En français dans le texte
là, dans ces vers admirables et exquis, les mêmes visions, les mêmes angoisses que dans les stances populaires que chantent les filles amoureuses et les bardes sonores, hurleurs et durs. On y trouve l'irréme'diable obsession de la mort, de la pourriture sépulcrale, des cœurs brisés, de la tristesse qui tue. Mais l'artiste a une culture européenne et si ce n'était son « accent » mental on ne reconnaîtrait ni son origine, ni sa patrie, et ses ariettes pourraient être des « lieds » germaniques où des sonatines parisiennes qu'accompagnerait la musique de Debussy. On y trouve un parfum de violettes. On y trouve des paysages entrevus comme au travers d'une vitre, des ciels et des champs de vignette. On y trouve une grande chasteté digne de Poe malgré les cris de la vie ; on y trouve des vallées qui ont un rêve et un cœur !
Une vallée a des rêves Et un cœur, duquel s'élève, Comme un rêve, un triste son De flûtes et de chanson
On y trouve des flûtes de Pan, de douces flûtes champêtres. Délicieuses romances !
Rivière enchantée où les branches amies Et somnolentes des grands saules, Sur l'eau des anses endormies, Posent un baiser qui les frôle.
Et le ciel est paisible et doux C'est un ciel bas, flottant et mou, Dont la brume d'argent caresse Les arbres gris, avec tendresse.
Cette romance rappelle la musique du divin Gongora, et, pour nous autres Américains, la musique d'un rimeur d'enchantement et de tristesse, d'un adorable orphée cubain, depuis longtemps disparu. Ces notes nous les avons entendues sur les cordes que caressaient les mains de Zenea.
TRISTESSE ANDALOUSE
Écoutez Jiménez :
Une cloche de l'église Pleure un angélus d'automne, Un angélus monotone, Qui meurt dans l'ombre grise.
Et rappelez-vous Zenea :
Arcturus glisse, à son couchant,
De pourpre royale baignée ;
Eole souffle un alizée ,
Qui sur sa harpe éveille un chant.
Dans tout le livre de Jiménez il y a, dirait-on, un sourire psychique plein de la douceur mélancolique que donnent les aspirations impossibles, éternelle maladie de rêveur. Je crois que ceux qui parlent d'un art morbide, se trompent. 11 n'y a pas d'art morbide, il y a des artistes malades, et tout se passe dans les âmes comme dans la nature. Les anciens ne se trompaient point lorsqu'ils parlaient de l'influence des astres. Il y a des moyens d'expression qui sont le don du mystérieux destin ; ne demandez pas à un lis pâle d'avoir les couleurs violentes de la rose rouge ; ne demandez pas de la modestie au paon, ou le chant du rossignol au perroquet. Les poètes naissent poètes ; toutes les choses naturelles naissent ; ce qui ne naît pas c'est l'artificiel. C'est ainsi qu'il ne vous faut point croire que Francis Jammes ou Juan R. Jiménez feraient mieux de songer à l'avenir politique de leur pays respectif que de chanter les sentiments qui jaillissent à la chaleur paisible de leurs muses douces. Ne sois pas gai, poète qui naquis aimé de la tristesse, pour ta terre, pour ta brune, amoureuse et triste Andalousie, et puisque aussi bien ton destin te mit dès ta naissance un rayon lunatique et visionnaire dans l'esprit.
Il y a dans ce livre de vagues réminiscences littéraires, on
voit passer par moment un jeune homme vêtu de noir, semblable à celui de la strophe mussetine « un jeune homme vêtu de noir qui me ressemblait comme un frère » ^ ; de ci, de là, on entend l'accord de quelque lête galante, intime, sans décor ni préciosité, et sous la clarté lunaire montent les jets d'eau de Lélian « sveltes parmi les marbres -^ ». Et Hébé, ici, là et par delà toujours :
Les auits de lune ont un éclat A la blancheur des lys pareil Qui donne à rame la quiétude Et des rêves à la tristesse.
Je ne sais pas ce qu'à la lune Qui nous console et nous apaise, Et dont les baisers sont si doux A toute âme qui la baise.
Si Ton voyait toujours la lune, La lune blanche douce et bonne, Triste larme dans la nuit brune Qui sur nous tremble et s'étonne, Les cœurs qui savent, par fortune, Pourquoi se flétrissent les fleurs, Les regards tournés vers la lune Mourraient sans doute de douleur.
Mon beau jardin a sa fontaine, Et ma fontaine sa chimère.
Et ma chimère a son amant Qui meurt de tristesse et de peine.
Il y a de temps à autre parmi ces romances soyeuses, des strophes qui font vibrer leurs consonnances d'harmonica, leurs accords d'ocarina. Le précis se mêle à l'indécis. Et l'amour de l'astre dans tous les siècles mystérieusement mélancolise. Le poète expliquera l'attrait qu'il ressent : « Livre monotone, plein de lune et de tristesse. Si la lune n'existait point, je ne sais ce qu'il adviendrait des rêveurs, car le rayon de lune pénètre de