III
François le Grand, et cela le jour de la Saint-Ferdinand. Dans la religion de Castelar, comme dans celle de Murillo il y a quelque chose de profane. Ses peintures des grâces divines sont, comme celles de ce peintre, teintées d'une certaine sensualité qui s'aggrave ici de la chasteté notoire de l'artisan imaginatif de la parole. Lorsqu'il décrit une vierge on remarque dans son discours une certaine complaisance humaine, et ses anges, qu'il les imagine dans leur gloire ou qu'il les juge dans les tableaux des musées, semblables à ces anges voluptueux que Goya fait vivre dans ses fresques de Saint-Antoine delà Floride, nous apparaissent comme des femmes charmantes, aussi charnelles que spirituelles. La chasteté de Castelar, bien connue et fort exploitée par les bouffons du couplet ou du crayon qui se mettaient au service de ses inimitiés politiques, fut un de ces cas d'absorption cérébrale qui se produisent quand toutes les facultés humaines se condensent dans la pensée, cas semblable à celui du Jean de l'Apocalypse, que Hugo rappelle dans une page impérissable. Quelle union, quel mariage n'aurait-il pas pu contracter ce maître de la renommée? Célibataire et chaste il vécut, célibataire et chaste il mourut. Et il convient de redire ici en passant, ce que fut l'homme privé. Il sut vivre splendidement de belles années, ainsi que le doivent faire, plus que personne, les artistes aristocratiques. On lui reprocha, parfois, ses luxes et ses grandeurs, sans savoir que cet homme ne vécut jamais que de son travail, soutenu à peine par la sympathie fraternelle de ses meilleurs amis, et que, s'iPse complaisait dans certain luxe, il n'entrait là aucune vanité mais seulement cette compréhension de l'esthétique de la vie que doivenfavoir tous ceux qui possèdent comme il le faisait, en tant qu'adorateur et prêtre de la Beauté, l'incomparable don du goût. Ceux d'entre nous qui furent favorisés de ses invitations, savent que Lucullus mangeait chez Castelar. Il avait en ceci comme en toute chose des dons ecclésiastiques. Il mangeait avec le plaisir
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d'un « Monsignor » et f'appétit d'un abbé. Il avait raimable habitude que Quincey prête à Kant, le nombre de ses hôtes, selon la règle de Lord Chesterfield, n'était jamais, lui compris, inférieur au nombre des grâces, ni supérieur à celui des muses. Et le meilleur condiment était sa causerie qui monopolisait le temps, et à laquelle son extraordinaire mémoire prêtait l'appui du plus copieux trésor d'anecdotes qui se puisse imaginer. Ensuite, dans son salon, tout en causant au hasard des affaires du jour, il se laissait entraîner par sa fougue de tribun, et ses paroles se transformaient en véritables fragments de discours; son enthousiasme était contagieux et il se transportait, d'un invisible bond, hors du moment présent. On raconte qu'un jour il lui arriva de se trouver dans des embarras d'argent : c'est en hiver, le feu est allumé, et sa conversation qui, devant quelques intimes, roule sur une affaire politique brûle aussi d'un autre feu. On lui apporte une lettre d'Amérique qui contient un chèque de cinq mille francs. Heureuse surprise qui un instant lui coupe la parole, mais il continue, la lettre et le chèque à la main, bientôt son discours se précipite, et, sur une phrase ronflante qu'un dernier geste accompagne, la lettre et le chèque, nerveusement roulés en boule, volent à travers la chambre et brûlent déjà dans la cheminée. Un autre jour il fit attendre pendant de longues heures un personnage politique dont la présence dans l'antichambre lui fut plusieurs fois annoncée, mais sa langue et sa pensée étaient entièrement prises par une dissertation sur Botticelli et les Primitifs. Et de la maison où cet ouvrier avait son atelier mental, établi au service de tant de journaux et revues du globe, il sortait beaucoup de bien, beaucoup de faveurs personnelles, d'appuis intellectuels pour qui en avaient besoin, de conseils et d'encouragements, et une aide efficace aussi pour les pauvres qui la sollicitaient, car, sur les humbles et sur les grands, sur les palmes et les lauriers qui ceignaient son front chauve de penseur, resplendis-
