LA LÉGENDE DU GILET ROUGE
Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante > ans, et l’on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de - couleur est entré profondément dans l’œil du public. Si lon prononce le nom de Théophile Gautier devant un philistin‘, n’eût-il jamais lu de nous deux vers et une seule … ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge que nous … portions à la première représentation d’Hernani, et il dit …. d’un air satisfait d’être si bien renseigné : « Oh oui! le jeune homme au gilet rouge et aux longs cheveux! » C’est la notion de nous que nous laisserons à l’univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos voyages seront oubliés; mais l’on se souviendra de notre gilet rouge. Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. II ne nous
farouche et hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin°, montre un assez aimable mépris de l’opinion et du ridicule.
: Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu’on appelle fout Paris, avec des cheveux aussi longs que ceux d’Albert Dürer et un gilet aussi rouge que la wuleta? d’un forero andalou, exige un autre courage et une autre force d’âme que de monter à à assaut d’une redoute hérissée de canons vomissant la mort.
1. Brigand, voleur de grand chemin: 2. Les chevelus contre les sans-poil : romantiques contre classiques: 3. (1709-1782.) Loétetes fabriqua des automates: 4. Ici RE fermé aux arts; 5. Peintre bohème; 6. Peintre et graveur célèbre, né à Noble (1471-1528);
Drap rouge, pour exciter les taureaux.
| CRITIQUE LITTÉRAIRE . ET Rae ei ai |
nous n ’avons pas besoin de vous le dire, pour l’immense :
- mais les vers de la tirade sont si beaux, que dits même par ces .
déplaît pas, d’ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est.
Car dans chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette facile prouesse, tandis qu’il ne s’est trouvé jusqu’à présent qu’un seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d’étoffe d’une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. À l’imperturbable dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu qu'on l’eût poussé, il fût revenu à la seconde représentation pavoisé d’un gilet jonquille. |
Ce dut être, plutôt encore que l’étrangeté de la couleur, cette folie d’héroïsme qui s’exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons dédaigneux des dandys!, aux gros rires des bourgeois, qui causa le profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû être oubliée après le premier entr’acte.
Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus? qui s’incrustait’ à notre peau, nous l’acceptämes bravement devant l’imagination des bourgeois dont l’œil halluciné ne nous voit jamais habillé d’une autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron, mâchefer, suie d’usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie, saumure tournée et d’autres teintes de bon goût, dans les gammes neutres, comme peut en trouver, à la suite de longues méditations, une civilisation qui n’est pas coloriste.
… Jen est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts, mais cela n’a servi à rien; ils passaient toujours pour longs, et eussions-nous arrondi, à l’orchestre, sous lartillerie des lorgnettes, un crâne aux tons d’ivoire nu et luisant comme un œuf d’autruche, toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des cascades de cheveux mérovingiennes.…
. Nous n’avons pas la prétention de corriger une légende; mais nous devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués‘ en pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que nous savions beaucoup de mots, mais nous n’en connaissons pas, il faut Pavouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri.
“1. Affectés dans leur toilette et leurs manières: 2. Hercule, ayant revêtu la peau du centaure
Nessus, mourut consumé sans pouvoir l'arracher; 3, Crusta : enveloppe, croûte; 4. Garni de lamelles d'acier (busc), comme un corset.
Cu ce
de notre tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet :
Il demeura stupide.
… Nous tirâmes d’un bahut un magnifique morceau de
Satin cerise ou vermillon de Chine, que nous déployâmes
triomphalement sous les yeux du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction qui l’alarma pour
notre raison.
La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l’étoffe que nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants. Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l’infâme rouge de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre ton; car nous étions désireux qu’on ne nous attribuât aucune intention politique. Nous n’étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour les Montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de fer, féodal, prêt à nous réfugier, contre l’envahissement du siècle, dans le burg de Gaœtz
de Berlichingen!, comme il convenait à un page de Victor
Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra’.
Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint s’exécuta, s’agrafa par derrière, et, sauf le ridicule d’être dans la salle le seul de sa coupe et de sa couleur,
nous allait aussi bien qu’un gilet à la mode. Le reste du cos-
tume se composait d’un pantalon vert d’eau très pâle, bordé sur la couture d’une bande de velours noir, d’un habit noir à revers de velours largement renversés, et d’un ample . pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire,
servant de cravate et de col de chemise, entourait le cou.
Le costume, il faut en convenir, n’était pas mal combiné
pour irriter et scandaliser les philistins.
PREMIÈRE RENCONTRE DE THÉOPHILE GAUTIER ET DE BALZAC (vers 1835).
