FIG. 5 — MOSAÏQUE DE SAINT APPOLINAIRE NEUF, A RAVENNE (AN
à adopter ce nombre. » (i) L'explication n'est pas convaincante. Je vois bien que dans les compositions à compartiments multiples de l'ancien art chrétien, l'adoration des mages fait habituellement pendant à la scène des trois Hébreux dans la fournaise, mais pourquoi veut-on que la disposition de l'une ait engendré l'arrangement de l'autre par voie de symétrie?
Les premiers artistes chrétiens avaient certainement un système arithméticalqui se retrouve dans l'art byzantin, mais cette arithmétique artistique ici a plutôt suivi
(i) L'Art religieux au xnr siècle, p. 25i, en note.
que produit le résultat constaté. Il me paraît plus simple de croire avec les exégètes modernes que le nombre des mages vient du nombre des présents. On se sera dit : « L'Évangile mentionne trois présents : l'or, l'encens et la myrrhe. Il y avait donc trois mages. Le premier offrit l'or, le second l'encens, le troisième la myrrhe. » C'est ce qu'on pourrait appeler un calcul exégétique. Cette explication n'est pas particulière aux professionnels de la Bible, car je la trouve aussi dans le rapport de M. Bayet sur l'ambon de Salonique (i).
(i) Mémoires sur une mission au Mont Athot, par M. l'abbé Di chksne et M. Bayet, p. 271.
LES ROIS MAGES D APRES LES ARTISTES
L'ancien art chrétien ne se compose pas seulement des fresques découvertes aux Catacombes par J.-B. de Rossi et ses successeurs : il comprend aussi les sarcophages de la période constantinienne.
Ces sarcophages, assez nombreux à Rome, en particulier au musée du Latran, et dans le midi de la France, entre autres à Arles, reproduisent fréquemment l'adoration des mages. Dans tous, nous retrouvons les trois Persans à bonnet phrygien, imberbes et identiques, s'avançant vers Marie , porteurs d'objets divers : plats, vases, cornes d'abondance, couronnes, corbeilles de fruits, cruches à anse, colombes, etc., qui symbolisent sans les préciser les trois présents évangéliques.
L'intérêt nouveau que présentent ces sarcophages du ive siècle réside dans la scène elle-même qui s'organise peu à peu. L'artiste, au lieu de ne retenir, comme aux Catacombes, que les éléments essentiels, a ordonné toute une composition avec un cadre, un milieu et des acteurs secondaires. Au centre : l'Enfant couché dans une crèche sous un toit entre l'âne et le bœuf; à droite : la Vierge et un personnage qui doit être saint Joseph, à moins que ce ne soit le pâtre de Noël, comme le veut M. Kehrer; à gauche : les trois mages suivis d'un chameau, et des arbres. C'est le type iconographique de l'Epiphanie qui se constitue. (Fig. 3.)
Ce second type combine l'adoration des mages et la nativité. Il se subdivise en deux. Le premier, mêlant entièrement la naissance de Jésus et l'arrivée des mages, représente les deux dans une composition unique telle que je viens de la décrire. L'autre, les séparant nettement en deux tableaux juxtaposés, reproduit d'un côté: Jésus dans la crèche, l'ànc et le bœuf, le pâtre de Noël; de l'auire : Marie avec pages d'art chrétien
l'Enfant sur ses genoux, les trois mages porteurs de présents. Le premier type est appelé type de l'Epiphanie, le second type de Noël.
Pourquoi, dans le type dit de Noël, cette distinction entre les deux scènes?
FIG. 6 — MINIATURE DU « SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE » (AN 88o)
Pourquoi deux Enfants Jésus? Et pourquoi le second Enfant Jésus est-il déjà un petit garçon, alors que le premier n'est encore qu'un nouveau-né emmailloté de langes? On ne répond pas suffisamment à la question, dit M. Islehrer, en disant que l'art manifeste dès lors cette tendance historique qui remplacera bientôt l'esprit symbolique des Catacombes. La vraie explication est dans un changement important qui s'opéra à cette époque dans la vie liturgique de l'Eglise.
Jusqu'en l'an354, l'Église romainefêtait le 6 janvier, dans une solennité unique, à la fois Noël et l'Epiphanie. En 354, ^a fête de Noël fut reportée au 25 décembre, et le 6 janvier ne fut plus dès lors consacré qu'au souvenir de l'Epiphanie. Les artistes suivirent la liturgie et, ainsi qu'elle les y invitait, séparèrent les deux mystères; et comme l'intervalle de douze jours entre les deux fêtes suggérait un laps de temps entre les deux événements qu'elles commémoraient, ils supposèrent une différence d'âge entre Jésus né et Jésus adoré par les mages. Sur ce point, d'ailleurs, ils étaient directement renseignes par l'Évangile du pseudo-Mathieu, où ils lisaient que Jésus avait deux ans quand les mages
arrivèrent : La seconde année écoulée, les mages vinrent.