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sait la vertu morale de cet homme simple, de ce grand cœur. C'est pourquoi sa mort a causé un douloureux frisson à l'Espagne tout entière, en même |temps qu'une émotion sympathique dans le monde. Castelar était allé chercher des forces au bord de la Méditerranée — cette mer qu'il chanta si souvent dans ses hymnes mélodieux — ; il était parti au lendemain de son dernier effort dans les arènes politiques, alors que les républicains se pressaient autour de lui, comme autour de l'homme fort des campagnes d'antan^ croyant voir en lui le salut de la patrie aujourd'hui si éprouvée, presque épuisée; mais tel était l'état du tribun, de celui qui souffrit si profondément du grand désastre, que, sentant sa dernière heure approcher il écrivit à une amie étrangère : « Je meurs pendant l'agonie de l'Espagne ». Un soir, au bord de la mer, il aperçoit des pêcheurs et s'approche d*eux. Les poissons qui s'asphyxaient en bondissant sur le sable, lui causèrent une triste impression. « Vais-je mourir comme eux, par manque d'ox3^gène ? » Et ce fut ainsi qu'il inourut. Le lendemain du jour où la nouvelle fut connue, et tandis que le peuple de Madrid commentait déjà l'attitude d'un ministre incorrect et insensé, j'eus, auprès de la Puerta del Sol, une sensation qui ne s'effacera jamais de ma mémoire. Un aveugle, un de ces aveugles errants qui, dans les rues, demandent l'aumône et improvisent des couplets d'actualité au son de leur lamentable guitare, chantait d'un ton douloureux devant un cercle de passants dont le nombre augmentait de moment en moment. Je m'arrêtai par curiosité en entendant le nom de Castelar. Le pauvre chanteur des rues disait en de méchants vers et d'une voix mouillée de pleurs sincères des choses profondément senties ; et je ne sais quel art singulierfaisait coïncider sa peine avec ses paroles ingénues, avec l'accompagnement aussi des cordes aphones de son instrument impossible. Quand je me retournai, les femmes pleuraient, les visages des ouvriers étaient graves et tristes. Et la malignité
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politique perça sous l'instinct populaire, qui décoche le trait sûr et atteint l'endroit sensible, en des strophes pareilles à celle-ci, dont j'ai gardé le souvenir :
Toute l'Espagne connaît
Don Émilio Castelar
Dieu a voulu qu'il mourut
Avant que s'ouvrissent les Cortès.
A la Puerta del Sol, dans les cafés, dans toutes les rues, une rumeur montait hostile au Gouvernement et surtout au ministre de la Guerre : général Polavieja. On venait de publier un absurde décret qui disait : « Attendu que don Emilio Castelar est mort en état d'honorable indigence; article i^^ : les frais de ses funérailles et de son enterrement seront à la charge de l'Etat ». Ainsi, froid comme un engagement, dur comme une aumône. Et ceci au pays des prosopopées et des formules, sur la terre du « Je vous baise les mains », où, pour nommer un ministre avec tous ses titres on remplit la moitié d'un pli. Le peuple irrité ne contenait pas son blâme. Dans le même moment, les Chambres italiennes et portugaises, envoyaient leurs condoléances à ce gouvernement mesquin ; le Sénat de la République Argentine se dressait tout entier, debout ; l'autocratique gouvernement russe manifestait son chagrin ; l'Institut de France déplorait la perte de son illustre membre ; la presse du monde entier se mettait en deuil, la pensée universelle pleurait! Plus tard, on apprit que Castelar n'aurait pas les honneurs militaires, que l'on avait défendu aux artilleurs de se réunir pour rendre hommage à l'organisateur de l'artillerie, à l'ancien président qui avait tant fait pour l'armée ; ensuite, que l'on donnait aux généraux l'autorisation d'assister aux obsèques mais en petite tenue ef sans écharpe. La presse fit son devoir. On y parla clairement, on y dit de dures vérités. Cependant le cadavre de Castelar arrive a Madrid ; douloureux triomphe ; il
est déposé au palais du Congrès. Là, défila le peuple, rendant un suprême hommage au pasteur des foules ; et l'aveugle que j'avais entendu chanter passa parmi la multitude, faisant au cadavre une visite dont parla le Libéral. Car il advint, qu'en voyant la guitare qu'il portait sous le bras et ses yeux privés de lumière, quelqu'un lui demanda : « Pourquoi vienstu ici, toi qui ne peux le voir? » Et il répondit : « Mon lazarille le verra pour moi. » Et que dire de cet humble ouvrier, qui vint avec sa fillette en deuil, laquelle avait apporté un petit bouquet de fleurs et demanda la permission de le déposer sur le cercueil parmi tant de couronnes monumentales.
