‹ Pages choisiesChapitre 39 sur 57 · LE CHARIOT DE THESPIS · texte numérisé non relu

LE CHARIOT DE THESPIS

La Sérafina était une femme de vingt-quatre à vingt-cinq ans, à qui habitude de jouer les grandes coquettes avait donné l'air du monde et autant de manège? qu’à une dame de cour. … Sa figure, d’un ovale un peu allongé, son nez légèrement aquilin, ses yeux gris à fleur de tête, sa bouche rouge, dont la lèvre inférieure était coupée par une petite raie, comme celle d’Anne d’Autriche, et ressemblait à une cerise, lui com= posaient une physionomie avenante et noble, à laquellé contribuaient encore deux cascades de cheveux châtains descendant par ondes sur ses joues, où l’animation et la” chaleur avaient fait paraître de jolies couleurs roses. Deux longues mèches, appelées moustaches et nouées chacune par trois rosettes de ruban noir, se détachaient capricieusement des crépelures et en faisaient valoir la grâce vaporeuse comme des touches de vigueur que donne un peintre. au tableau qu’il termine. Son chapeau de feutre à bor rond, orné de plumes dont la dernière se contournait e panache sur les épaules de la dame, et les autres se recro quevillaient* en bouillons, coiffait cavalièrement la Sérafn un col d’homme rabattu, garni d’un point d’Alençonet” noué d’une bouffette noire, de même que les moustache: s’étalait sur une robe de velours vert à manches crevées; relevée d’aiguillettes et de brandebourgs!, et dont l’ouvertut laissait bouillonner le linge; une écharpe de soie blanc posée en bandoulière, achevait de donner à cette mise” air galant et décidé. Sans doute tout cela n’était pas de la première fraicheur... Ces petites misères n’empêchaient pas … la doña Sérafina d’avoir un port de reine sans royaume:

L’Isabelle était plus jeune que la doña Sérafina, ai

1. Poète grec, à qui on attribue l'invention de la tragédie : vi® siècle avant J.-C. :; 2. Manière:

de coquette; 3. Pour recoquiller : retrousser en forme de coquille; 4. Galons ou broderi pour orner un vêtement; 5. Faire bouffer une étoffe : bouillons,

LEONE T El PME TAT PRE CE pt EM 07 En LR RE QT RS PU LEE RES Ep er mn ot PRE . LE CAPITAINE FRACASSE — 65 … que l’exigeait son emploi d’ingénue; elle ne poussait pas non . plus aussi loin la braverie du costume et se bornaïit à une élégante et bourgeoise simplicité, comme il convient à la fille de Cassandret. Elle avait le visage mignon, presque enfantin encore, de beaux cheveux d’un châtain soyeux, loœil voilé par de longs cils, la bouche en cœur et petite, et un air de modestie virginale, plus naturel que feint. Un corsage de taffetas gris, agrémenté de velours noir et de jais®, s’allongeait en pointe sur une jupe de même couleur; une fraise, légèrement empesée, se dressait derrière sa jolie nuque où se tordaient de petites boucles de cheveux follets, et un fil de perles fausses entourait son col; quoiqu’au premier abord elle attirât moins l’œil que la Sérafina, elle le

” retenait plus longtemps. Si elle n’éblouissait pas, elle char-

mait, ce qui a bien son avantage.

La soubrette® méritait en plein l’épithète morena que les . Espagnols donnent aux brunes. Sa peau se colorait de tons dorés et fauves comme celle d’une gitana‘. Ses cheveux drus et crépelés® étaient d’un noir d’enfer et ses prunelles d’un

brun jaune pétillaient d’une malice diabolique. Sa bouche grande et d’un rouge vif, laissait luire par éclairs blancs une denture qui eût fait honneur à un jeune loup. Du reste,

- elle était de cette maigreur jeune et bien portante qui ne

. fait point mal à voir. À coup sûr elle devait être aussi experte à recevoir et à remettre un poulet à la ville qu’au théâtre; mais elle devait.bien compter sur ses charmes, la dame qui se servait d’une pareille Dariolette’. En passant par ses mains,

… plus d’une déclaration d’amour n’était pas arrivée à son

. adresse, et le galant oublieux s'était attardé dans l’anti-

…. chambre. C'était une de ces femmes que leurs compagnes

trouvent laides, mais qui sont irrésistibles pour les hommes

et semblent pétries avec du sel, du piment et des cantha-

- rides, ce qui ne les empêche pas d’être froides comme des

usuriers lorsqu'il s’agit de leurs intérêts. Un costume fan-

tasque, bleu et jaune avec un bavolet® de fausse dentelle,

composait sa toilette.

