I. En français dans le texte
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aristocratique dignité ; le cou lilial soutient à peine le globe du crâne ; le corps mince est d'une invraisemblable délicatesse. Lorsque nous fûmes face à face et que j'offris le baiser du respect, je vis la main, je touchai cette incroyable main papale sur laquelle brillait l'énorme émeraude de la bague, cette main qui me semblait être un écheveau de soie, un lys à cinq pétales, un lys vivant et pâle, ou peut-être un oiseau au plumage délicat. Et le regard de ces yeux, et la voix qui me paraissait presque extra terrestre et qui s'échappait de ce corps fragile, de cette chair de Sèvres, faisait songer à quelque fil miraculeux qui, par la vertu du prodige, eut soutenu le poids vital. On se demande comment la plus insignifiante impression ne brise pas ce fil plus léger qu'un cheveu de la Vierge, et cependant il résiste au cours des nombreux hivers, à l'orbe catholique qui gravite autour du blanc Pasteur, à la tâche physique, qui lasserait un homme robuste, de lever le bras, ce pauvre bras sénile, pour répandre mille et mille bénédictions. Une enfant passa, elle baisa à son tour sa main, et il lui sourit lui-même comme un enfant ; il voulut la caresser mais la petite créole effarouchée, preste, s'échappa. On souleva la chaise, l'escorte, les chevaliers palatins, les dignitaires auliques se mirent en marche vers Saint-Pierre.
Une atmosphère de vénération fiottait sur ce tranquille triomphe lorsqu'éclatèrent les vivats — inutiles, insolites. — Notre silence était plein de tant de choses en cet instant 1 De moi, je dirai que pendant un moment j'ai vécu dans un monde de souvenirs. C'était l'enfance de musiques et de roses, la lointaine enfance, pendant laquelle l'âme libre et neuve semble voler agile comme un oiseau de rêve parmi les arbres du Paradis. C'étaient les vieilles cloches de Téglise appelant à la messe ; les habits du dimanche tirés des meubles emplis de camphre ; le chemin de la cathédrale parcouru à la clarté de Taube; la sortie en pleine lumière matinale ; la douceur de la maison
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tranquille ; la bonne grand-mère et ses répons ; l'image de la Vierge venue de Rome ; le curé qui allait faire sa partie de cartes et le grenadier en fleurs sous lequel les lèvres adolescentes connurent ce qu'était le premier baiser de la cousine blonde, car le premier temps de la foi est aussi le premier temps de l'amour. Et c'était la Semaine Sainte, avec ses cérémonies symboliques et ses processions joyeuses comme des fêtes nuptiales, avec Tenterrement du Vendredi- Saint auquel les femmes assistaient, vêtues de deuil, et vers lequel m'attiraient les chanoines sous leurs longues chapes violettes ; le « lignum crucis )> porté dans la nuit au son des tristes trompettes qui brisaient l'ombre du silencieux firmament noir. Et c'étaient là mes premières années écoulées dans l'amitié des jésuites, dans le silence du couvent, dans la chapelle fleurie de cierges, où mon esprit jugeait possible les palmes des Gonzagues, les nimbes des Stanislas. Ce fut alors que s'ouvrirent à l'aurore les premiers rêves, ce fut alors que furent rimées les premières strophes. Et la mémoire des sens éveillait maintenant en moi la sensation des choses passées, depuis longtemps déjà perdues. Vision de lampes rituelles, de cires nombreuses, d'autels décorés sur lesquels se tiennent dans leur immobilité d'idole les statues des Vierges et des Saints; couleurs, pierreries, or des chasubles; noires silhouettes des prêtres qui se perdaient dans l'ombre des nefs et dans les corridors compliqués du couvent ; odeur de la cire, de Tencens, des fleurs placées devant les images ; odeur des habits du père confesseur; odeur de la petite tabatière où puisait ce vieillard cassé, ce saint vieillard qui me comblait de conseils et de médailles et qui portait si bien son nom de tourterelle innocente... Pauvre Père Tortolini !
■Quand Léon XIII revint de Saint-Pierre, un autre groupe de pèlerins attendaient sa bénédiction; je le vis une fois encore. Il était plus pâle si possible, et il semblait qu'il eût plus de
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difficultés à faire les gestes de la tête et des bras. Je crains que le D^' Lapponi n'interdise d'ici peu la répétition de ces audiences, ces allées et venues à la Basilique. Qui sait si l'un de ces jours le miracle ne cessera pas ; le prodige a une fin, et cette vie fragile comme un calice de Murano, craque, se brise et se défait au souffle léger de l'air.
Je contemple à nouveau ses yeux qui brillent d'un aimable feu ; son sourire un peu triste, un peu las ; sa main qui donne encore une dernière bénédiction.
Et on l'emporte avec le même cérémonial qui présida à l'arrivée; casques romains crétés d'or, suisses portant l'uniforme rouge, noir et jaune, hallebardes, épées nues, colliers, gorgerins, pourpoints, comme sur les tableaux et les gravures. Rumeur des gens. Silence. Il est passé.
