race, est comparable à l'Italie sans Garibaldi, à l'Angleterre sans Gladstone, à l'Allemagne sans Bismarck, à la France sans Hugo. Dans sa terre ardente et sonore il fut l'orateur chrysostomique et le chevalier de son idéal. Là, demeure maintenant l'immense Manche démocratique à travers laquelle il chevaucha son pegase-rossinnante : là, les moulins à vent ; là, les armes de sa grandiloquence lyrique que plus personne ne maniera; là aussi Dulcinée, qui n'a plus d'autre amoureux véritable que le froid analyste Pi y Margall. Espagnol d'Espagne, Espagnol de bonne roche, ayant toute l'Espagne dans le cœur et dans le cerveau, il apparaît comme la personnification de l'orbe Cer^ vantine ; dans le généreux combat qu'il menait, plein d'illusions, don Quichotte ne se dissimule point, et Sancho lui-même ne laisse pas que de se révéler dans son célèbre appétit. On raconte
que Taine, l'ayant rencontré en certaine occasion dans la salle de rédaction des Débats demanda dédaigneusement: « Estce là le fameux canari espagnol ? » Une âme, certes, d'oiseau de Floréal, tout comme le rossignol de Lamartine, mais à laquelle ' la force ne manquait pas pour la réalisation d'œuvres énormes, telles que la libération des Nègres des Antilles. A travers les siècles demeurera le souvenir de cette singulière figure du xix% la plus haute figure d'Espagne, parmi les plus hautes du monde ; et, à mesure que le temps renversera son urne, il apparaîtra de plus en plus entouré de cette splendeur que la divine Poésie offre seulement à ses élus. Il fut l'un des organes les plus puissants de rhumanité. Par sa bouche parlait toujours l'esprit de sa Patrie et toujours au service du Bien; si parfois la Vérité lui refusa son appui, jamais la Beauté ne cessa de le protéger du bouclier de ses ailes magiques. Ses erreurs même tombaient vêtues de pourpre. Il était l'apollonide de la démocratie, lé décorateur de ses labyrinthes ambigus et confus. wSplendide flamme latine, flamme qui guide les peuples et que le soleil allume dans les nations afin qu'elles indiquent les routes salutaires ou pour qu'autour d'elles le^ hommes se groupent et réalisent de grandes choses. Cette âme venait d'Athènes lorqu'elle alla s'incarner un jour à Cadix la phénicienne ; elle venait d^Athènes après s'être imprégnée d'Orient; c'est de cette façon que j'explique la pompe asiatique de ses discours et son amour des belles lignes, la passion pythagoricienne des célestes nomibres et l'empire de la musique, sous lequel il faisait gatoper les quadriges de ses idées et ses armées des mots. Dans son jardin, auprès des fleurs andalousesj^se dressait un platane svelte et verdoyant qui avait été une branche de celui que les brises d'Academos faisaient frissonner, au temps où, pareille à l'eau de la fontaine de marbre, s'écoulait la doctrine de Platon. Son oeuvre, qui dans son ensemble fatigue, est comme un immense musée qu'il faut admirer par fragments ; tantôt c'est une vaste *
GASTELAR.
fresque, tantôt une statue taillée dans le plus blanc des marbres penthéliques, tantôtun bas-relief, où les phrases sont semblables aux théories ordonnées des gracieuses jeunes filles et des éphèbes dansants. Il fut un grand cultivateur d'enthousiasme. Et si, dans les dernières années de sa vie, il fut parfois la proie de la tristesse et des abattements, vieux gladiateur, il sut, pour mourir, sculpter sa suprême attitude dans le discours qui clôt la série diluvienne commencée en 1854 au théâtrede l'Orient ;etce fut un discours dans lequel son éloquence pleine et sonore, surgit à nouveau pour montrer aux partisans de la république le chemin que, d'après lui, il fallait suivre. Son éloquence captiva les générations quientendirentlesparolesde ses lèvres d'or. Elles serapellent ses discours comme de belles manifestations de la nature, étranges iris ou aurores boréales : « Je Tentendis en telle année ». « Moi en telle autre. » A Tépoque de son apparition le principe démocratique était ce qu'il y avait de plus avancé^ de plus attrayant pour les esprits libres, c'était la formule du progrès. Il s'y consacra de telle manière et avec tant de passion, qu'en apprenant sa mort les démocrates espagnols ne purent s'empêcher de s'écrier : « La démocratie est morte ». Les mirages qui accom* pagnèrent l'aube du mouvement social de ces dernières années n'ont