Dame Léonarde, /a mère noble de la troupe, était vêtue de noir comme une duègne* espagnole. Des coiffes d’étamine1?

à + 1. Personnage de la comédie italienne : vieillard ridicule: 2. Variété de lignite d’un noir … brillant, et qui, taillée en facettes, ést utilisée comme parure; 3. Servante de comédie, agile et a rusée. Sub : en-dessous; 4. Bohémienne; 5. Latin crispus : frisé, crépu; 6. Billet galant: 2x 7. Confidente de la princesse Elisen, dans l'Amadis de Gaule ; 8. Volant de coiffure; 9. Domina : > gouvernante; 10, Sfamen : fil; étoffe de trame légère.

encadraient sa figure grasse à plusieurs mentons, pâlie et comme usée par quarante ans de fard. Des tons d’ivoire jauni et de vieille cire blêmissaient son embonpoint malsain, venu plutôt de l’âge que de la santé. Ses yeux, sur lesquels descendait une paupière molle, avaient une expression d’astuce, et faisaient comme deux taches noires dans sa figure blafarde. Quelques poils commençaient à obo:nbrer les commissures! de ses lèvres, quoiqu’elle les arrachât soigneusement avec des pinces. Le caractère féminin avait presque disparu de cette figure, dans les rides de laquelle on eût retrouvé bien des histoires, si l’on eût pris la peine de les y chercher. Comédienne depuis son enfance, dame Léonarde en savait long sur une carrière dont elle avait successivement rempli tous les emplois jus-. qu’à celui de duègne, accepté si difficilement par la coquetterie, toujours mal convaincue des ravages du temps. Léonarde avait du talent, et, toute vieille qu’elle était, savait se faire applaudir, même à côté des jeunes et jolies, toutes surprises de voir les bravos s’adresser à cette sorcière. Voilà pour le personnel féminin. Les principaux emplois de la comédie s’y trouvaient représentés, et, s’il manquait un personnage, on racolait en route quelque comédien errant ou quelque amateur de théâtre, heureux de se charger d’un petit rôle, et d’approcher ainsi des Angéliques et des Isabelles. Le personnel mâle se composait du Pédant déjà décrit (C’est lui qui se présente au Château de la Misère, chez Sigognac). …Eclairée par ce rayon, une assez grotesque figure se dessina sur le fond d’ombre : un crâne couleur de beurre rance luisait sous la lumière et la pluie. Des cheveux gris, plaqués aux tempes, un nez cardinalisé de purée septembrale?, tout fleuri du bubelettes®, s’épanouissant en bulbe entre deux petits yeux vaironst recouverts de cils très épais et bizarrement noirs, des joues flasques, martelées de tons vineux et traversées de fibrilles rouges, une bouche lippue d’ivrogne et de satyre, un menton à verrue, où s’implantaient quelques poils revêches et durs comme des crins de vergette, composaient un ensemble de physionomie digne d’être sculptée en mascaron® sous la corniche du Pont- Neuf. Une certaine bonhomie spirituelle tempérait ce que

L 1. Endroit où les lèvres se rejoignent : cum mittere ; 2. Style de Rabelais : nez rougi par le vin; 8. Petite pustule sur la peau; 4. Couleur de vair, blanchâtre: 5. Tête grotesque, ornant les clefs de voûte, les portes. Sens primitif : petit masque.