L'explication est très intéressante. Il en résulte un critère précieux pour la datation des œuvres d'art de cette catégorie, et l'on peut en déduire la règle suivante : tout sarcophage constantinien qui unit les deux scènes de Noël et de l'Epiphanie est antérieur à l'an 354; tout sarcophage qui les sépare lui est postérieur. L'importance de cette transformation iconographique amène M. Kehrer à dire, contrairement à l'opinion reçue, que l'art funéraire constantinien, loin de répéter simplement l'art des Catacombes et d'en continuer les formules, apparaît au contraire comme novateur. C'est lui ici qui a créé ces formes nouvelles dont on fait honneur en bloc à l'art byzantin.
Somme toute, du veauxe siècle, la scène
Phot. Giraudon.
FIG. 7 — MINIATURE D'UN SACRAMENTAIRE ROMAN DE LA BIBLIOTHEQUE NATIONALE
de l'adoration des mages ne change guère, et ni l'art syrien représenté par quelques monuments du midi de la France, de Ravenne et de Milan, ni l'art oriental qui a opéré la transition du style romain au style byzantin et auquel se rattache l'ambon deSalonique, ni l'art byzantin à ses débuts ne modifient sensiblement les formules précédentes. La porte sculptée de Sainte- Sabine, à Rome (an 43o), les médailles de bronze du musée du Vatican, le sarcophage d'Isaac VIII à Ravenne, et les trois ampoules de Monza (vie s.) répètent le type hellénistique des Catacombes.
(Fig. 4.) Le sarcophage syrien d'Arles et l'ivoire syrien du musée de South Kensington, à Londres, continuent celui des sarcophages constantiniens, en y ajoutant l'épisode de la Marche à l'étoile. Les vrais changements n'auront lieu que plus tard, à la seconde période de l'art byzantin.
J0k Les trois ampoules de
Monza, don fait à la reine de Lombardie Théodelinde par le pape saint Grégoire le Grand (590-604), soulèvent un problème : celui de l'existence au fronton de la basilique de Bethlehem, dès le vie siècle, d'une mosaïque chrétienne dont les images figurées sur ces ampoules d'argent ne seraient que la copie. Ajnalov a démontré cette existence, et, sans doute, est-ce à cause de ces mages persans représentés sur sa façade que la basilique théodosienne dut de n'être pas détruite en 614 par les Perses de Chosroës. Retenons seulement que sur l'ampoule 3 le premier mage apparaît pour la première fois à genoux, ce qui ne reviendra qu'au moyen âge, et que l'artiste remplace les trois types imberbes identiques par trois types différents dont deux barbus et un imberbe.
LES ROIS MAGES D APRES LES ARTISTES
C'est l'âge même des mages et leur personnalité que l'art commence à fixer. Le premier exemple connu est une sculpture du ciborium de Saint-Marc de Venise, attribué au vie siècle; celui-ci est le second. Mais c'est l'art byzantin surtout qui établira la distinction définitive.
Au début de celui-ci se placerait, si elle était intacte, la belle mosaïque de Saint- Apollinaire-Neuf, à Ravenne, exécutée au milieu du vie siècle. Mais une restauration tardive, dont on ne peut exactement fixer la date, en a gravement altéré le caractère primitif. Il ne faut en retenir que le groupe majestueux formé par la Vierge assise sur un trône qu'entourent quatre grands anges aux manteaux blancs, et la silhouette générale des trois mages vêtus comme toujours en Parthes ou en Persans. Les têtes de ceux-ci ont été refaites et ajoutés leurs noms avec l'abréviation S. C. S.
pour Sanctus, Saint, ce qui n'est guère byzantin. Par suite, et à cause de cette réfection, on n'ose donner cette mosaïque comme apportant une précision nouvelle, celle de l'âge des mages. (Fig. 5.)
Cette distinction entre les trois est cependant une des premières innovations que l'art byzantin apporte après la période iconoclaste. Le procédé d'ailleurs lui est alors habituel et il est coutumier du fait pour tous les sujets. Guidés par un sentiment d'eurythmie, les artistes byzantins avaientcoutume, quand ils représentaient trois personnages, par exemple trois martyrs groupés ensemble, de leur donner trois âges différents rappelant les trois âges de la vie : la jeunesse, la maturité et la vieillesse. Le premier était figuré très âgé et barbu, le second dans la force de l'âge avec une courte barbe, le troisième jeune et imberbe. Ainsi firent-ils pour les mages. La miniature du Saint Grégoire de] N a fiance conservé à la Bibliothèque Nationale de Paris (an 880) peut être citée, bien qu'un peu tardive, comme exemple.
Un vieillard à barbe blanche, un homme légèrement barbu en pleine maturité, un adolescent encore imberbe; c'est bien
ainsi que, sauf quelques exceptions, l'art les représentera désormais. Mais le miniaturiste du Saint Grégoire a fait plus encore: il a résolument abandonné les données anciennes relatives au costume.
Phot. Giraudon.