‹ Pages d'art chrétien (volume 2)Chapitre 37 sur 41 · LA SAINTE CHAPELLE · texte numérisé non relu

LA SAINTE CHAPELLE

l'AGES DART CHRETIEN

Le cérémonial exigeait qu'il traçât sur les murs douze croix, signes durables du rit.accompli. Mais où les iracer, ces croix? Le maître d'oeuvre avait fait de la chapelle un édifice tout en fenêtres, où la part de la pierre était réduite aux seuls faisceaux de colonnes qui recevaient la retombée des arcs. C était une église de verre.

Dans la nouvelle méthode de construction, qui consistait à appareiller deux arcs diagonaux reposant sur quatre supports que reliaient entre eux deux arcs doubleaux et deux arcs formerets, les murs étaient devenus inutiles et ne jouaient plus qu'un simple rôle de cloison. Pierre de Montereau, logique, les avait donc supprimés et remplacés par des verrières qui laissaient entrer à flots une lumière multicolore, éblouissante. Mais derrière les colonnettes se cachaient, à l'extérieur, de puissants contreforts, véritables supports de la voûte qui, du dedans, paraissait aérienne et, pour les profanes seulement,

demeurait un problème de stabilité.

L'embarras duconsécrateur n'avait pas duré. On lui avait montré, adossés aux colonnes, abrités sous des dais à tourelles, les douze apôtres portant entre leurs mains des disques de pierre où se délinéait déjà un dessin cruciforme. Ces disques attendaientlescroix.

L'ingéniosité était extrême.

apôtre Tout, du reste,

de la sainte-chapelle dans l'oratoire

royal, était personnel et révélait en l'architecte une des plus grandes âmes d'artiste qui eussent jamais été. Les arrangements nouveaux abondaient, constituant de véritables trouvailles et provoquant l'admiration de tous. Aussi ne tarissait-on pas d'éloges à son endroit. On admirait la flèche qu'il avait lancée à une hauteur de soixante-six mètres malgré sa délicatesse de filigrane; on s'extasiait devant la rutilance des verrières, dont la coloration rouge servait déjà de point de comparaison pour qualifier un beau vin allumant des rubis dans les verres; on vantait la noblesse des statues aux vêtements couverts d'or, de couleur et d'incrustations qui leur faisaient imiter les plus riches tissus; on louait l'escalier gracieux qui permettait au roi d'aller de plain-pied de son palais à la chapelle haute, la chapelle basse, destinée au personnel de la cour, servant de piédestal à la première; enfin, du très pittoresque édicule à trois étages, relié à l'oratoire royal par une galerie, et qui contenait les sacristies et le trésor des chartes, on disait merveille. Là étaient conservés, répétaient les mieux informés, le buste en agate d'un empereur romain, ornement du bâton cantoral. un grand camée antique représentant l'apothéose d'Auguste, un buste du roi régnant d'un travail d'orfèvrerie extraordinaire, et combien d'autres bijoux ou pierres précieuses dont chacun valait un trésor.

De tout cela, c'est à Pierre de Montereau, au Doctor ou M agis ter latomorum (i), comme disent les inscriptions latines d'alors, que revenait la gloire. Seul il absorbait et attirait à lui toutes les louanges dues en partie à ses humbles collaborateurs (2).

(1) Maître des tailleurs de pierre.

(2) L'attribution de la Sainte-Chapelle à Pierre de Montereau est une hypothèse des érudits du xvn* siccleque les gothicisants actuels regardent comme erronée. Pierre de Montereau a bâti certainement le réfectoire et la chapelle de la Vierge de l'abbaye de Saint-Germain des Prés ainsi que la basilique de Saint-Denis; probablement le réfectoire de Saint-Martin des Champs et la cha-

LE REVE DE L IMAGIER

La réputation du célèbre architecte datait déjà de neuf ans. Elle s'était fait jour en 1239, quand il avait construit le réfectoire de l'abbaye de Saint-Germain des Près ; l'élégance et la hardiesse des lignes faisaient de cette vaste salle voûtée une merveille d'architecture. Il avait débuté avec ce premier ouvrage; depuis il avait entrepris la reconstruction de Saint- Denis ; son dernier travail devait être le réfectoire de l'abbaye de Saint-Martin, en 1267, année de sa mort. On le considérait comme le plus brillant et le plus imaginatif des constructeurs de son temps. Aussi le roi Louis IX n'avjit-il pjs cru devoir s'adresser à un autre pour édifier le monumental reliquaire que rêvait sa piété de souverain.