Et ce fut l'enterrement. La douceur d'un ciel d'aquarelle se répandait dans l'atmosphère du soir; Madrid débordait comme un vase d'eau bouillante. La circulation étant suspendue dans les rues que devait parcourir le cortège funèbre, la foule s'agglomérait, les balcons s'emplissaient. La calle de Alcalà, la Puerta del Sol et la calle Mayor étaient inondées par le fleuve humain. On attendait là depuis de longues heures. Enfin, l'on voit apparaître au loin le peloton bleu de la garde civile, à cheval. Ils ouvrent le chemin à travers la foule épaisse, et le défilé commence. Des couronnes à profusion le précèdent; celle du Libéral se détache énorme et noire sur un fond de soie blanche ; puis viennent les pensionnaires de l'hospice et de l'asile Saint- Bernard ; les délégations de diverses associations; les commerçants, nombreux; l'Académie d'Histoire, l'Athénée, le Cercle des Beaux-Arts; là je remarque Nunez de Arce, pâle et nerveux ; voici la petite barbe blanche de Zapata; à ses côtés, le musicien Breton ; et voilà Echegaray, l'air malade et fatigué. Et c'est tout le Madrid des célébrités, journalistes, artistes, savants, académiciens. Et le clergé, en surplis, reconnaissable à la manche paroissiale, entonnoir noir et or. Et voici venir Castelar, mort, dans son carrosse sévère. Tout le monde se découvre, chacun lui offre son dernier salut. Sur le cerceuil on ne voit
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qu'un pauvre bouquet de fleurs, isolé... C*est le bouquet de la petite fille de l'ouvrier ! La garde d'honneur, compose'e de soldats de la garde civique le suit. Soudain, l'on entend la foule crier : « Bravo ! Bien ! » Ce sont les militaires venus malgré la mesquinerie du ministre. Bravo, bien! C'est le panache blanc de Martinez Campos le dernier grand guerrier, en tenue de gala; c'est Weyler, venu sans panache, mais la poitrine constellée de décorations et de médailles, Weyler de terrible mémoire, mais qui aujourd'hui conquiert pour un instant les sympathies, petit, acéré, morne, et la mâchoire saillante, révélatrice et serrée. Bien ! Bravo ! Ce sont les panaches, ce sont les broderies d'or, ce sont les uniformes de tant d'autres généraux, d'innombrables chefs et officiers qui, malgré tout, honorent Castelar; c'est la commission du corps d'artillerie qui porte son offrande. Bien ! Bravo ! C'est l'ancienne Espagne applaudissant ces épées qui se souviennent de la chevalerie ! Vive l'Espagne !
D'autres délégations passent encore et puis des diplomates chamarrés d'or, parmi lesquels on remarque le Nonce et l'ambassadeur de Chine, vêtu de soie, avec son bouton de cristal et sa plume de paon. C'est ensuite la présidence du Conseil et la garde civique qui clôt la procession et puis du monde, encore du monde. Et la rumeur générale se précise contre ceux-là qui n'ont pas su rendre hommage à la mémoire du plus grand espagnol de son temps, à qui pourtant ses adversaires euxmêmes offrent une palme lorsqu'il s'en va sur le chemin de l'éternité, et pour qui il ne s'est pas trouvé une seule langue espagnole qui ne lui consacrât quelque parole d'admiration, comme au fils qui sut le mieux, à la face de l'univers, honorer la mère-patrie. Et ceux qui ont blessé cette patrie bien-aimée par des rancœurs inouïes envers le cadavre de celui qui, durant sa vie noble et glorieuse, les combattit face à face, sont ceuxlà même qui ont contribué au malheur national parce qu'ils
étaient des dégénérés, des faibles, ou les instruments aveugles de l'erreur et de l'incurie ; ce sont ceux-là qui revinrent de la défaite avec une étonnante fraîcheur et qu'une voix trop éloquente du Congrès condamna à être pendus avec la ceinture de leur uniforme... Militaribus curie et severitate morum... Gastelar n'était-il pas grand admirateur de Tacite ?