pas pu conquérir cette individualité impassible ; dans tels de ses discours où il combat le socialisme son effort de rêveur nous émerveille lorsque, devant le mur de la vérité, résonne la somptueuse orchestration de ces lyriques arguments. Car il fut avant tout l'orateur, l'homme qui convainc en enchantant ou qui, même s'il ne parvient pas à convaincre, chante et nous enchante. Et telles étaient ses constructions mélodieuses, l'harmonie de ses lignes et tels aussi la succession de ses ondes verbales et les tons de ses phrases musicales, soumises à un rythme précis, qu'il semblait, qu'ainsi que dans l'antiquité, un • maître flûtiste eût accompagné son chant; et lui-même s'écoutait comme doivent le faire les oiseaux au ramage délicat et les
poètes qui sont fiers d'avoir connu l'épaisseur dorée de la crinière du dieu à Tare d'argent. Je n'oublierai jamais cette nuit de l'année 1892 où M'"'' Emilia Pardo Bazan reçut les délégués américains aux fêtes colombiennes. Castelar était là, et, comme toujours quand Castelar était présent, une petite cour s'était formée autour de lui dans un des salons. Nul ne parlait, hormis Castelar, car nul n'ignorait que devant lui le premier devoir fut l'attention. Il parlait de l'art oratoire et il en vint à rappeler à ce propos les divers orateurs qu'il avait entendus dans sa vie. Et comme son extraordinaire mémoire n'était jamais en défaut, il illustrait ses souvenirs de citations et de fragments de discours. C'est ainsi qu'il nous peignît Gambetta de telle façon que nous le vîmes incarné devant nous, puis il récita un morceau de discours de Gambetta à Victor Hugo, et après un fragment de discours de Victor Hugo, et ainsi pour plusieurs orateurs étrangers. Ensuite il en arriva aux Espagnols et, commençant par Rios Rosas, il parcourut une bonne partie de la liste que compte ce pays d'hommes verbeux, expliquant leur manière et leurs dons, jusqu'à parvenir à lui-même, et alors il se transfigura momentanément et il nous apparut avec ses parures réelles. Et, sur la demande d'un ami qui se trouvait là, il se remit en mémoire une partie de son célèbre discours du 12 avril 1869, prononcé dans une occasion fameuse et à propos duquel son rival même, le cardinal Manterola, se demanda s*il n'avait pas devant les yeux un nouveau Satil. Je vois encore ses yeux brillants et sa main qui semblait conduire la période : « Grand est le Dieu du Sinaï, le tonnerre le précède, l'éclair l'accompagne, la lumière l'enveloppe, la terre tremble, les montagnes s'écroulent; mais il est un Dieu plus grand encore et qui n'est pas le Dieu majestueux du Sinaï, mais l'humble Dieu du Calvaire, cloué sur une croix, blessé, raidi, couronné d'épines, le fiel sur les lèvres et qui dit cependant : « Mon Père pardonnez-leur, pardonnez à mes bourreaux, pardonnez à mes persécuteurs, parce qu'ils ne
CASTELAR
savent pas ce qu'ils font ». Grande est la religion de la puissance, plus grande encore la religion de l'amour. Grande est la religion de l'implacable justice, mais plus grande encore la religion du pardon miséricordieux; et moi, je viens ici, au nom de l'Evangile, vous demander d'inscrire dans votre code fondamental la liberté religieuse, c'est-à-dire, liberté, fraternité, égalité entre tous les hommes ». Plus tard on se rappellera ses discours célèbres, comme on se rappelle aujourd'hui les harangues historiques de Démosthène ; depuis le premier dans lequel il se présenta comme l'aède et le paladin de sa Démocratie bien-aimée jusqu'au dernier dans lequel, sur le point de mourir, apôtre plein de logique, il formula un testament politique tîdèle à son credo républicain ; sa longue carrière est marquée par d'innombrables stations brillantes, entre lesquelles resplendissent d'un éclat particulier le discours en faveur de la liberté religieuse, celui de la rédemption des esclaves de Cuba auquel il faisait allusion lorsque je l'entendis prononcer cette phrase qui termine une de mes lettres antérieures : « J'ai libéré deux cent mille nègres avec un discours » ; celui sur le suffrage universel dont la dialectique est agile et souple : son discours de réception à l'Académie Royale de la langue, leçon colossale d'un lyrisme cosmique ; et celui qu'il prononça à Paris, en Sorbonne, quand les étudiants le reçurent avec le triple ban classique, comme un nouveau Lullius.