Ah ! La Pâle Mort tourne errante dans le palais ; la camarde est impatiente d'entrer au Vatican et d'entendre le marteau d'argent du Cardinal camerlingue toucher le front de Joachim. Et le vieillard sent ses retours, son vol, le bruit métallique de la faux toute prête comme dans le tableau d'Arcagna. Et le poète couronné de la tiare, répétera ses propres vers :
« Quanto all'orechio mio suona soave « a te, madré Maria, ripeter Ave !
« Ripeter ave e dirti : o madré pia, » « e a me dolce e ineffabile armonia.
« Delizia, casto amor, buona speranza,
« taie ta se, ch'ogni desire'^avanza.
« Quanto spirto m'assal maligno e immonde,
« quanto d'ambascie più m'opprime il pondo,
<■' e Faffano del cor si fa più crudo,
« tu mio conforto, mia difesa e scudo
« se a me tuo figlio, apri il materno seno,
« fuggi ogni nube, il ciel si fa sereno.
« Ma gia morte s'appressa : deh ! in qu ell'ora,
« madré, m'aiuta : lene, lene allora
« quando l'ultimo di ne disfaville,
^r. con la man chiudi le stanche pupille ;
« e conquise il démon che intorno rugge, « cupidamente, aU'anima che fugge < tu pietosa, o Maria, l'ala distendi; « ratto la leva al cielo, a Dio la rendi.
Ces notes, qui rappellent dans les temps modernes la prière rimée du plus catholique, du plus désespéré des poètes et, dans les temps anciens le fervent et harmonieux Jacopone da Todi, vous feront souvenir que le Pasteur des agneaux de Jésus est aussi un arcadien des prairies d'Apollon. Rien n'est plus beau que ces lutteurs de Dieu ou des peuples dans l'époque avancée de leur âge; favorisés par le génie, ils gardent à l'heure de leur splendide couchant, dans les années des neiges tranquilles, le culte de la Beauté, la passion généreuse de l'art, le goût de l'arrangement mélodieux des mots, et ils cultivent les fleurs d'antan, les roses immortelles, pour l'amour toujours sain et fécond de la lyre. J'ai imaginé que je rencontrais le Saint-Père, par un matin des calendes de mai, rajeuni, toujours souriant, et possédé en cet instant de ce sens olympique qui lui fît manier les cordes vibrantes de son instrument lyrique de telle façon que les pieds de ses hexamètres frappaient le sol sacré de la terre latine et le faisait retentir au rythme même que scandait le galop des quadriges magnifiques d'Horace. Le Pontife m'accueille et, tandis que Pégase dans les herbes broute, que les lys nous encensent de leurs encensoirs, que les jasmins, font pleuvoir leurs étoiles de neige et que les moineaux tiennent des conciliabules dans les branches des pins, je lui dis à peu près ceci : « Père Bienheureux et très cher collègue, je vous répéterai une chose que vous savez mieux que moi et que je vous dirai en vers savants et en strophes éclatantes si je savais le latin aussi bien que vous. Le ciel est bleu, le printemps s'avance aimable avec son cortège fleuri, comme dans la peinture de Sandro; la chanson de l'eau, l'éclat du soleil font palpiter la terre; louons le Seigneur. Frate Sole nous envoie son salut,
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notre sœur la rose son message, notre sœur la femme son sourire : louons le Seigneur. Vous vous êtes mêlé à la lutte 3es hommes, quand vos troupeaux ont commencé à s'affronter pour combattre vous êtes intervenu par le silence et vous avez bien fait. Vous avez envoyé vos Encycliques voler sur le monde, aigles de paix. Vous êtes divin, vous avez été sacerdotal, « sacerdo magnus » ; vous êtes humain, vous avez été habile. Tantôt vous avez approfondi la Théologie , tantôt vous avez exercé la Diplomatie. Vous avez montré aux peuples que vous êtes avec eux, aux rois vous avez indiqué le chemin. La rumeur de l'Avenir vous a-t-elle par hasard annoncé ce qui s'approche ; savez-vous par hasard, « Lumen in cœlo », ce que les signes d'aujourd'hui prédisent pour l'instant où, dans la rouge aurore, le soleil apparaîtra au jour de demain ? Saint-Père, Pierre Froment ne laissait pas que d^avoir raison. La parole de « canditione opificum » a passé sur la tête de ceux d'en bas, et bien peu sont ceux qui parmi les opprimés ont senti votre bienfaisante influence.