L'art oratoire étant presque un art théâtral, principalement fondé sur des dons physiques que le temps amoindrit, le Gastelar des dernières années n'était que le reflet de celui des victoires passées. Lui-même disait récemment, dans un discours : « C'est pour cela que les orateurs disparaissent, comme disparaissent les héros, quand il n'y a point de guerre; c'est pour cela que notre imagination s'ankylose, que notre entendement s'atrophie, que lescordes\ocales en d'autres temps harmonieuses se faussent, que l'élan replie ses ailes, que l'accent émouvant disparaît ; car^ implacables, la société et la nature détruisent dans leurs machines immenses et compliquées tous les êtres qui ne servent plus à rien ou qui n'ont plus aucune tâche à accomplir dans le plan historique de la Providence. » Mais, du seuil de l'obscure cité, il pouvait, lui, se retourner et contempler son œuvre qui demeure à côté de celle qui tenait sa vie d'un écho et qui était basée exclusivement sur la sonorité de sa parole, sur le charme captivant de ses attitudes, sur la puissance de son souffle ; cette œuvre est formée d'une série d'édifices aux merveilleuses architectures, construites au cœur de sa République sur de solides terrains ou sur des sables mouvants, ou bien suspendues dans l'air où flottaient les couleurs et les lignes de sa fantaisie, elle est faite aussi de paysages frais, résumés des luttes entre les peuples et les états, entre les idées et entre les hommes des continents européens, d'Amérique, d'Asie, de l'Afrique et ce sont encore les alhambras ciselés, les kiosques du caprice ou les loggias délicates qu'il improvisait pour l'amour de l'art ; le roman qui sous sa plume devient un vaste
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poème en prose ; Thistoire dont il fait un hymne multiplié, le portrait d'un personnage, l'esquisse d'une idée qui devient une ode ensorcelante ; ou le grand poème en prose, qui se déroule en ondes ou par à-coups, métrique cyclopéenne ; ou la ville de marbre pleine d'antiques richesses qu'il sculpte avec ses souvenirs d'Italie, ou le monument de marbre aussi qu'il élève à Byron, et cent statues, mille bustes, un million de camées, le tout décorant le singulier jardin où le vent agite d'harmonieux lauriers de Grèce et de robustes chênes romains. Et cet idéaliste, cet optimiste n'a pas pu voir, en partant, les nuages couleur de rose qui sur le monde eussent présagé des jours de bonheur et de tranquillité, il a vu au contraire les nuages menaçants qui obscurcissent le ciel, tandis que les membres du Congrès de la Paix se réunissent et délibèrent à la Haye. Le dernier article qu'il publia dans le Temps montre la France peu disposée à oublier ses griefscontre rAllemagne, l'Allemagne chaque jour plus militarisée, qui ne permet pas la moindre atteinte à sa prépondérance, l'Angleterre et les Etats-Unis tacitement d'accord pour imposer au monde l'hégémonie des pays de langue anrglaise. Et il conclut : « Le mécontentement du gouvernement italien, résultat récent de ses échecs diplomatiques en Chine, les difficultés soulevées entre la France et l'Angleterre au Soudan et sur le Nil, l'accroissement de la marine anglaise qui exige un arrêt des amortissements et lui cause un important déficit, le changement de l'Amérique qui transforme son caractère industriel et laborieux pour l'aiguiller vers la guerre et les conquêtes, le partage de la Chine souhaité par des ambitions universelles, le développement des chemins de fer russes en Mongolie, les conflits qui se produisent au Transvaal entre le président Kruger et le Napoléon déséquilibré du Cap, les menaces envers le Portugal et ses colonies, les craintes et les épouvantes, aussi fondées que légitimes de notre malheureuse Espagne, la rivalité de la Turquie et de la Grèce,
de la France et de la Prusse, de la Russie et de l'Angleterre, les émeutes en Autriche, le mouvement intérieur qui réclame une Allemagne plus vaste et plus nombreuse que l'Allemagne actuelle, les germes de discorde entre les grandes puissances qui naissent des extensions territoriales de leurs colonies, toutes ces choses nous disent qu'après l'exposition de 1900 nous n'aurons plus une heure de paix, et que des éléments de guerre seront partout disséminés et répandus. » Et malgré tout, en terminant, il bénit le Congrès de la Paix.
