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CHARLES BAUDELAIRE

Il y a quelques années, comme il n’est pas dans nos habitudes d’attendre que nos amis soient morts pour faire leur éloge, nous avions fait une notice sur Baudelaire, imprimée en tête d’un extrait de ses poésies, inséré au recueil des poètes français, où se trouve ce passage sur les Fleurs du Mal, l’œuvre la plus importante et la plus originale de l’auteur.

«… On lit dans les Contes de Nathaniel Hawthorne® la …

description d’un jardin singulier, où un botaniste toxicologue” a réuni la flore des plantes vénéneuses. Ces plantes, aux feuillages découpés bizarrement, d’un vert noir ou minéralement glauque®, comme si le sulfate de cuivre les.

teignait, ont une beauté sinistre et formidable’. On les sent …

1. Voir dans Emaux et Camées : Étude de mains : Impéria, Lacenaire: 2. Le grand poète anglais (1788-1824), dont l'influence fut énorme sur nos romantiques; 3. Gouverneur turc

de Janina, tué en 1822, après avoir commis des cruautés; 4. Opinion défavorable établie …

d'avance (præ venire); 5. Atteinte occasionnelle portée à une loi, une coutume: 6. Romancier » américain (1804-1864); 7. Qui étudie les poisons; 8. Vert pâle et brillant; 9. Qui inspire une peur religieuse.

CRITIQUE LITTÉRAIRE ET ARTISTIQUE — ot

dangereuses malgré leur charme’; elles ont dans leur atti-

tude hautaine, provocante ou perfide, la conscience d’un pouvoir immense ou d’une séduction irrésistible. De leurs fleurs férocement bariolées et tigrées, d’un pourpre semblable à du sang figé ou d’un blanc chlorotique?, s’exhalent des parfums âcres, pénétrants, vertigineux. Dans leurs. calices empoisonnés, la rosée se change en acqua-toffana et 1l ne voltige autour d’elles que des cantharides cuirassées d’or vert, ou des mouches d’un bleu d’acier dont la piqûre donne le charbon. L’euphorbe, l’aconit, la jusquiame, la ciguë, la belladone y mêlent leurs froids virus aux ardents poisons des tropiques et de l’Inde. Le mancenillier y montre ses petites pommes mortelles comme celles qui pendaient

. à l’Arbre de science; l’upa y distille son suc laiteux plus cor-

rosif que l’eau-forte. Au-dessus du jardin flotte une vapeur malsaine qui étourdit les oiseaux, lorsqu'ils la traversent. Cependant la fille du docteur vit impunément dans ces miasmes méphitiquest. Ses poumons aspirent sans danger cet air où tout autre qu'elle et son père boirait une mort certaine. Elle se fait des bouquets de ces fleurs, elle en pare ses cheveux, elle en parfume son sein, elle en mordille les pétales comme les jeunes filles font des roses. Saturée lentement de sucs vénéneux, elle est devenue elle-même un poison vivant qui neutralise tous les toxiques’. Sa beauté, comme celle des plantes de son jardin, a quelque chose d’inquiétant, de fatal et de morbide. Ses cheveux, d’un noir bleu, tranchent sinistrement sur sa peau, d’une pâleur mate et verdâtre, où éclate sa bouche qu’on dirait empourprée à quelque baie sanglante. Un sourire fou découvre des dents enchâssées dans des gencives d’un rouge sombre, et ses yeux fixes fascinent® comme ceux des serpents.

«… Nous n’avons j#mais lu les Fleurs du Mal de Ch. Bau-

- delaire sans penser involontairement à ce conte de Haw-

thorne; elles ont ces couleurs sombres et métalliques, ces frondaisons vert-de-grisées et ces odeurs qui portent à la

tête. Sa muse ressemble à la fille du docteur qu'aucun poison

ne saurait atteindre, mais dont le teint par sa matité’ exsangue

ù trahit le milieu qu’elle habite. »

1. Force magique: 2. Chlôron : verdâtre; 3. Poison qui tire son nom d'une empoisonneuse de Palerme, mise à mort dans sa prison en 1717, pour avoir fait périr six cents personnes, dont deux papes; 4. Fétides et malfaisants; 5. Sens premier : poison pour les flèches (toxos); 6. Fascinum : charme, maléfice; 7. De mat : non poli et lourd.

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Cette comparaison plaisait à Baudelaire, et il aimaï reconnaître la personnification de son talent. Il. se gloi fiait aussi de cette phrase d’un grand poète : « Vous dotez. le ciel de l’art d’on ne sait quel rayon macabre!; vous créez. un frisson nouveau... » M tx Art romantique (1868).

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