Qu'elle est loin l'éloquence martellée des hommes du Nord ! Dans la sienne le soleil méridional éclate comme une rose aux couleurs éternelles ; l'abondance et la richesse classiques étaient siennes, et jamais, à travers l'immensité des siècles, on n'entendit de la tribune ou de la chaire couler un torrent plus rythmique ni plus sonore. Les Français si réservés a l'égard des étrangers l'admirèrent et l'applaudirent, qu'il parlât dans son français claudiquant ou dans l'espagnol de bronze et d'argent qu'ils ne comprenaient pas. Qu'importe qu'il ait dît, comme il
le fit un jour : « La France cette belle sœur de l'Espagne ». Derrière le sourire de Tauditeur venait la tempête de l'ovation car Torateur souverain triomphait du mauvais polyglotte. Hugo le tenait en haute estime et l'on connaît l'anecdote : lorsque le César des poètes le recevant à sa table lui offrit pour s'asseoir un fauteuil impérial : « Je vous ai réservé cette chaise sur laquelle s'assied toujours Don Pedro du Brésil ! — Alors je ne m'assieds pas ! » répondit Castelar, fidèle en cela même à son Aldonza Lorenzo idéale. Notre camarade Ladevèse raconte avec quel respect et quelle affection il fut accueilli chez M^-^^ Adam, chez Cernuschi et chez la Ratazzi, et ses intimités politiques avec Thiers, Gambetta et Jules Simon. La France, comme le monde entier, voyait en Castelar Tincarnation de l'Espagne, de l'Espagne idéaliste et chevaleresque, fière et pittoresque. Oxford voulut l'entendre. Oxford invita son « docteur » honoraire à venir faire des conférences, mais celui-ci déclina cet honneur. A plusieurs reprises il pensa aller en Amérique, mais malheureusement ce qu'il nous disait en 1892 : « Castelar n'ira jamais en Amérique » s'accomplit. En Amérique pourtant, plus que partout ailleurs, sa parole retôfitissait comme une cloche de gloire. Les Yankees l'évaluaient ouvertement : « Si la Liberté de Bartholdi a la torche, Castelar a la parole ». Plus d'une fois ses formidables discours coururent sur le câble ; Tes « magazines » ne le quittaient pas des yeux et les dollars affluaient sans marchandage. Dans notre Amérique de langue espagnole il n'est ville ou village où sa réputation ne soit parvenue. Je ne crois pas me tromper en disant que dans la République Argentine il existe une colonie ou un village qui porte son nom. Et il aimait notre Amérique avec reconnaissance. C'est le moment de rappeler qu'une grande partie de sa production ût pour notre continent, que ce fût pendant son pénible exil, ou à l'apogée de sa carrière, car il n'interrompit son travail que lorsqu'il se vit obligé de s'excuser auprès des directeurs
CAS TEL AR
des journaux dont il était le correspondant, de devoir suspendre sa collaboration « parce qu'il lui fallait occuper la présidence de la République espagnole » ; et il se souvenait avec gratitude de la Naciôn de^Buenos-Ayres et du Monitor Republicano de Mexico, parmi tant d'autres publications qu'il honora de sa plume. Et TAmérique entière lui garda toujours sa sympathie, malgré le ressentiment mémorable qu'elle éprouva lorsque, voulant être un politicien pratique, le politicien lyrique prononça l'inoubliable phrase : « Avant que d'être Républicain, je suis Espagnol ». Car, lévite fanatique, il fut toujours inspiré par le fatal resplendissement de ri<iole-Patrie ; et il lui fut donné de sauver la sienne ainsi qu'une récente catastrophe Ta prouvé, alors qu'étant président de laRépubliqueils'enfallutd'un cheveu que les relations se rompissent entre l'Espagne et les Etats-Unis, à propos de l'affaire du « Virginius » ; Jovellar était à Cuba et il se refusait à la remise du bateau américain retenu à la suite de l'exécution des Cubains et des Yankees qui composaient l'équipage du navire révolutionnaire; ce fut alors que la parole de Castelar, chef d'État, fit comprendre au général « que personne en Espagne n'admettait même en pensée que l'on put se refuser à tenir un engagement international pris par le gouvernement, et encore moins que Cuba voulut être plus espagnole que l'Espagne. Une guerre avec les États-Unis serait aujourd'hui une véritable démence et, s'il est vrai que la guerre soit extrêmement populaire, les gouvernements sont là précisément pour s'opposer à la folie des peuples. Que votre Excellence se rappelle ce que fit M. Thiers lorsque les Français criaient : A Berlin! Il leur démontra que la guerre serait un désastre. Et là, un vaisseau de haute mer a été capturé, des marins espagnols et étrangers ont été fusillés avant que ne fut connue la pensée du gouvernement central qui prévoyait de grandes catastrophes et l'on veut maintenant commettre la suprême imprudence, en méconnaissant la volonté du gouver-