Il portait dès lors en guise de robe de chambre ce froc
…. de cachemire ou de flanelle blanche retenu à la ceinture
1. Héros d'un drame de Gœthe:; 2. En espagnol, chaîne de montagne,
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par une cordelière, dans lequel quelque temps plus tar se fit peindre par Louis Boulanger’. Quelle fantaisie l’avai poussé à choisir, de préférence à un autre, ce costume qui ne quitta jamais ? nous lignorons ; peut-être symbolisait-il à ses yeux la vie claustrale à laquelle le condamnaient ses. ï labeurs, et, bénédictin du roman, en avait-il pris la robe F5
Toujours est-il que ce froc blanc lui seyait à merveille: n se vantait, en nous montrant ses manches intactes, de n’en avoir jamais altéré la pureté par la moindre tache d'encre « car, disait-il, le vrai littérateur doit être propre dans son æ travail. »
sans muscles apparents et d’une blancheur satinée a à contrastait avec le ton plus coloré de la face. A cette époque, | Balzac, dans toute la force de l’âge, présentait les signes… d’une santé violente peu en harmonie avec les pâleurs et les” verdeurs romantiques à la mode. Son pur sang tourangeau fouettait ses joues pleines d’une pourpre vivace et colorait chaudement ses bonnes lèvres épaisses et sinueuses, faciles au rire; de légères moustaches et une mouche en accentuaient les contours sans les cacher; le nez, carré du bout, partagé en deux lobes”, coupé de narines bien ouvertes, avait un caractère tout à fait original et particulier; aussi Balzac, en posant pour son buste, le recommandait-il à David d’An + gers{: « Prenez garde à mon nez; — mon nez, c’est. monde! » Le front était beau, vaste, noble, crues a plus blanc que le masque, sans autre ph qu’un sillon. pendiculaire à la racine du nez; les protubérancess & mémoire des lieux formaient une saillie très prononcée au: dessus des arcades sourcilières; les cheveux abondants longs, durs et noirs, se rebroussaient en arrière comme un crinière léonine. Quant aux yeux, il n’en exista jamais de pareils. Ils avaient une vie, une lumière, un magnétisme inconcevables. Malgré les veilles de chaque nuit, la sclér tique’ en était pure, limpide, bleuâtre, comme celle d' enfant ou d’une vierge, et enchâssait deux diamants no qu’éclairaient par instants de riches reflets d’or; c’étaien
1. Peintre romantique, ami de Gautier (1806-1867); 2. Moines savants, de l'ordre de Benoît; 3. Grec : lobos, particulièrement, bout de |’ oreille; 4. Statuaire (1789-1856): 5. Le tuber, excroissance, tumeur, cf. truffe; 6. Grec : magnés, aimant: 7. Membrane dure, sc qui enveloppe l'œil, pe
les murs et les poitrines, à foudroyer une bête fauve furieuse, … des yeux de souverain, de voyant, de dompteur.
- : Ces yeux extraordinaires, dès qu’on avait rencontré leur …—. regard, empêchaient de remarquer ce que les autres traits - pouvaient présenter de trivial! ou d’irrégulier.
- L'expression habituelle de la figure était une sorte dhilarité puissante, de joie rabelaisienne et monacale … — le froc contribuait sans doute à faire naître cette . idée — qui vous faisaient penser à frère Jean des En- … tommeurs”, mais agrandi et relevé par un esprit de premier ordre.
- Selon son habitude, Balzac s'était levé à minuit et avait … travaillé jusqu’à notre arrivée. Ses traits n’accusaient cepen- … dant aucune fatigue, à part une légère couche de bistre sous es paupières, et il fut pendant tout le déjeuner d’une gaieté … folle. Peu à peu la conversation dériva vers la littérature, et à LE se plaignit de l’énorme difficulté de la langue française. … Le style le préoccupait beaucoup, et il croyait sincèrement Æ n'en pas avoir. Il est vrai qu’alors on lui refusait géné- … ralement cette qualité. L’école de Hugo, amoureuse du xvIe siècle et du moyen âge, savante en coupes, en rythmes, en structures, en périodes, riche de mots, brisée à la prose par la gymnastique du vers, opérant d’ailleurs d’après un maître aux procédés certains, ne faisait cas que de ce qui tait bien écrit, c’est-à-dire travaillé et monté de ton outre mesure, et trouvait de plus la représentation des mœurs … modernes inutile, bourgeoise et manquant de lyrisme. Balzac, malgré la vogue dont il commençait à jouir dans le public, n’était donc pas admis parmi les dieux du roman- …tisme, et il le savait. Tout en dévorant ses livres, on ne s’arrétait pas à leur côté sérieux, et, même pour ses admira- “teurs, 1l resta longtemps le plus fécond de nos romanciers, — “et pas autre chose; — cela surprend aujourd’hui, mais “nous pouvons répondre de la vérité de notre assertion. ‘Aussi se donnait-il un mal horrible afin d’arriver au style, ct, dans son souci de correction, consultait-il des gens qui Jui étaient cent fois inférieurs. Il avait, disait-il, avant de rien signer, écrit sous différents pseudonymes (Horace de = Saint-Aubin, L. de Villerglé, etc.) une centaine de volumes
cts 7.
+ 1. De frivium : carrefour de trois routes; 2. Moine de Rabelais, buveur, batailleur et vant : un romantique.
« pour se délier la main ». Cependant il possédait déjà sa forme sans en avoir la conscience. £
Mais revenons à notre déjeuner. Tout en causant, Balzac jouait avec son couteau ou sa fourchette, et nous remarquâmes ses mains! qui étaient d’une beauté rare, de vraies mains de prélat, blanches, aux doigts menus et potelés, aux ongles roses et brillants; il en avait la coquetterie et souriait de plaisir quand on les regardait. Il y attachait un sens de race et d’aristocratie. Lord Byron? dit dans une note, avec une visible satisfaction, qu’Ali-Pacha* lui fit compli-
ment de la petitesse de son oreille, et en inféra qu’il était
bon gentilhomme. Une semblable remarque sur ses mains eût également flatté Balzac, et plus que l’éloge d’un de ses livres. Il avait même une sorte de prévention“ contre ceux dont les extrémités manquaient de finesse. Le repas était. assez délicat : un pâté de foie gras y figurait, mais c'était une dérogation à la frugalité habituelle, comme il le fit remarquer en riant, et pour cette « solennité » il avait emprunté des couverts d’argent à son libraire.