Le prince prodigieux de l'éloquence castillane, l'étonnant artiste de l'idée écrite, le prédicateur de la liberté a pénétré partout, dans le domaine de l'unique, de l'éternel, de l'infini, et là où toutes choses sont comprises. Le « serin » de Taine a volé comme un aigle. Sur quel roc céleste se posera-t-il afin que son âme diamantine et pure prenne dans la liberté de la mort la route nouvelle, où souffle le vent de Dieu ? L'Espagne lui élèvera un monument de marbre et de bronze ; son nom résonnant parcourra les âges comme une orbe d'or. Un temps viendra peut-être, dans lequel son esprit se réjouira dans l'ombre du mystère en voyant fleurir son idéal en un printemps inespéré. Imaginez une cité, Walhalla ou Jérusalem des âmes qui passèrent sur la terre et qui accomplissent maintenant leur mission semi-divine, cité de héros, d'artistes, de saints, de savants, de poètes ; les génies de la force, les génies de la beauté, les génies du caractère et du cœur, les génies de la volonté. Dans l'air plein de lumière les ondes de la pensée passeront comme dans un suprême effluve électrique. La personnalité qui subsiste ne s'opposera plus à la mise en commun de la gloire ambiante. Eh bien, j'imagine alors notre bon et grand Castelar, dans le chœur immense de ces immortels, entendant un jour, dans un instant du futur, une voix qui donne à celui qui l'entend une splendeur nouvelle, une voix inespérée, venue de la terre et qui l'émeut à l'infini. Ce sera lorsque TEspagne ayant relevé
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la tête comme aux jours anciens, pleine de l'orgueil que lui donnera sa force nouvelle et les battements de son sang renouvelé. Auprès des bocages de cette sublime cité, Jérusalem ou Walhalla, les penseurs et les rêveurs continuent leur ascension progressive, construisant les usines de leurs calculs, les palais de leurs fantaisies. Et j'imagine, à cette heure du Seigneur, le tribun lyrique qui, dans l'éternité, sourit en écoutant venir du côté de la terre, du côté des colonnes d'Hercule, quelque chose qui ressemble à un salut et au tonnerre : un rugissement.
Platon. — Qu'est-ce que cela ? ^
Gastelar. — C'est mon Lion !
{Espagne Contemporaine. Trad. par Max Daireaux.)
ROME
(4 octobre 1900.)
Est-ce un écheveau de soie, est-ce une fleur, est-ce un lys à cinq pétales, un lys pâle et vivant, ou quelque oiseau au fin plumage? Non, ce n'est point un écheveau de soie, ni un lys, ni un oiseau délicat, c'est la main du Pontife, la dextre de LéonXIII que je viens de serrer entre mes doigts, et mon baiser sincère s'est posé sur la grande émeraude de l'épouse, dont l'irradiation d'espérance infinie récompense la foi que, ni les frottements du monde plein de malignité, ni la lime des livres, ni les âpres acides des philosophies nouvelles n'ont pu efïacerde mon esprit» Bénie soit la main qui m'éloigna de Paris, afin que par hasard je me trouvasse à Rome au moment de l'arrivée du pèlerinage argentin. Rien n'est plus mystérieux et divin que le hasard. Je ne croyais pas avoir le temps de parvenir à connaître le Pape blanc; je pensais que lorsque j'arriverais dans la ville oecuménique la légère lampe d'albâtre se serait éteinte déjà. La lampe s'éteint ou bien il semble qu'elle s'éteigne, encore que de temps à autre elle ait des lueurs inusitées qui paraissent venir d'une huile surnaturelle et qui font croire à ces miracles de la volonté, qui sont à tout prendre les miracles de Dieu. C'est le temps dans lequel l'armée Sainte amène à Rome des caravanes de croyants, venus de tous les points du monde catholique. Ce que le plaisir entraîne à Paris, la Religion le conduit vers la Ville Eternelle; un courant humain qui sans cesse se renouvelle, cœurs fervents que le sang des diverses races anime, lèvres qui
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prient en toutes les langues, citoyens de la Cosmopolis chrétienne qui d'un souffle pareil proclament l'unité delà foi dans la capitale de Pierre et de Paul « Civis romanus sum^^K