ces traits pouvaient présenter de peu engageant au premier coup d’œil; les angles plissés des veux et les commissures des lèvres remontées vers les oreilles indiquaient d’ailleurs l'intention d’un sourire gracieux. Cette tête de fantoche, servie sur une fraise de blancheur équivoque, surmontait un corps perdu dans une souquenille noire qui saluait en arc de cercle avec une affectation de politesse exagérée. Le Léandre, obligé par état de rendre douces comme brebis les tigresses les plus hyrcaniennes!, de duper les Truffaldins, d’écarter les Ergastes? et de passer à travers les pièces toujours superbe et triomphant, était un garçon de trente ans que les soins excessifs qu’il prenait de sa personne faisaient paraître beaucoup plus jeune. Ce n’est pas une petite affaire que de représenter, pour les spectatrices, l’amant, cet être mystérieux et parfait, que chacune façonne à sa guise d’après l’Amadis® ou l’Astréet, Aussi messer Léandre se graissait-1l le museau de blanc de baleine, et s’enfarinait-1l chaque soir de poudre de talc; ses sourcils, dont il arrachait avec des pinces les poils rebelles, semblaient une ligne tracée à l’encre de Chine, et finissaient en queue de rat. Des dents, brossées à outrance et frottées d’opiat”, brillaient comme des perles d'Orient dans ses gencives rouges, qu'il découvrait à tout propos, méconnaissant le proverbe grec qui dit que rien n’est plus sot qu’un sot rire. Ses camarades prétendaient que même à la ville il mettait une pointe de rouge pour s’aviver l’œil. Des cheveux noirs, soigneusement calamistrés, se tordaient au long des joues en Spirales brillantes un peu alanguies par la pluie, ce dont il prenait occasion pour leur redonner du tour avec le doigt, et montrer ainsi une main fort blanche, où scintillait un solitaire beaucoup trop gros pour être vrai. Son col rabattu laissait voir un cou rond et blanc, rasé de si près que la barbe n’y paraissait pas. Un flot de linge assez propre bouillonnait entre sa veste et ses chausses tuyautées d’un monde de rubans, dont la conservation paraissait l’occuper beaucoup. En regardant la muraille, il avait l’air de mourir d’amour, et ne demandait point à boire sans pâmer. Il ponctuait ses phrases de soupirs et faisait, en parlant des choses les plus

1. L'Hyrcanie, dans la géographie ancienne, était un plateau désert au centre de l'Asie, peuplé de bêtes sauvages: 2. Vieillards ridicules ; 3. Roman galant du xv° siècle, écrit moitié en espagnol, moitié en français: 4. Roman galant d'Honoré d'Urfé (1568-1625); 5. Composition pharmaceutique, molle, où entre de l’opium; 6. Diamant monté seul.

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indifférentes, des clins d’yeux, des airs penchés et de mines Ka à crever de rire; mais les femmes trouvaient cela charmant. Le Scapin avait une tête de renard, futée, pointue, narquoise : ses sourcils remontaient sur son front en accent circonflexe, découvrant un œil émerillonné: toujours en mouvement, et dont la prunelle jaune tremblotait comme une pièce d’or sur du vif-argent; des pattes d’oie de rides malignes se plissaient à chaque coin de ses paupières pleines de mensonges, de ruses et de fourberies; ses lèvres, minces et flexibles, remuaient perpétuellement, et montraient, à : travers un sourire équivoque, des canines aiguës d'aspect $ assez féroce; et quand il ôtait sa barrette? rayée de blancetde rouge, ses cheveux coupés en brosse accusaient les contours = d’une tête bizarrement bossuée. Ces cheveux étaient fauves et feutrés comme du poil de loup, et complétaient le caractère de bête malfaisante répandu sur sa physionomie: … On était tenté de regarder aux mains de ce drôle pour voir s’il ne s’y trouvait pas des calus causés par le maniement. de la rame, car il avait bien air d’avoir passé quelques sai sons à écrire ses mémoires sur l'océan avec une plume cle’ es quinze pieds®. Sa voix fausse, tantôt haute, tantôt basse, set procédait par brusques changements de tons et glapissements bizarres, qui surprenaient et faisaient rire sans qu’on en eù +3 3 envie; ses mouvements inattendus et comme déterminés par la détente subite d’un ressort caché, présentaient quelque … chose d’illogique et d’inquiétant, et paraissaient Servir plutôt à retenir l'interlocuteur qu’à exprimer une pensée ou un À sentiment. C’était la pantomime du renard évoluant avec rapi= dité et faisant cent tours de passe-passe sous l’arbre du haut … duquel le dindon fasciné le regarde avant de se laisser EE 7 Il portait une souquenille* grise par-dessus son cos= tume dont on entrevoyait les zébrures, soit qu'il n ’eût pas re eu le temps de se déshabiller après sa dernière représens tation, soit que sa garde-robe exiguë ne lui permît pas d’avoir habit de ville et habit de théâtre au grand complet. : LES Quant au Tyran, c'était un fort bon homme que la nature ce avait doué, sans doute par plaisanterie, de tous les signes à extérieurs de la férocité. Jamais âme plus débonnaire ne revêtit une enveloppe plus rébarbative. De gros sourcils charbonnés larges de deux doigts, noirs comme s'ils eussent ‘t 53 ET.

