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LA PREMIÈRE D’HERNANI (25 FÉVRIER

… On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu’il fût, …—. laisser Hernani se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence, mais non moins dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne si importun audessous du sifflet plus franc, du moins, dans son attaque. La jeunesse romantique, pleine d’ardeur et fanatisée par la préface de Cromwell, résolue à soutenir « l’épervier de la montagne », comme dit Alarcon! du Tisserand de Ségovie, -s’offrit au maître qui l’accepta. Sans doute tant de fougue et de passion étaient à craindre, mais la timidité n’était pas … le défaut de l’époque. On s’enrégimenta par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré de papier rouge timbré de la griffe Hierro’. Tous ces détails sont - connus, et il n’est pas besoin d’y insister. On s’est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques du temps ces jeunes hommes, tous de bonne - famille, instruits, bien élevés, fous d’art et de poésie, ceux-ci <Ccrivains, ceux-là peintres, les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns critiques et occu- … pés à un titre quelconque de choses littéraires, comme un - ramassis de truands* sordides. Ce n'étaient pas les Huns d’Attila qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches, hérissés, stupides, mais bien les cheva- … liers de l’avenir, les champions de l’idée, les défenseurs — de l’art libre; et ils étaient beaux, libres et jeunes. Oui, ils … avaient des cheveux, — on ne peut naître avec des perruques, — et ils en avaient beaucoup qui retombaient en oucles souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. …. Quelques-uns portaient de fines moustaches et quelques - autres des barbes entières. Cela est vrai, mais cela seyait …. fort bien à leurs têtes spirituelles, hardies et fières, que les

1. Alärcon y Mendosa, né au Mexique, mort en 1639; 2. Fer; 3. Mendiants du vieux Paris; vêtus de haillons : sordes.

maîtres de la Renaissance eussent aimé à prendre pour modèles.

Ces brigands de la pensée, l'expression est de Philothée O’Neddy', ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais leur costume, où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste sentiment de la couleur, prétait davantage à la peinture. Le satin, le velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures, valaient bien l’habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie trop court remontant sur l’abdomen, la cravate de mousseline empesée où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant œillères aux lunettes d’or. Même le feutre mou et la vareuse des plus jeunes rapins, qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser leurs rêves de costumes à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés’ par l’invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer une heure avant le public; mais, dans une intention perfide et dans l’espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de l’après-midi, ce qui faisait huit heures d’attente jusqu’au lever du rideau.

(Les bandes romantiques, chacun porteur du billet rouge; occupent le parterre et les places hautes. Pour tuer le temps, ils font dans l’obscurité un repas au chocolat, aux petits pains, et au cervelas, proh ! pudor. La représentation commence.)

L’orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et classiques. Une rumeur d’orage grondait sourde- » ment dans la salle, il était temps que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux mains avant la pièce, tant l’amimosité était grande de part et d’autre. Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur lui-même, et l’on vit, dans une chambre à coucher du xvI® siècle, éclairée par une lampe, doûa Josefa Duarte, vieille en noir, avec le corps de sa jupe cousu de jais® à la mode d’Isabelle la Catho-

1. Anagramme de Dondey (Aug. Marie), un romantique outré: 2. Dont les poils se sont

dressés; 3. Variété de lignite d’un noir brillant. et qui, taillée en facettes, est utilisée comme parure,

lique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète

un galant attendu par sa maîtresse :

Serait-ce déjà lui? — C’est bien à l'escalier Dérobé.

La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l’autre vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un spadassin de profession, un Saltabadil!; un Scoronconcolo allant donner une pichenette? sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel...

… Quand on assiste aujourd’hui à une représentation d’Hernani, en suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups d’ongle à la marge pour désigner les endroits tumultueux, interrompus ou sifflés, d’où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d’ailes et qui étaient jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises, des embuscades où l’on s’attendait au détour d’une

épithète, des relais de meutes pour sauter à la gorge d’une métaphore poursuivie, on éprouve une surprise indicible que

les générations actuelles, débarrassées de ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à fait. Comment s’imaginer qu’un vers comme celui-ci :

Est-il minuit? — Minuit bientôt.

ait soulevé des tempêtes et qu’on se soit battu trois jours

autour de cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi demande l’heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre : minuit. C’est bien fait. S’il s’était servi d’une belle périphrase, on aurait été poli; par exemple :

l'heure Atteindra bientôt sa dernière demeure.

Si l’on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y

3 = supportait aussi fort impatiemment les épithètes, les méta-

phores, les comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire, ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l’âme au-dessus de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si fréquentes dans Shakes-

4 peare, Calderon et Gœthe*, si rares chez nos grands auteurs

1. Saltabadil aiguise son grand sabre dans Rigoletto de Verdi; 2. Chiquenaude; 3, Les trois

“ grands maîtres du romantisme, pourtant si différents entre eux.

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DURE ETS LA ca“: a gl VA VE AO 4 = 84 — THÉOPHILE GAUTIER ‘ THIS

du xvrre siècle, que tout le théâtre de ce temps ne fou que ces deux vers pittoresques, l’un de Corneïlle, Pautrec Molière : k

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.

La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie.

Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On sui= ra vait, sans la quitter des yeux, cette action si vivement enga=. gée, et l’on sacrifiait plus d’une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui d’entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu’elle ne subissait pas la veille et trouve qu’elle admire déjà bien assez de gens comme cela. Ga Malgré la terreur qu’inspirait la bande d’Hugo répandue par petites escouades et facilement reconnaissable à ses ajus= tements excentriques et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur des foules agitées qu’ on ne comprime pas plus que celle de la mer. La passion qu’une salle contient se dégage toujours et se révèle par des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur le public pour se convaincre qu’il ne s’agissait pas là d’une représentation ordinaire; que deux systèmes, deux partis, deux armées, deux civilisations même — ce n’est pas trop dire — Ses 4 en présence, se haïssant cordialement, comme on se” E: = dans les haines littéraires, ne demandant que la bataille prêts à fondre l’un sur l’autre. L’attitude générale était hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n’attendait pour jaillir que le moindre contact, et il n’était pas difficile de voir que ce jeune homme à longs cheveux trou vait ce monsieur à face bien rasée désastreusement crétin et ne ; ne lui cacherait pas longtemps cette opinion particulière En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux plaisanteries romantiques de don Carlos, aux Saint Jean d’Avila de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale espagnole prise à la palette di Romancero! pour plus d’exactitude. Mais comme au fond sentait que ce mélange de familiarité et de grandeur, d’h roïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondéme

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