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DANIEL JOVARD

Daniel Jovard, fils d’un quincaillier du quartier Saint-Denis, était un partisan décidé des classiques. Il a le bonheur de connaître l’élégant Ferdinand de C. qui le convertit au parti Jeune-France. Il allume un grand feu, brûle son Boileau, son Voltaire et son Racine.

Il se crut obligé d’être d’autant plus romantique qu’il avait été classique, et ce fut lui qui dit ce mot à jamais mémorable : « Ce polisson de Racine, si je le rencontrais, je lui passerais ma cravache à travers le corps! » et cet autre non moins célèbre : « À la guillotine, les classiques! » qu’il cria debout sur une banquette du parterre, à une représentation de Honneur castillan'. Tant il est vrai qu’il était passé du voltairianisme le plus constitutionnel? à l’hugolâtrie la plus cannibale et la plus féroce.

Jusqu’à ce jour, Daniel Jovard avait eu un front, mais à peu près comme M. Jourdain parlait en prose, sans s’en douter ; il n’y avait pas fait la moindre attention. Ce front n’était ni très haut ni très bas, c'était tout naïvement un honnête homme de front qui ne pensait pas à autre chose. Daniel résolut de s’en faire un front incommensurable®, un front de génie, à l’instar des grands hommes d’alors. Pour cela, il se rasa un pouce ou deux de cheveux : ce qui l’agrandit d’autant, et se dégarnit tout à fait les tempes; au moyen de quoi il se procura un haut de tête aussi gigantesque que l’on püût raisonnablement l’exiger.

Donc, comme il avait un front immense, il lui prit une soif, également immense, sinon de réputation, du moins de famositéi.

Mais comment jeter au milieu du public insouciant et railleur les six lettres ridicules qui formaient son nom patronymique? Daniel, cela allait encore; mais Jovard! quel abominable nom! Signez donc une élégie Jovard! cela aurait bonne mine! il y aurait de quoi décréditer le plus magnifique poème. |

Pendant six mois, il fut en quête d’un pseudonyme; à

1. Hernani ou l'Honneur castillan : 2. Allusion au Constitutionnel, journal bourgeois du temps; 3. Qui n’a pas de commune mesure; 4. Mot créé par Gautier.

58 — THÉOPHILE GAUTIER F MEUISR 7 force de chercher et de se creuser la cervelle, il en trouva un. Le prénom était en us, le nom bourré d’autant de k, de w. et autres menues consonnes romantiques!, qu’il fut possible d’en faire tenir en huit syllabes; il aurait fallu, même à un facteur, six jours et six nuits seulement pour l’épeler. Cette belle opération terminée, il ne s’agissait plus que de apprendre au public. Daniel mit tout en œuvre; mais | sa réputation était loin d’aller aussi vite qu’il l’aurait voulu! … Un nom a tant de peine à se glisser dans les cervelles, entre. tant d’autres noms! entre le nom d’une maîtresse et celui d’un créancier, entre un projet de bourse et une spéculation ” sur le sucre! Le nombre des grands hommes est si formi= dable?, qu’à moins d’avoir une mémoire comme Darius, César ou le père Ménétrier”, il est bien difficile d’en savoir … le compte. Je n’aurais jamais fini, si je disais toutes les folles idées qui passèrent par la tête fêlée du pauvre Daniel Jovard. Il eut maintes fois le désir d’écrire son nom sur toutes les murailles, entre les croquis priapiques“ et les nez de Bouginierÿ, et autres ordures de l’époque, détrônées. aujourd’hui par la poire de Philipponf. Quelle envie forcenée il portait à Crédeville, dont le nom était connu de toute la population parisienne, grâce à la signature apposée à l’angle de chaque rue! Il aurait voulu s’appeler Crédeville, même au prix de l’épithète de voleur, qui l’accompagne imperturbablement. Il eut l’idée de faire promener le nom si laborieusement forgé sur les épaules et la poitrine de l’homme-affiche ou de le faire broder sur son propre gilet, en grandes lettres, et cela bien avant les saint-simoniens”. Il délibéra quinze jours s’il ne se suiciderait pas, pour faire mettre son nom dans les journaux, et, ayant entendu crier dans les rues la condamnation à mort d’un criminel, il eut la tentation d’assassiner quelqu’un pour se faire guillo= tiner et occuper de lui l’attention publique. Il y résista ver=" tueusement, et sa dague resta vierge, heureusement pour =” lui et pour nous. De guerre lasse, il revint à des moyens plus doux et plus ordinaires; il composa une multitude de … vers qui parurent dans plusieurs journaux inédits, ce qui avança beaucoup sa réputation. Fr PART à