c< Plus d'une fois vous avez montré le chemin de la vérité, vous avez fait l'impossible pour éviter les guerres et les discordes. Vous avez dû discuter avec les chanceliers et les ambassadeurs, avec M. de Bismarck, avec M. de Canossa, avec M. Hanotaux, aveo M. de Giers. Cher collègue, Marron valait mieux. Oh ! Poète Pontife î Marbodio est sur votre tiare, Minucio à votre gauche, à votre droite Grégoire ; quand vous célébrez la messe, vous faites communier les neufs Muses, tandis que dans les chœurs de la Sixtine la même infécondité refleurit en blanches gerbes de cantiques; là, auprès de la Foi, l'Art a trouvé sa demeure. Gloire aux papes qui s'entourèrent de peintres, de sculpteurs, d'orfèvres ; à ceux qui aimèrent et protégèrent les poètes et à ceux qui, comme Eneas Silvio Picolommini et vous-mêmes, ajoutèrent la couronne de lauriers à la la triple couronne pontificale et versèrent dans le vase d'or l'eau puisée à la fontaine des Muses. Vous êtes philosophe et,
survolant les modernes, vous êtes remonté à la Source de la Somme; vous êtes théologue et, dans vos pastorales, vous donnez l'essence de votre pensée réchauffée par les langues de feu du Saint-Esprit, vous êtes juste et du haut de votre trône vous donnez à chacun ce qui lui appartient, encore que vous ne soyiez pas en très bons termes avec César ; vous êtes poète et par vos discours et par vos chants, hexamètres latins, hendécasyllabes italiens, vous avez loué Dieu, sa puissance et sa grâce sur la terre.
c( Là-bas, dans votre palais, dans la Stanza de la Segnatura, Raphaël, que l'on nomnîti le a Divin », a peint quatre figures qui sont les points cardinaux de votre esprit. La Philosophie, grave, montre au-dessus des choses delà terre son regard pénétrant et sa noble attitude ; la Justice, pan tout ce qu'elle signifie de sévère, est la maîtresse de l'harmonie ; la Théologie sur sa nue est vêtue de Charité, de Foi, et d'Espérance, mais la ^Poésie nous apparaît comme si elle renfermait en elle ce qui unit le visible à l'invisible, la vertu du ciel à la beauté de la terre ; et c'est ainsi que, lorsque vous irez frapper aux portes de l'Eternité, elle ne laissera pas de vous conduire et de vous accompagner dans la cité paradisiaque vers le jardin où parfois se délassent Cécile et Béatrix, et où n'entrent certainement que ceux-là seuls qui furent justes. »
Et Léon XIII souriait d'un sourire plus joyeux que son sourire coutumier, et les moineaux et les abeilles du jardin me donnaient raison. Les jets d'eau se recourbaient en arcs diamantins ; sur les conques de marbre et dans les bassins sonores, rejaillissaient les écumes irrisées, la nature sacrée en une invisible vibration luttait pour faire connaître le mystère profond de son cœur; et, aux côtés de Léon, je vis, pareilles à quelque chœur, splendide, les Heures qui portaient dans leurs mains des flûtes et des cistres. Et Jésus-Chtist passait dans Tair azuré, comme sur un char triomphal, ce n'était point le Christ de la
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Passion, mais le Jésus de la Transfiguration, un divin musagète fort et superbe ainsi que dans le jugement de Michel Ange, et auréolé d'une chevelure d'or, auguste dans sa magnificence. Et je dis encore « Très Saint Père : l'Art et la Religion doivent cheminer ensemble au service du Père Éternel, Voyez les vignes fraîches qui^tendent leurs rameaux au soleil; les branches des oliviers semblent être, dans le souffle du vent, des métaux harmonieu^; les enfants rient sous lès ramures, la vive lumière se répand sur le Tibre taciturne. Les nations attendent la venue de la paix inamovible; les hommes veulent enfin que leur Dou^ leur soit rachetée ; et il est temps déjà que Dieu fasse résonner ensemble des psaumes et de nouvelles harpes ! » Et lui à moi: « Louons le Seigneur! »
{Pèlerinages. Trad. par Max Daireaux.)
TRISTESSE ANDALOUSE
Avez-vous entendu chanter un « cantaor ^>?* Si vous l'avez entendu, vous vous rappelez cette voix large et plaintive, ce visage rasé et sérieux, cette main qui agite le bâton pour marquer la mesure. Il semble que ce chanteur soit sur le point de mourir; il semble que sa race disparaisse; il semble qu'elle ait disparu. Pour moi, il m'a été donné plus d'une fois d'être troublé par tel gémissement de l'au-delà, par telle vibration d'âme, de souffrante harmonie, stance pleine de musique brisée, et qui s'enfonce dans les abîmes de l'espace, conduite par on ne sait quelle anxiété. Le « cantaor», aède des terres étrangères, a recueilli Tâme triste de l'Espagne mauresque, et sa voix la répète en gémissements, en longs « hélas », en lamentations de passion, désespérés. Mieux qu'une peine personnelle, c'est une peine nationale dont ces hommes gémissent au son de leurs hystériques guitares. Ce sont des choses anciennes, ce sont les choses mélodieuses ou furieuses des palais arabes... J'ai entendu Jean Breva, le plus renommé des « cantaor », celui qui accompagnait le joyeux roi Alphonse XIII dans ses jeux. Jean Breva hurle ou se plaint, loup ou oiseau d'amour, faisant entrevoir tout le passé de ces régions brûlées par le soleil, tout ce que furent les maures, toute la tristesse immense de la terre andalouse ; tristesse du sol fatigué par les flammes du soleil, tristesse mélancolique des femmes aux grands yeux, singulière tristesse de