Avant d'approcher le Pontife, de lui baiser la main, d'entendre sa voix, je l'avais vu deux fois à Saint-Pierre, Tune au cours des cérémonies de béatification, l'autre alors qu'il répandait des bénédictions sur des milliers de Chrétiens. Ce ne fut point la première rencontre qui m'émut l'âme davantage, car c'est à l'imagination surtout que parlent la pompe solennelle des rites, la musique singulière sous les voûtes imposantes et somptueuses de la Basilique, les rouges tentures qui empourprent la vaste nef centrale, dans laquelle le baldaquin superbe montre les torsades de ses colonnes salomoniques, la présence des hauts ministres, et des princes ecclésiastiques, l'assemblée de fidèles qui saluent l'empereur des catholiques. Depuis Taine, on a trop souvent écrit à ce sujet le mot « opéra » pour que ma loyauté respectueuse ne se soit pas sentie troublée par les inconvénients qu'entraînent l'habitude de penser et le métier d'écrire. Ce fut la seconde fois que je vis le mieux et sentis le plus profondément le pâle vicaire de Jésus-Christ.
Les nefs grouillaient de gens les plus divers. Des pèlerins de plusieurs pèlerinages portaient des insignes sur leurs bras ou leurs poitrines. Des religieuses, de couleurs variées, circulaient à travers la foule énorme; des teutons grands et blonds^ aux visages massifs, aux épaules larges, parlaient entre eux d'un air grave; des curés et des séminaristes espagnols causaient et plaisantaient bruyamment; des prêtres français, pleins d'un chauvinisme fervent, chantaient des hymnes, dans lesquels ils recommandaient tout spécialement la France au Père Eternel. Des gens de la campagne italienne, aux costumes pittoresques, égayaient de leurs étoffes voyantes et de leurs orfèvreries brillantes et bizarres la masse compacte, la réunion serrée des correlégionnaires. Les étendards des pèlerins appa-
Furent et l'on entendit les longs applaudissements des groupes partiaux. Un drapeau français, qui passa isolé, obtint un salut général d'applaudissements et d'acclamations. Là-haut, sur l'autel, au-dessus de la tombe de Pierre le Pécheur, une inscription latine demande au Seigneur de prolonger la vie de Léon XIIL C'est la prière tacite de toutes ces âmes réunies pour une même fin, à l'abri du colossal monument de Bramante; c'est la grâce qu'implorent sous tous les climats de la terre, des millions de fidèles. Les tribunes, dressées autour de l'autel où doit officier Sa Sainteté, sont noires d'habits et de mantilles. Des visages de tous les âges se confondent. Les mantilles couvrent des chevelures blanches ou parent des têtes éclairées par de jeunes yeux amoureux, qui s'efforcent de paraître sévères à cause de la majesté du lieu. Soudain, tandis que se prolongent les cantiques des Français, là-bas à l'entrée de l'église, du côté où s'ouvre la Porte de Bronze, entrée du Pape, s'élève une rumeur qui croît et puis éclate en clairs applaudissements qui se propagent et résonnent dans les vaisseaux dorés de la Basilique. Les Gardes Suisses ont apparu; les casques romains des officiers reluisent; les soldats aux uniformes michelangesques présentent les hallebardes^ et l'on distingue une chose blanche qu'entoure un cadre rouge ; une chose qui s'approche parmi les explosions de voix et les mouchoirs agités : c'est le Pape sur sa chaise. Le pape Léon est déjà près de moi, il va passer devant mes yeux. Un groupe d'Espagnols lance des vivats qui détonnent ; un groupe d'Allemands fait retentir le tonnerre de ses « Hoch î Hoch ! Hoch ! » tandis que les Italiens répètent leur habituel « E viva il papa ré ». Sur le siège écarlate, de temps à autre, faisant un visible effort, un doux fantôme se soulève, un être qui déjà n'est plus terrestre et qui d'un seul geste apaise les angoisses, faisant sourde la force du néant, le bras s'agite débile et la main blanche égrène les bénédictions, comme les grains d'un
