PORTAIL DE LA CHAPELLE BASSE
Jehan, effrayé, vit une tourbe immonde d'hommes rouges qui portaient partout le fer et le feu. Derrière eux le sang coulait à flots. Le ciel était lourd, d'une lourdeur de plomb, comme[à l'approche d'un orage. La tempête finit par se déchaîner, et la Sainte-Chapelle, secouée comme un arbre qu'on gaule, laissa tomber ses statues et ses pinacles. Les hommes rouges firent irruption dans l'oratoire royal, portant sur tout une main sacrilège. L'un d'eux fit peser son levier sous la Vierge
du porche inférieur : la statue tomba comme une masse, écrasant sur la dalle les fleurons de sa couronne ducale.
Jehan voulut s'élancer pour défendre sa Madone contre l'agresseur, mais deux genoux lui serraient étroitement le cou à la façon d'un étau. Il étouffait, incapable d'aucun mouvement.
Le rêve devenait cauchemar.
Alors il cria, impuissant, sa rage de ne pouvoir s'opposer à cette fureur iconoclaste. Car enfin c'était sa statue à lui. Il l'avait faite. C'est vrai qu'on
la lui avait payée cinq
livres. Mais quand même!
N'était-elle pas l'oeuvre de ses mains, le fruit de son cerveau d'artiste ?
A partir de ce moment, la vision se fit de plus en plus obscure, confuse, déconcertante. L'imagier ne comprenait plus. Il voyait sa statue tantôt à l'angle d'une rue, servant de borne, tantôt au coin d'un portail de remise, enfin au fond d'une boutique de marchand où s'entassaient des objets hétéroclites. La Vierge était toujours souriante, mais l'Enfant ne bénissait plus; le bras droit manquait et manquait aussi la main de la Madone qui tenait le sceptre. « Je vais la reprendre, se dit Jehan, et la rapporter dans mon atelier. »
Il n'en eut pas le temps. Un moine Augustin entrait, la prenait dans ses bras et l'emportait dans un cloître. Là les fidèles se remettaient à la vénérer, quand les hommes rouges de tout à l'heure reparurent.
Le plus hardi leva par deux fois son marteau de fer; la tête de l'Enfant tomba. Alors ce fut une mutilation sans nom.
L'homme, excité, frappait sans relâche, et chaque coup faisait voler un éclat de la pierre. Jehan assistait impuissant à cette
LE REVE DE L IMAGIER
destruction de son œuvre. « C'est fini », pensa-t-il. Il ferma les yeux pour ne point voir.
Quand il les rouvrit, la Vierge souriait au fond d'une chapelle neuve bâtie exprès pour elle, toute parfumée d'encens. D'habiles mains avaient pansé ses blessures.
Elle était blanche et paraissait neuve.
Une triple archivolte courbait trois fois son arc au-dessus de sa tête, lui faisant un rayonnement de pierre. La première se découpait en une série de redents feuillus au centre desquels brillaient des globes de lumière d'un éclat inconnu pour le sculpteur. Et cette chapelle, dont une main de moine avait tracé les plans, le charmait. Ce n'étaient plus les formes pointues, en tiers-point, auxquelles Jehan était habitué, et cependant celles-ci ressemblaient à celles-là. Elles étaient parentes. Il remarqua la polychromie naturelle des autels, la Table sainte, où le fer forgé et la pierre ouvragée se mariaient harmonieusement, et les vitraux, doni les verres lui parurentextraordinairement scintillants, comme s'ils avaient été bosselés et irisés. Mais les yeux de l'imagier étaient surtout attirés par la Vierge. Bien qu'elle ne fût plus à sa place primitive, il était heureux de la voir là, à l'abri des insultes et des coups. Des fidèles nombreux la priaient, et le culte pour lequel elle avait été faite, sans lequel elle n'avait plus de sens, se rétablissait.
Il se fit alors un grand bruit dans la chapelle. Les portes s'ouvrirent violemment; la foule apeurée s'enfuit. Jehan pensa aux misérables qui avaient naguère mutilé son œuvre. Mais, au lieu de ces bandits féroces, ce furent des hommes graves et doux, entourés d'un appareil militaire, qui s'avancèrent. Il se trouva dans la rue, avec les fidèles qu'on avait fait sortir. De là il put voir ces hommes fixer silencieusement sur les portes des bandes de papier en formede croix scellées de cire. Défense était faite d'entrer. Cette fois, c'était fini. La Madone était prisonnière dans sa chapelle comme dans un
tombeau. Personne n'avait plus le droit de la voir, pas même l'imagier qui l'avait taillée.
Jehan s'éveilla.
Il fut quelque temps à reprendre possession de lui-même. Les scènes auxquelles il venait d'assister dansaient follement dans son imagination, et, éveillé, il rêvait encore. Il s'habilla à la hâte et, fiévreux, se dirigea en courant vers l'île de la Cité. Sa femme qui rentrait le croisa :
— Où vas-tu, mon Jehan ? lui dit-elle.
— Je vais à la chapelle du roi voir si ma Vierge
Il n'acheva pas; il était déjà loin. Sa femme termina la phrase :
— S'est envolée ?
Cependant qu'un rire argentin et perlé sonnait dans l'air. Elle le suivit du regard en souriant, la taille cambrée pour faire contrepoids à la cruche d'eau qu'elle portait. Et cette femme souriait comme la Madone de pierre dont elle avait le galbe fin et allongé. D'habitude, Jehan s'arrêtait devant ce sourire qui illuminait toute sa maison. C'était pour lui qu'il aimait sa femme et qu'il l'avait épousée. Aussi était-il venu tout naturellement au bout de son ciseau. Mais pour le moment il n'était question que de la statue : elle seule lui tenaillait l'esprit. S'il n'allait pas la retrouver ?
De chez lui au bord de la Seine, Jehan n'avait fait qu'un bond. Il traversa le fleuve sur le pont aux Changeurs, contourna la tour de l' Horloge, descendit, toujours en courant, la rue de la Barillerie et pénétra dans la cour du Mai par la poterne qui avoisinait le petit oratoire dit de Saint-Michel.
Devant le porche de la chapelle basse, l'imagier tomba en arrêt. La Vierge était toujours là, intacte, souriante, debout sur son socle entre les deux portails. Il s'approcha, hésitant, les yeux encore dilatés par l'appréhension, et la regarda
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