CHAPELLE SIXTINE — JESSE, FIGURES DECORATIVES, CARIATIDES
n"a fait de la peinture qu'avec du dessin; cependant, quand on regarde la voûte de la Sixtine, on s'aperçoit, au premier coup d'ceil, que ce vaste ensemble est plein d'harmonie, que la distribution du clair et de l'obscur y a été faite comme elle aurait pu l'être par un excellent coloriste. Les médaillons, peints en bronze, entre les grandes figures assises, donnent une tache sombre qui alterne avec les taches claires formées par les enfants peints en marbre. La couleur de chair ressort à merveille sur ces deux valeurs. A cette alternance symétrique de vigueurs bronzées et de clairs marmoréens s'ajoute naturellement la variété des couleurs employées dans les neuf compositions :
le bleu nuancé des ciels, les dégradations du vert dans les paysages, le ton glauque des eaux et le ton brun du limon de la terre. Ce n'est pas tout. Pour plus d'harmonie, des figures, placées deux à deux dans les tympans des arcs aigus de la
voûte, rappellent la couleur de bronze des médaillons, et des bucranes placés au sommet des mêmes arcs î-appellent la couleur du marbre, tandis que des festons de fruits et de feuillage tenus par quelquesunes des figures assises sur les piédestaux rappellent à leur tour les verdures de la création et celles de l'Eden. Enfin, l'œil est conduit progressivement des petites cariatides d'enfants aux figures plus grandes imitant le bronze, de celles-ci aux personnages plus grands encore qui sont assis sur les piédestaux simulés, et de ceux-ci aux images colossales des Prophètes et des Sibylles. Ainsi, la répétition, l'alternance, la symétrie, la progression, la consonance, tous ces éléments de l'art décoratif sont combinés, balancés, mis en œuvre par Michel-Ange, vingt ans avant Corrège et tout aussi bien qu'ils auraient pu l'être par Corrège lui-même. »
Rien n'est plus juste, mais si cette décoration a d'autres qualités que celles du
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dessin, il n'en reste pas moins vrai que son caractère est éminemment sculptural et qu'on y sent partout le statuaire.
L'ornementation plane, particulière aux peintres, y est délibérément remplacée par un système nouveau, tout en saillie, et la figure humaine y joue tous les rôles, môme celui de la simple ornementation dans les espaces vides. L'ancien élève de Ghirlandajo et le concurrent de Léonard de Vinci s'éloigne ici de ses devanciers.
Ces deux noms expliquent cependant beaucoup de choses dans l'oeuvre peinte du grand sculpteur florentin. Il a peint la Sixtinedans la manière de Ghirlandajo, c'est-à-dire avec cet art sobre qui neretient que l'essentiel en négligeant les détails inutiles et qui cherche les grands effets d'ensemble à l'aide de teintes simples en évitant les éclats distrayants du coloris. Il l'a peinte aussi dans son esprit, esprit viril et esprit chaste, dégagé de toute sensualité. Car c'est là une chose singulière que dans cette page où l'on ne voit guère que des nudités il n'y a pas trace de volupté. Enfin, il l'a peinte en se souvenant de son rival d'un jour, de Léonard. Dans la Bataille d'Anghiari, il y avait des figures pleines d'angoisse ou de fureur qui contrastaient singulièrement avec les académies inexpressives de la Guerre de Pise. Sans doute, au voisinage de l'ardente mêlée du Vinci, trouva-t-il sa composition très froide et bien peu vivante. S'il changea brusquement de manière, et si, sans écouter ses admirateurs, il se montra tout à coup dans la Sixtine un maître si violent et si expressif, on ne saurait mieux l'expliquer que par l'influence du vieux peintre florentin. Le vent de tempête qui souffle à travers toute cette voûte, convulsant le visage des ignudi, animant les prophètes, éveillant les Sibylles, est un souille de Léonard. Mieux instruit, le génial révolutionnaire avait compris qu'il devait continuer son aîné.
Mais s'il renonça à l'insensibilité sereine que lui avait apprise l'art antique pour
aborder un art plus passionné, révélé par le Vinci, il n'en continua pas moins de considérer comme l'objet unique de l'art la forme humaine nue. Cet homme, qui proscrivait le portrait, dédaignait de peindre un arbre. Cet artiste, foncièrement chrétien dans ses conceptions, ne voulait parler qu'une langue païenne. Une fois son vocabulaire fixé, il l'employa en idéaliste intransigeant, superposant à la nature vraie un monde olympien sorti de son cerveau, dans lequel les hommes sont des titans et les femmes des immortelles.
Notre humanité terrestre n'a jamais rien produit de pareil. « Parce que la beauté de ce monde est fragile et trompeuse, je m'efforce d'atteindre à la beauté universelle. » C'est lui-même qui parle ainsi dans une de ses poésies. Les réalistes prendront plus tard le contre-pied de cette théorie.
D'un idéalisme affolant, sans rien où le regard pût se reposer un instant et comme se rafraîchir, cette page brûlante de Michel-Ange devait avoir sur l'orientation de la peinture italienne une influence décisive. Après elle, c'en sera fait de l'art élégant et subtil, voluptueux et névrosé, du quattrocento. D'un coup, et pareil à un ouragan, Michel-Ange a tout balayé.
Désormais inattentifs à la grâce, les artistes italiens, entraînés comme dans un tourbillon, céderont au vertige de la force et de la puissance, Pendant un siècle, c'est à qui sera le plus michelangelesque. Tous l'imiteront: pas un ne le comprendra.
Depuis Vasari et Perino del Vaga, jusqu'à BenvenutoCellini et au Bernin, ils vivront tous de ses miettes, sans se douter que le maître dont ils se réclament les a condamnés d'avance, lui qui disait: « Qui va derrière les autres ne va jamais devant; et qui ne sait pas créer de son propre fonds ne peut tirer aucun profit des ouvrages des autres. »
Poète épique de sublime envergure, adorateur de la seule beauté humaine, préoccupé de vie et de mouvement comme un lointain disciple de cette école de Pergame à travers laquelle il voyait l'anti-
MICHEL-ANGE, PEINTRE DE LA SIXTINE
quité, Michel-Angenepouvaitavoir qu'une doctrine d'art très absolue. Nous savons qu'il méprisait la peinture à l'huile, c'està-dire de chevalet, bonne pour les femmes et les paresseux, disait-il, et que seule la grande peinture décorative a fresco réalisait la conception héroïque qu'il en avait. Avec de pareils concepts, la peinture flamande pouvait-elle lui plaire? Il en donna un jour cette appréciation hautaine que
relate François de Hollande dans ses Quatre entretiens sur la peinture :
« Des chiffons, des masures, des champs très verts, ombragés d'arbres, des rivières et des ponts, ce qu'on appelle paysages, et beaucoup de petites figures par-ci, parlà, voilà la peinture flamande. Elle semblera belle aux femmes, surtout aux vieilles ou aux très jeunes, ainsi qu'aux moines, aux religieuses et à quelques nobles
phot. Amlcrson.