Heureuse époque pour l'art, où la nouveauté, loin d'effaroucher, plaisait, où les architectes étaient modernes tout naturellement, sans le dire et sans le savoir !

Perdu au premier rang dans la foule des curieux qui, privilégiés, avaient et i admis dans la cour du Mai, au milieu de laquelle se dressait la Sainte-Chapelle, un homme jeune encore, sculpteur de son métier, avait suivi avec le plus vif intérêt, autant que faire se pouvait, les diff Jrents actes de la cérémonie. Il s'appelait Jehan et était originaire de Paris. Il n'y avat pas dans la capitale de meilleur imagier que lui. Sa part dans l'œuvre d'art tant admirée n était pas à dédaigner; c'est lui qui avait taillé deux des douze apôtres de la chapelle haute et la Vierge adossée au trumeau du portail de la chapelle basse.

pelle de Saint-Germain en-Laye; mais il ne paraît pas être l'auteur de la Sainte-Chapelle du Palais. La raison est une question de style et d'école. Pierre de Montereau, maître champenois, dont toutes les œuvres connues appartiennent au gothique de l'école de Champagne, ne p ut avoir bâti un monument comme la Sainte-Chapelle appartenant au gothique de l'Ile-de-France. J'ai cependant, pour les besoins du récit, conservé son nom, faute d'un autre et parce qu'il en fallait un.

Celle-ci avait été son travail de prédilection. Longtemps il l'avait caressée de son ciseau subtil et raffiné, n'ayant pour se guider qu'un dessin tracé sur une planche par le maître d'oeuvre, une Vierge similaire d'une église voisine et un certain idéal qu'il avait en son esprit. Et lorsque, enfin, la Madone souriante au Jésus bénissant avait quitté son atelier pour la Sainte-Chapelle, il avait senti confusément, lui, l'humble ouvrier qu'aucun rêve de gloire ne hantait, que sa statue n'était point indigne d'orner l'oratoire d'un roi. Il ne l'avait pas signée cependant. L'idée ne lui était même pas venue d'y graver son nom pour les générations futures. Qu'importaient deux syllabes sur un socle?

Le soir, Jehan rentra chez lui harassé. Il habitait la rive droite de la Seine, entre la place de Grève et le château du Louvre, bâti par Philippe-Auguste. Comme il n'avait pas dormi de la veille, il tomba bientôt dans un profond sommeil. Et voici qu'un rêve le saisit tout entier, un rêve énorme et effarant dont sa Vierge était le sujet.

Il avait d'abord vu défiler devant elle de longues théories de fidèles dévots qui s'inclinaient en passant et se découvraient respectueusement. Dans la ma>se, il avait distingué un célèbre docteur, héritier des sages antiques (1). Le philosophe s'était agenouillé devant l'image de la Mère de Dieu en lui tendant un manuscrit qui sans doute célébrait ses prérogatives, et il avait semblé à Jehan (était-ce une illusion?) que la statue s'animait, que le sourire s'accentuait encore plus finement >ur les lèvres de pierre, que la Madone enfin approuvait de la tète la thè-e de son serviteur. La procession adoratrice avait duré longtemps, symbole synthétique des siècles à venir. Quand elle prit fin, la Vierge apparut à l'imagier toute grise et vieillie : la patine du temps la recouvrait comme un voile de gaze, ajou-

1 1) Duns ScoL

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tant encore au charme^de ses lignes rythmiques celui que donne la vétusté.

Soudain un vent de rafale passa. Des lueurs d'incendie rougirent le ciel qu'un vol de corbeaux traversa. On entendait des vociférations et des cris de mort.

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