CHAPELLE SIXTINE — DAVID ET GOLIATH
qui sont sourds à la véritable harmonie. Et elle plaira généralement à tout dévot. Mais quoique cela fasse bon effet aux yeux d'un certain nombre, en vérité il n'y a là ni raison ni art, point de proportion, point de symétrie, nul soin dans le choix, nulle grandeur. »
De ce jugement, il n'y a rien à dire, si ce n'est que Michel-Ange ne pouvait en avoir d'autre. Il n'aurait pas été ce qu'il était s'il avait pensé autrement. Il y a chez les génies de son rang des intransigeances
et des absolutismes qu'il faut savoir accepter en essayant seulement de les comprendre. Et rien ne serait plus vain que d'en montrer la fausseté. Michel-Ange seul avait le droit de parler ainsi, lui qui seul pouvait se permettre de mépriser Raphaël, d'injurier le Vinci et de traiter Pérugin de gojjb.
On achèvera de le comprendre si l'on observe que Michel-Ange, comme Raphaël, comme les Florentins, comme les maîtres de l'école romaine, n'a vu dans
l'art pictural que le côté intellectuel, c'està-dire le dessin et la composition. Le coloris était pour lui, pour eux, chose secondaire, et tout travail de peinture leur apparaissait d'abord comme une oeuvre de l'esprit à laquelle la main collaborait humblement. De là vient que Raphaël n'a vu aucun inconvénient à confier à des élèves l'exécution de ses cartons, même pour ses Madones. Somme toute, la peinture telle que nous la comprenons depuis les Hollandais n'existait pas pour eux.
Il faudra, même après les Vénitiens, attendre Rembrandt et Velasquez pour que l'exécution soit mise définitivement au même rang que la composition, le coloris et la peinture sur le même pied que le dessin. Il est étrange de constater qu'il se passait alors dans la sculpture un phénomène opposé. Tandis que le peintre laissait à des manœuvres le soin dépeindre ses cartons et se contentait de les surveiller tout en travaillant avec eux, le sculpteur était son propre praticien et ne confiait à personne l'exécution de ses maquettes. On sait que Michel-Ange attaquait le marbre avec furie. C'est le contraire qui se passe aujourd'hui. Il faut sans doute expliquer l'indifférence des uns, le soin jaloux des autres, en matière de peinture, par le procédé employé, peinture à l'huile dans le Nord, fresque dans le Midi. Le premier procédé, minutieux et patient, permettant les effets les plus riches, devait amener l'habileté manuelle et mettre le métier de peintre au premier rang; le second, très expéditif et à tendances purement décoratives, laissait toute l'importance au dessin et à la composition.
Le lecteur a maintenant, je crois, une idée suffisamment exacte de Michel-Ange peintre, et sans doute est-il convaincu qu'il n'était pas simplement statuaire quand Jules II s'adressa à lui pour décorer la Sixtine.
Cette chapelle avait déjà reçu avant lui d'autres décorations. Au-dessous des terribles peintures de la voûte et écrasées par
elles, courent sur les murs douze compositions montrant le parallèle de l'Ancien et du Nouveau Testament. L'une d'elles, la Vocation des Apôtres, est de Ghirlandajo, le premier professeur de Michel- Ange. Le vieux maître au style démodé était venu peindre en cette chapelle quelque vingt ans avant que son génial disciple y travaillât à son tour. Il n'était besoin que de regarder son œuvre placée à peine quelques mètres plus bas que les Sibylles pour se souvenir que le jeune Buonarroti avait fait chez lui son premier apprentissage et deviner ainsi l'exagération des premiers biographes de Michel- Ange.
Il faut donc se représenter le grand artiste comme maniant indifféremment le pinceau du fresquiste et le ciseau du sculpteur. L'universalité est un de ses caractères, et il le partage avec tous les Italiens de la Renaissance. Léon X ne s'adressa-t-il pas à lui, en i5i6, donc quatre ans après cette peinture, pour dresser les plans de la façade de San- Lorenzo à Florence? Il était donc architecte! Il le prouvera bien plus tard, quand, succédant à Raphaël dans la construction de Saint-Pierre, il établira la maquette de la coupole, et qu'il rêvera, après avoir bâti le Capitole, de transformer lesThermes de Dioclétien en une église, Sainte-Marie des Anges. Il était aussi poète, non seulement au sens métaphorique du mot, mais au vrai, et c'est avec un volume de sonnets qu'il se présente à la postérité, tout comme de Hérédia.