nement national. Tous les arguments des Etats-Unis se réduisent à celui-ci : l'Espagne n'est point maîtresse à Cuba, et vous allez aujourd'hui leur donner raison. On ne discute pas les actes d'un gouvernement. On obéit. Que l'on agisse sur l'opinion! Prenez les précautions nécessaires, rendez le Virginius et l'équipage survivant de la façon qui blessera le moins le sentiment public, mais rendez-les sans délai et sans excuses. Le plus grand service que l'on puisse rendre à la Patrie c'est de lui obéir aveuglément. Que votre Excellence ne parle point de démission tant que les ordres du Gouvernement ne seront pas exécutés. Exécutez-les avec toute la rigueur militaire. Et qu'on ne reparle point de Bayonne, il y eût là des rois qui trahirent et qui vendirent la patrie à l'étranger; il n'y a ici que des patriotes qui veulent la protéger contre les inconséquences de là-bas, aggravées par une incompréhensible faiblesse ». Ceci se passait en 1873. Combien fut différent, vingt-cinq ans plus tard, le jugement d'un gouvernement d'hommes « pratiques » qui conduisit le pays à la défaite, au désastre et à la mutilation, combien différent du jugement de ce poète qui délivra l'Espagne d'un danger certain et qui sut être, dans ses actes et dans ses rêves, le premier patriote, le premier espagnol de son temps, le plus espagnols des espagnols! C'est que du haut de son Pathmos, de son Guernesey, de sa nue, de son trépied, il voyait juste avec son regard d'aigle. Il ne s'abusait point lorsque si souvent il mit sa flèche dans le but, lorsqu'il parvint bizarrement à la première magistrature de l'État, et quand, dans un âge déjà avancé, voyant avec désillusion que sa république quasi-platonique ne correspondait plus à son hymne incessant, il se retira de la lutte, non sans avoir affirmé auparavant son inébranlable foi dans cet idéal que, pendant toute son existence, il avait poursuivi, non sans s'être défendu, une fois encore, de tout contact avec la monarchie. Il n'adressa jamais la parole à la reine régente. Lorsqu'il perdit sa sœur qu'il avait tant aimée, la reine lui
^ IIO ^
CASTELAR
adressa ses condoléances. A San Sébastien, son Génie se trouva face à face avec sa Majesté. Son Génie se découvrit et salua. Il se trouva des démocrates qui murmurèrent. Quels étaient ces hidalgos qui prenaient la démocratie d'un si mauvais côté? Ce gentilhomme croyait aux nobles sentiments. II croyait à la patrie. Il croyait en Dieu.
Dans le libéral, dans l'homme de la « Formule du Progrès » il y avait un croyant ; Jésus-Christ apparaissait à ses yeux à travers de tendres vitraux sur lesquels étaient représentées l'Espagne portant la croix et son enfance domestique, la bonne mère qu'il désigne continuellement comme la source de ses croyances religieuses. Lorsqu'il parle de questions religieuses, les plus augustes « magnificat » et les plus profonds « miserere « débordent de ses discours. Ses conférences sur les cinq premiers siècles du Christianisme, sa « Rédemption de l'Esclave », beaucoup de ses discours, sont une glorification chrétienne exprimée par d'incessantes et de ferventes ondes de mots, de phrases, saturées d'un mysticisme chaleureux, d'un mysticisme espagnol. Chaste comme il l'était, l'on put croire parfois, qu'épuisé par les fatigues de la vie publique il voudrait se recueillir dans le repos de Tesprit, et entrerait dans les ordres. Et lui-même, un jour qu'il admirait certaine chasuble ancienne dans la cathédrale d'Avila, fit entendre, d'un mot, que ceux qui avaient cette pensée n'étaient peut-être point dans Terreur. Un poète d'Amérique publia, un jour, un discours supposé de Castelar à Saint-Pierre de Rome qui fit aimablement sourire l'orateur. Il n'y a pas longtemps, son entrevue avec le Souverain- Pontife e^tcita une curiosité générale et lui-même avoua que sa conversation avec le pape avait un haut intérêt, mais qu'il lui était interdit d'en rien publier avant la mort de Léon XIII. Et il est mort le premier, baisant un crucifix. Le pape blanc a cru devoir permettre malgré la liturgie que les honneurs funèbres fussent rendus à son illustre interlocuteur à Saint-