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rosaire invisible, comme les raisins d'une céleste grappe. Lorsqu'il passe devant moi, une coulée de soleil, oblique et vibrante, tombe sur la mystérieuse figure, et pour la première fois je puis voir le pape Léon, que baigne la lumière ; cent fois peint, mille fois décrit, il n'est point de paroles, il n'est point de couleurs qui puissent rendre la sensation de la réalité. Tous se rencontrèrent dans la vérité, lorsqu'ils se sentirent impressionnés par sa blancheur. Vous rappelez-vous le vers : « Il n'est rien de plus blanc... » Ajoutez les neiges aux lins, les cygnes aux écumes, et joignez-y des pâleurs de cire, les tons suaves de la pulpe des lys et des roses-thé et ajoutez encore l'albe transparence de quelque ambre eucharistique, puis animez cela d'une onde vitale inexplicable, et voilà ce qui dans cet instant passa devant mes yeux, dans la gloire du soleil. Gomment respire ce tendre être fantomatique? Comment la fragile lampe d'albâtre donne-t-elle encore delà lumière? Et lorsqu'éclatèrent les chants rituels et que le Saint-Père s'en fut vers l'autel, quels bras inconnus le soutinrent? Et quelle onde sonore mit dans sa voix cette force qui éparpilla son chant à travers les nefs immenses de telle façon qu'il semblait incroyable qu'il put prendre sa source dans ce corps de colombe? Quand il revint, une nouvelle tempête d'enthousiasme se déchaîna sur son passage. Je vis autour de moi des barbes blanches et des joues fraîches, trempées des larmes les plus pures. Le Pontife ne portait pas la tiare constellée, triplement royale ; il n'avait pas à ses côtés les palmes orientales. Simple, il passa sur sa rouge chaise à porteur comme une perle sur un pétale de rose. Puis il s'évanouit à mes yeux, comme dans un songe.
La troisième fois, m'étant joint au pèlerinage argentin, grâce à l'amabilité de l'évêque, Mgr Romero, homme de toutes les amabilités, je pus, à deux reprises, me trouver devant le Souverain Pontife. Le matin, de très bonne heure, le perruquier m'avait trouvé quelques nouveaux cheveux blancs ; mais,
moi, en échange, et pourquoi ne le dirais-je pas? je sentais dans mon cœur et dans mon esprit beaucoup de ce que j'avais éprouvé jadis à mon premier rendez-vous d'amour, à l'apparition de mon premier livre. Au fond de mon être s'éveillait comme un parfum de prime jeunesse, et toutes les lectures, toutes les opinions furent impuissantes à embuer de la plus légère vapeur ces heures cristallines. Le vieillard horrible de Zola^ l'amateur des ragots d'antichambres, le jésuite sinueux, le démagogue complaisant des démocraties modernes, le pape des journaux, disparut, s'effaça complètement de ma mémoire, pour faire place au pape colombien, au petit vieux sacré qui représente vingt siècles de Chrétienté, au restaurateur de la philosophie tomistique, au pasteur blanc dont le sourire est suave, au vieillard paternel, au poète.
Le rendez-vous était pour onze heures, et, conduits par Monseigneur, est-il besoin de dire que nous fûmes exacts. Notre insigne bleue et blanche sur la poitrine, nos cartes rouges ou violettes à la main, nous gravîmes les escaliers du Vatican, nous passâmes par la porte de Bronze et nous pénétrâmes dans la salle Clémentine, gardée par les Suisses, où nous devions recevoir la bénédiction individuelle. La salle Clémentine, vous en souvient-il? C'est la salle que vit Pierre Froment dans le roman. « Cette salle Clémentine, immense, semblait sans bornes à cette heure, dans la clarté crépusculaire des lampes. La décoration si riche, les sculptures, les peintures, les dorures se noyaient, n'étaient plus qu'une vague apparition fauve, des murs de rêve, où dormaient des reflets de joyaux et de pierreries. Et d'ailleurs, pas un meuble, le dallage sans fin, une solitude élargie, se perdant au fond des demi-ténèbres... Il se contente de regarder autour de lui en évoquant les foules qui avaient peuplé cette salle. Aujourd'hui, encore elle était la salle accessible à tous et que tous devaient traverser, simplement une salle des gardes, pleine toujours d'un tumulte de pas,