Sculpteur, peintre, architecte, poète, quel homme! Géant d'une autre race que la nôtre, il nous apparaît comme l'un de ces héros démesurés de l'antiquité qui entraient de plain-pied dans l'Olympe des dieux.
Un dieu? Hélas! ce ne fut qu'un homme et un pauvre homme. Le portrait de demi-dieu peint par Vasari en collaboration avec Condivi, retouché par Benvenuto Cellini et verni plus tard par Charles
MICHEL-ANGE, PEINTRE DE LA SIXTINE
Blanc, manque évidemment de ressemblance. Ses écrits, son histoire elle-même, un peu méditée, évoquent une tout autre physionomie, moins héroïque, certes, mais infiniment plus douloureuse. Ce fut, à ce qu'il semble, quand on a lu M. Romain Rolland, un homme pitoyable, de volonté débile, au cœur malade, un peu fou, harcelé par un génie tyrannique et qui, par suite, souffrit atrocement toute sa vie. Rongé de névralgies, épuisé par une insomnie perpétuelle, vieux à quarante-deux ans, il vivait dans une fureur de travail continu, soutenu par ses nerfs, entreprenant mille ouvrages, tous plus colossaux, qu'il savait d'avance ne pouvoir mener à bonne fin. Le pessimisme le minait. Il se défiait de tout et de tous, même de ses amis. Sujet à des terreurs paniques, il s'enfuit au loin chaque fois qu'il croit sa vie menacée. Toujours seul, et faisant par sa tristesse de neurasthénique le vide autour de Lui, il fut haï des autres artistes et le leur rendit. Indécis en tout, même en art, il hésite toujours entre deux projets , et se dégoûte de l'œuvre commencée pour s'enthousiasmer d'une nouvelle. Faible et sans caractère, enclin à la courtisanerie quand il commence d'ordonner un sujet, il supporte toutes les avanies, ne se révolte un instant que pour céder ensuite, et consent même à travailler pour les meurtriers de ses amis florentins, qu'il renie. Il sacrifie tout, même sa dignité, pour sauver son rêve d'art. Torturé d'amour, il ne fut pas aimé, et ne put jamais s'endormir dans l'affection d'un autre; cette détresse du cœur lui arrache des cris déchirants, les
plus beaux de ses vers. A la fin seulement, l'amitié respectueuse de Vittoria Colonna traverse, comme une idylle, sa vie trépidante et le rassérène un instant; mais c'est le moment aussi de ces passions étranges pour de beaux jeunes gens, affections chastes quand même, encore que troubles et morbides. Et rien ne lui est un sujet de joie, pas même son travail, qu'il accomplit en forçat. Il en est ainsi jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il abdique enfin, vaincu, pleurant une vie inutilement sacrifiée à l'idole de l'Art, déçu de voir tous ses rêves irréalisés. Il est alors entouré par de nombreux élèves d'un culte passionné qui va jusqu'à l'idolâtrie, et les princes le traitent comme leur égal. Mais il est trop tard, et il meurt à quatrevingt-neuf ans, appelant la Mort qui le délivrera de la Vie , reniant tout de celle-ci, même l'art, dans l'amour divin qui pour nous prendre ouvre ses bras sur la croix :
Ne pinger ne scolpir fie piu che qaieti L'anima, volta a quelï amor divino C'aperse a prender noi'n croce le braccia(i).
Tel nous le montrent les différents portraits que l'on possède de lui, par Marcello Venusti et François de Hollande. Dans sa face douloureuse, les yeux poignants appellent la compassion. C'est une figure de Golgotha. Il fut la proie d'un génie tyrannique, qui semblait d'une autre nature que lui, et qui seul explique une vie aussi formidable dans un corps et une âme trop faibles pour le contenir.
(i) Poésies de Michel-Ange, n* 147.
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