1. Parce qu'étrangères; 2. Qui cause une terreur religieuse: 3. Savant jésuite (1631-1701) a écrit des ouvrages de blason. Il pouvait retenir trois cents mots bizarres prononcés devant lui; 4, Le dieu des jardins, Priape, ignorait la décence élémentaire: 5. Dessinateur satirique; 6. Autre dessin: teur satirique ; il fit vendre une caricature de Louis-Philippe en forme de poire; 7. Saint-Simon (1760-1825) et ses disciples voulaient réformer la famille et la société.

Ve AR EU ET

ee LES JEUNE-FRANCE — 59 Il lia connaissance avec plusieurs peintres et sculpteurs

-. de la nouvelle école, et, moyennant quelques déjeuners,

quelques écus prêtés, sans intérêts, bien entendu, il se fit peindre, sculpter et lithographier!; de face, de profil, de

trois quarts, en plafond, à vol d’oiseau, par derrière, dans

… tous les sens imaginables, II n’est pas? que vous n’ayez vu un … de ses portraits au Salon ou derrière le vitrage de quelque

marchand de gravures, avec un tout petit masque, le front

démesuré, la barbe prolixe’, ia prunelle en haut, ainsi qu’il

est d’usage pour les génies byroniens. Le nom, écrit en carac-

tères capricants* et biscornus comme une ligne de cabale’ ou une rune de l’Eddaf, vous le fera facilement reconnaître. Tous les moyens de détourner l’œil sur lui, il les emploie : = son chapeau est plus pointu que tous les autres; il a plus de

. barbe à lui seul que trois sapeurs ; sa renommée croît en raison de sa barbe; vous-avez un gilet rouge, demain il portera

+ un habit écarlate. Regardez-le un peu, je vous prie! Il se

donne tant de mal pour obtenir un de vos regards, il mendie un coup d’œil comme un autre une place ou une faveur;

ne le confondez pas avec la foule: il se jetterait par-dessus

le pont. Pour attirer votre attention, il marcherait sur la tête et monterait à cheval à rebours.

Ce qui m'étonne c’est qu’il n’ait pas encore mis de gants à ses pieds et ses bottes dans ses mains, cela serait pourtant

. remarquable. On le rencontre partout : au bal, au concert,

dans latelier des peintres, dans le cabinet des poètes en

vogue. Il n’a pas manqué, depuis deux ans, une seule pre- mière représentation; on peut l’y voir, sans rien payer par-

dessus le prix de sa place, au balcon de droite, où se mettent

- ordinairement les artistes et les littérateurs; ce spectacle-là - vaut souvent l’autre; il est admis dans les coulisses; le souf-

fleur lui dit : « mon cher » et lui donne la main; les figurantes le saluent, la prima donna’ lui parlera l’année prochaine. Vous … voyez qu'il fait son chemin rapidement, il a un roman en

train, un poème en train; il a lecture pour un drame qu’il ne

. manquera pas de faire; il va avoir le feuilleton® d’un grand journal, et j'apprends qu’un éditeur à la mode est venu pour

: 1. Imprimer ou dessiner en gravant sur une pierre spéciale, assez douce; 2. Il ne se peut - que : sans doute: 3, Qui coule en avant; pro + liquere ; 4. Qui font des bonds de chèvre; 5. De

…. l'hébreu kabula : tradition; philosophie mystique qui prétendait mettre ses fidèles en commu-

nication avec les démons et les êtres surnaturels: 6. Traditions légendaires scandinaves écrites ‘en anciens caractères nommés runes:;\ 7. Chanteuse qui joue le rôle principal dans un opéra; . 8. Article littéraire ou artistique au bas d'un journal. Û

lui faire des propositions. Son nom est déjà sur tous les : Catalogues comme il suit : M...us Kwpl... un roman; dans six mois on en mettra le titre, le premier substantif qui lui passera par l’idée; ensuite on mettra en vente la septième édition, sauf à ne jamais faire la première, et avant qu’il soit peu, grâce aux leçons de Ferdinand, à sa barbe, à son habit, M. Daniel Jovard sera une des plus brillantes étoiles de la nouvelle pléiade qui luit à notre ciel littéraire.

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