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I. Barde populaire andalous

TRISTESSE ANDALOUSE

ces chants mêmes dont il. n'en est pas un que l'on ne puisse entendre et qui ne dise la rixe au couteau, le deuil, la vierge douloureuse, ou l'agonie crépusculaire. Au bord de la mer, j'ai entendu chanter un jeune pêcheur qui reposait près de sa barque etsa chanson était aussi triste, aussi amère queles stances de Jean Breva. Les fraîches jeunes filles aux joues roses, qui mettent des oeillets à la fenêtre et qui ont un amoureux chantent aussi les mêmes chansons. Ainsi vont la vie et l'amour, à rebours de ce qu'imaginent ceux-là qui n'ont vu qu'une Andalousie à la française, une Andalousie d'exposition universelle ou de caisses de raisin sec. En vérité je vous le dis, c^est ici 1^ royaume du désespoir et de la mort. L'amour populaire est inquiet et fatal. La femme aime d'un amour à la fois ardent et craintif. Elle n'ignore point qu'infidèle, le poignard de son amant lui percera la poitrine et les flancs. « Un petit coup de poignard ». Il y a quelque temps, dans un patio fleuri de Malaga où se célébrait une fête, certaine belle fille se mit à chanter. Elle chantait merveilleusement. Et soudain, elle chanta des stances dont deux vers disaient :

« N'est-il personne qui m'envoie « Une petite balle dans le cœur ?»

Un fou, ou peut-être un amoureux se trouvait là ; il tira son pistolet, ajusta et froidement lui envoya « une petite balle dans le cœur ». Autrefois, la dague eût remplacé le pistolet. Tous les poètes de ces régions sont excessifs, fatals et violents. Tous sont aimés du soleil. Tous ? non, en voici un qui est aimé de la lune...

Par un de ces crépuscules d'hiver, qui, sur la Méditerranée, essaye une grisaille que l'aurore prochaine effacera, j'ai commencé la lecture du livre d'un jeune poète de la terre andalouse, poète qui vient de surgir et qui est déjà le plus subtil, le plus exquis de tous les porte lyres espagnols. A feuilleter son livre

Tinstes ariettes on croirait un poète étranger. Mais qu'on y regarde de plus près, il est bien du terroir comme son nom. Il s'appelle Juan comme rArchiprêtreet7iménezcommele Cardinal Il apparaît au moment où sur son pays commencent d'arriver les rafales du dehors, qui soufflent sur plus d'un pan écroulé de cette muraille de Chine qu'éleva l'intransigeance nationale et qu'un orgueil excessif et faux consolida. Je veux dire qu'il arrive à point pour que triomphe son effort. Pareil à tous les jeunes poètes de la fin du xix^ siècle et des commencements du xx% il a prêté une oreille attentive à la syrinx française de Verlaine. Mais, loin de tomber dans la fade imitation, étranger aux indigences du plagiat, il a appris à être lui-même — « être soimême ))^ — et il dévoile son âme en vers simples comme des lis et musicaux comme l'eau de source. Ce poète est malade, il vit dans un sanatorium, là-bas, près de Madrid. Ne cherchez donc point dans sa poésie la joyeuse santé ni les roses du rire. Parfois,, tout au plus, un sourire, un sourire de convalescent :

« Convalescente di squisitti mali... »

Un sourire dans lequel s'insinue l'un des plus grands mystères de la vie. Quand Camille Mauclair, le critique méditatif de l'Art en silence, se plaisait à écrire des vers, il plaça un volume d'automnales sonates verbales sous l'invocation de Schumann ; c'est le mélodieux Schubert que Jiménez a choisi pour patron de son livre mélancolique et musical. En exergue de chaque groupe de poèmes apparaissent, en manière d'introduction, les notes de « L'éloge des larmes », de la « Sérénade », de « Tu es la paix ». On pénètre ainsi, sous l'influence de la musique, dans un parc de douceur et de peine où une âme amoureuse de la lune chante comme le rossignol ses ariettes crépusculaires ou nocturnes. Jamais, plus qu'aujourd'hui, on

— ï. En français dans le texte.

TRIS TESSE A NDAL 0 USE

ne s'est soumis au précepte du pauvre Lélian : « De la musique avant toute chose ». De'jà le céleste Shakespeare avait dit autrefois : ^

The man that hath no music in himself Nor is not mov'd with concord of sweet sounds, Is fit fort treasons, strategems and spoils ; The motions of his spirit are duU as night, And his affections dark as Erebus...

Je connais de ces êtres. Et je vois, en échange, à travers cette poésie réservée et sincère à la fois, la transparence d'un esprit fin comme un diamant et délicieusement sensible. Voici un lyrique de la famille de Heine, de la famille de Verlaine et qui, néanmoins, demeure non seulement espagnol, mais andalous, andalous de la triste Andalousie. 11 est de ceux qui chantent la vérité de leur existence et clament le secret de leurs illusions, ornant leurs poésies des fleurs de leur jardin intérieur, étrangers aux spéculations « littéraires » et au monde de l'arrivisme intellectuel. Sa, culture est universelle, son vocabulaire est celui de l'aristocratie artistique de tous les pays, mais l'expression et le fond sont bien à lui, comme le parfum de sa terre et le rythme de son sang. Depuis Becquer, on n'a pas entendu sous le ciel de la Péninsule, un son de harpe, un écho de mandoline, plus personnel, plus individuel. Pouvant être obscur et compliqué, il est cristallin et presque ingénu. On croirait qu'il a des timidités d'orphelin, comme son maître, — priez pour le pauvre Gaspard ! ^ — si, à la clarté de la lune, l'on ne voyait briller sur ses pieds de prince les éperons d'or, qui stimulent les élans d'un jeune et ardent Pégase dont la crinière est toute humide encore de rosée matinale. Le poète dit, comme l'Iphigénie de Moréas, « doux est le soleil » ; mais ses angoisses et ses visions sont éclairées par le « clair de lune » '^ Et l'on trouve

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