‹ Pages d'art chrétien (volume 3)Chapitre 11 sur 44 · DU MUSÉE DE CLUNY · texte numérisé non relu

DU MUSÉE DE CLUNY

(Art carolingien du ix* s.)

montée au Calvaire, qui est une sorte de marche triomphale.

Pourquoi ces lacunes volontaires et systématiques, trop nombreuses pour ne pas être l'indice d'un esprit général, sinon parce que le sujet répugnait à l'artiste et choquait le fidèle?

Le lecteur, quelque peu féru d'archéologie, songe peut-être au crucifix blasphématoire du Palatin et au crucifix de

Nicodème. J'y arrive, abandonnant défin hivernent lesujet de la croix toute seule, dont je ne dois plus rien dire sous peine de changer l'objet même de cet article. Qu'il me suffise d'ajouter qu'après le vie siècle elle prend peu à peu son caractère définitif. Dès lors, elle sera, non plus seulement l'arbre du salut, comme aux Catacombes, non plus uniquement l'arme de la victoire, comme aux basiliques, mais, au vrai, l'instrument de supplice sur lequel notre Dieu voulut mourir, d'une mort cruelle et abjecte, pour nous racheter, ou tout au moins l'autel sur lequel il s'offrit à son Père en victime.

Donc, à Rome, au Palatin, au palais impérial des Césars, sur un des murs de la salle des pages, on a trouvé en 18S6 an grafiite, gravé au stylet, représentant un

personnage à tête J ittache* à une

croix. Cet étrange crucifié tourne [a tête

vers un homme représente* debout, la

main gauche levée, dans la posture antique de l'adoration. Au-dessous, on lit trois mots grecs qui signifient: Alexamenos adore Dieu. Au-dessus, un i grec. Dans la salle voisine, un autre graffite porte: Alexame?ios fidelis.

Ce dessin barbare est au plus tard du me siècle. Les premiers archéologues qui s'en sont occupés n'ont pas eu un moment d'hésitation pour l'interpréter. Le P. Garucci et, après lui, tous les autres l'ont regardé comme un crucifix blasphématoire, comme une caricature blessante tracée par la main païenne d'un page impérial pour se moquer d'un de ses camarades chrétien.

On savait par Tertullien, par Clément d'Alexandrie, par Minucius Félix, qu'une des calomnies les plus répandues dans le peuple païen contre les chrétiens

FIG. 5 — LE SAINT VOULT DE LUCQUES (XIe S.)

était qu'ils adoraient un âne. On savait même, par le premier des trois, qu'un Juif de son temps avait fabriqué une figure à oreilles d'âne avec cette inscription : Dieu des chrétiens. L'image du Palatin était, à n'en pas douter, une illustration du dire de nos vieux apologistes. Depuis, une nouvelle opinion s'est fait jour qui ne voit en ce graffite ni un crucifix ni une caricature offensante, mais une représentation du dieu égyptien, Typhon Seth, tracée pieusement par un de ses adorateurs, le « fidèle » Alexamenos. Les Allemands Haupt et Wumsch ont les premiers émis cette idée ; elle a été défendue récemment par deux érudits français, M. Fernand de Mély et M. Louis Bréhier. Cette interprétation est basée sur une découverte d'amulettes qu'il me faut expliquer.

A Rome encore, près de la voie Appienne, on a trouvé en i85o, dans de petits sarcophages, des feuilles de plomb couvertes d'inscriptions et de figures. Ces objets sont depuis plus d'un demi-siècle au musée Kircher, mais ils n'ont été étudiésque dernièrement. Nous avons là quelques spécimens de ces tablettes d'imprécations sur lesquelles les cochers du cirque vouaient leur concurrents aux dieux infernaux, cherchant à attirer sur eux toutes sortes de malheurs au moyen de signes et de formules magiques. Or, sait-on l'étrange figure qui se voit au milieu du texte? Un homme à tête d'âne pareil à celui du Palatin. Ici, c'est bien le dieu égyptien Typhon Seth dont l'âne était le symbole et qui était parfois représenté sous cette forme mi-animale. Il est le principe mauvais qu'on invoque pour les maléfices: son rôle est de persécuter les âmes des morts.

LE CRUCIFIX

C'était un dieu redoutable qu'il ne fallait pas s'aliéner. Sur nos feuilles de plomb, des signes magiques entourent son image, entre autres l'i grec, lettre qui, dans l'art cabalistique de l'époque, indique la puissance de la divinité sur le monde souterrain.

Si, après cela, on songe que, d'après saint Epiphane et d'autres Pères de l'Église, la secte gnostique des séthiens avait adopté pour dieu Typhon Seth, l'identifiant systématiquement avec le Christ, et transposant à son intention toute l'histoire évangélique, on se demandera si le grafTite du Palatin ncseraitpasl'ceuvre respectueuse d'un de ces hérétiques pour qui Jésus crucifiéetTyphon Seth ne faisaient qu'un, le premier prêtant ses traits au second.

Dans l'affirmative, on s'expliquerait plus facilement l'i grec qui le surmonte et aussi l'inscription de la salle voisine : Alcxamcnos Jidelis, à laquelle il est difficile de donner un sens satirique. Alcxamcnos serait donc un « fidèle » de la secte des séthiens, et ce serait par dévotion pour le dieu à tête d'âne qu'il aurait tracé son image et la sienne propre sur le mur du palais, avec son nom au bas et plus loin.

Ce mélange de paganisme et de christianisme n'a pas Je quoi trop nous étonner. Le cas, d'ailleurs, n'est pis isole. Les premiers chrétiens ne représentaient-ils pas le Sauveur sous les traits d'Orphée,

Page 1