1. Vif comme celui d'un émerillon, sorte de petit faucon: 2. Petit bonnet plat: 3. ce 5 s

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forçat; 4. Longue blouse de toile.

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LE CAPITAINE FRACASSE — 69 … été en peau de taupe, se rejoignant à la racine du nez, des . cheveux crépus, une barbe épaisse montant jusqu'aux yeux, - et qu’il ne taillait point pour n’avoir pas à s’en adapter une … postiche lorsqu'il jouait les Hérodes et les Polyphontes!, … un teint basané comme un cuir de Cordoue, lui faisaient une — physionomie truculente et formidable, comme les peintres aiment à en donner aux bourreaux et à leurs aides dans les écorchements de saint Barthélémy ou les décollations de …— saint Jean-Baptiste. Une voix de taureau à faire trembler les ….. vitres et remuer les verres sur la table ne contribuait pas peu à entretenir la terreur qu’inspirait cet aspect de Croquemitaine rehaussé par un pourpoint de velours noir d’une mode surannée; aussi obtenait-il un succès d’épouvante en - hurlant les vers de Garnier* et de Scudéry:. II était du reste, entripaillé comme il faut, et capable de bien remplir un trône.

Le Tranche-montagne, lui, était maigre, hâve, noir et sec - comme un pendu d'été. Sa peau semblait un parchemin - collé sur des os; un grand nez recourbé en bec d’oiseau de proie, et dont l’arête mince luisait comme de la corne, élevait sa cloison entre les deux côtés de sa figure aiguisée en navette, et encore allongée par une barbiche pointue. Ces deux profils collés l’un contre l’autre avaient beaucoup de peine à former une. face, et les yeux pour s’y loger se retrous- . saient à la chinoise vers les tempes. Les sourcils à demi rasés se contournaient en virgule noire au-dessus d’une … prunelle inquiète, et les moustaches, d’une longueur démesurée, poissées et maintenues à chaque bout par un cosmétique, remontaient en arc de cercle et poignardaient le ciel; les oreilles écartées de la tête figuraient assez bien les deux anses d’un pot, et donnaient de la prise aux croquignoles et aux nasardes5. Tous ces traits extravagants, tenant plu- . tôt de la caricature que du naturel, semblaient avoir été sculptés par une fantaisie folâtre dans un manche de rebecf . ou copiés d’après ces coquecigrues’ et chimères panta- …__ gruéliques qui tournent le soir aux lanternes des pâtissiers; . ses grimaces de matamore® étaient devenues, à la longue, ‘ sa physionomie habituelle, et, sorti de la coulisse, il mar-

1. Tyrans de tragédie: 2. De frucem : farouche; 3. (1534-1590). Auteur de Bradamante ; 4, (1601-1667.) Auteur de tragi-comédies, frère de M'!° de Scudéry; 5. Chiquenaudes et coups sur le néz (nasum): 6. Violon à trois cordes; 7. Mot de Rabelais : animal fantaisiste; 8, Tueur de Maures: esp.

chait fendu comme un compas, la tête rejetée en arrière, fe | poing sur la hanche et la main à la coquille de l’épée. Un justaucorps jaune, bombé en cuirasse, agrémenté de vert et tailladé de crevés à l’espagnole disposés dans le sens des côtes, une golille! empesée soutenue de fils de fer et de carton, large comme la Table Ronde’ et où les douze pairs eussent pu prendre leur repas, des hauts-de-chausses bouillonnés et rattachés d’aiguillettes, des bottes de cuir blanc de Russie, où ses jambes de coq ballottaient comme des flûtes dans leur étui quand le ménétrier les remporte, une rapière démesurée qu’il ne quittait jamais, et dont la poignée de fer, fenestrée à jour, pesait bien cinquante livres, formaient Paccoutrement du drôle, accoutrement sur lequel il drapait, pour plus de braverie, une couverture dont son épée relevait le bord. Disons, pour ne rien omettre, que deux pennes de coq, bifurquées comme un cimier de cocuage, adornaient grotesquement son feutre gris allongé en chausse à filtrer.

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