Masaccio : Expulsion du Paradis terrestre
(Fresque du Carminé de Florence, vers 1425.)
de fresques : Adam et Eve expulsés du paradis terrestre, Sjiinl Pierre prêchant, Saint Pierre baptisant, Saint Pierre guérissant, Saint Pierre payant' le tribut.
Ces peintures s'échelonnent sur une période de cinq ani.éjs, de 1423 à 1428, et font suite à celles de Ma-solino. En 1428, Masaccio meurtà Rome, misérable et endetté. 11 n'a que vingtsept ans!
Ingresdisaitdela chapelle Brancacci qu'elle était « le berceau de la belle peinture ». C'est là que l'art italien, né dans la basilique d'Assise, parvient à l'adolescence avec Masolino et à la puberté avec Masaccio. Les fresques de celui-ci sont le lien qui unit Giotto à Raphaël. Durant tout le xve siècle, elles seront une école de peinture pour les jeunes artistes, et, plus tard, suprême hommage , Michel- Ange viendra , un crayon à la main, les étudier.
L'Expulsion du paradis est, avec le Payement du tribut, le morceau de choix de cette série (fig. 4). D'une porte qu'on aperçoit à peine, un homme et une femme nus sortent, courbés sous le geste d'un ange qui, de la main, leur montre le désert. Ils s'avancent en pleurant, lamentables et écrasés, l'homme se cachant le visage dans ses mains, la femme redressant une lace convulsée. Ce sont deux figures inoubliables, d'un style robuste et véhément. Masaccio d'un coup a trouvé la formule définitive.
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Aussi, lorsque, quatre-vingt-dix ans plus tard, Raphaël voudra dans les Loges du Vatican reprendre le même sujet, il ne trouvera rien de mieux que de copier la composition de son devancier. L'Adam de Raphaël estabsolument calqué sur celui de Masaccio : le peintre d'Urbin s'est contenté d'en corriger les formes. L'Eve présente une variante, mais qui n'est pas heureuse. Michel-Ange, lui aussi, avait été tenté de faire de même au plafond de la Sixtine. Trop personnel pour se résoudre à un emprunt comme Raphaël, il s'est contenté de garder la même ordonnance, comme s'il travaillait de souvenir. Mais il s'en est souvenu si fortement que l'imitation éclate aux yeux (voir, fig. 2, dans l'art. Michel-Ange). Le fait que la formule de Masaccio s'est imposée à ces deux génies témoigne assez de sa puissance et de sa grandeur. J'ose même dire, au risque de paraître blasphémer, que la composition du maître primitif l'emporte comme émotion et comme sens du drame sur celle de Michel-Ange et de Raphaël : il est vrai qu'il ne faut pas juger le second d'après les Loges.
Pendant que Masaccio brossait largement cette page superbe, Jean et Hubert van Eyck, dans les Flandres, peignaient avec une patiente minutie Y Adoration de l'Agneau mystique, dont un des volets rappelle la chute de nos premiers parents. L'effigie véridique qu'en a tracée le peintre flamand est à l'opposé de celle qu'en a donnée le peintre italien. Dessinés et peints avec un réalisme scrupuleux, l'Adam et Eve de van Eyck sont simplement un homme et une femme nus que l'on a quelque gêne à regarder. Traités largement et en fonction de leur rôle, l'Adam et Eve de Masaccio sont deux malheureuses créatures secouées par la honte et le désespoir, et l'on ne prend pas garde à leur nudité.
Par excèsde réalisme, le peintre flamand a abouti à une vérité qui est bien près d'être vulgaire et il n'a pas vu plus loin qu'une simple étude de nu. Se contentant
d'un naturalisme limité, l'artiste italien a plié la réalité à sa forte discipline artistique et il s'est d'abord préoccupé du drame où ce nu n'entrait que comme élément. Nous touchons là du doigt la différence entre le réalisme flamand et le réalisme italien : ils sont d'essence différente.
Les qualités romaines de Masaccio apparaissent sous une autre forme dans le Payement du tribut (fig. 5). Ici, c'est la majesté des attitudes et la science du groupement qui frappent le regard. Des corps robustes bien plantés sur le sol, de larges draperies, des gestes nobles, des groupes harmonieusement disposés, tout, dans cette assemblée que l'on dirait de sénateurs romains, prêche la grande loi du style.
Somme toute, il manque peu de chose à cet art pour être parfait. Que lui manque-t-il au juste? La science anatomique et la préoccupation de la beauté. L'art de Masaccio est encore incomplet en cela. Ses anatomies sont défectueuses. Les extrémités, ces extrémités que le xvie siècle fera si fines, à l'imitation des modèles antiques, sont informes chez lui; et il délaisse la beauté pour la seule grandeur. Mais peut-être ne pourrait-on plus le dire s'il avait vécu.