CONSERVÉ A I.A BIBLIOTHÈQUE NATIONALE
(Art byzantin du xne s.)
d'Esculape, d'Hermès Criophore et d'Ulysse attaché au màt de son vaisseau pour s'arracher au charme des sirènes?
Ne trouvons-nous pas en Egypte, au iie siècle, saint Georges avec une tète d'épervier terrassant le crocodile légendaire? Et plus près de nous, ne voyons-nous pas en Grande-Bretagne, sur une croix runique du Xe siècle, Odin crucifié auprès de Jésus I L'ancienne interprétation de Garucci est peut-être la vraie. Elle est en tout cas communément admise, et les manuels et dictionnaires récents d'archéologie la donnentscule. Qui plus est, M. Horace Marucchi, le savant professeur du Vatican en qui on se plaîtà voir l'héritier scientifique du regrettéJ.-B.deRossi, la maintient énergiquement dans ses derniers ouvrages contre les savants allemands et français, et M. Venturi, l'historien de l'art italien et de la Madone, ignore ou feint d'ignorer qu'il en existe une autre.
Mais, fût-elle juste, le graflitc du Palatin ne prouverait aucunement l'existence du crucifix au 111e siècle. Il demeurerait seulement un témoignage visible de la calomnie rapportée par Tcrtullicn. Cette image, même lue ainsi, est étrangère à l'histoire du crucifix dans l'art chrétien et ne saurait être mise qu'en marge, car son auteur, un païen insulteur. n'a eu besoin,
pour la délinéi fièrement, que de se
i appeler ce qui se disait autour de lui.
Pour préparer une assiette solide à cette histoire et déblayer complètement le terrain, il nous faut encore le débarrasser d'une légende, celle du saint Voult de Lucques.
On raconte, sur la foi d'un auteur du moyen âge, que le pharisien converti Nicodème, sculpteur à ses heures, avait essayé de faire trois croix et d'y figurer le
FIG. 7 — IVOIRE CAROLINGIEN DU Xe S.
Christ mourant tel qu'il l'avait vu sur le Calvaire. Le travail n'alla pas sans quelque difficulté: la tête du Sauveur en particulier embarrassa fort le statuaire novice, qui, ne pouvant la préciser, abandonna son œuvre. Mais les anges veillaient: durant la nuit, ils la terminèrent. Mille ans plus tard, un Syrien, du nom de Grégoire, conservait jalousement les trois crucifix d'origine si merveilleuse. A ce moment, un vieux pèlerin italien,
Etienne Butrione, décida l'heureux possesseur à exposer son trésor sur la mer. Les trois crucifix partirent à la dérive et voici ce qu'il advint : L'un d'eux alla s'échouer en face de Rome; l'autre à Dives, dans le Calvados, ou bien à Rue, dans la Somme, car il y a compétition ; le troisième enfin à Lucques, en Italie. Ce dernier est le seul qui soit parvenu jusqu'à nous; les deux autres ne sont plus qu'un souvenir, et seul un vitrail de l'église de Dives atteste l'existence du second.
Aux yeux de l'archéologue chrétien, le crucifix de Nicodème vénéré à Lucques sous le nom de « Santo Volto »
est une sculpture byzantine. Il est le frère aîné du Christ de Saint- Sauve ou Sauf (Sauveur), vénéré à la cathédrale d'Amiens, que la légende dit être de la main de saint Luc. Le crucifix de Sirolo, en Italie, bien que très différent, est attribué lui aussi à l'évangéliste médecin : il est encore moins aneien. Nous les retrouverons plus loin tous les trois à leur vraie date.
La partie négative de cette page d'iconographie n'est pas terminée. Il faut élaguer encore: d'abord un quatrain de Prudence (fin du ive s.), qui, d'après de fantaisistes commentateurs, décrirait une crucifixion peinte dans une église d'Espagne; puis un problématique crucifix d'ivoire aperçu par un voyageur anglais dans un couvent du Mont Athos auquel l'impératrice Pulchérie (milieu du ve s.) en aurait fait don; ensuite une intaille de jaspe rouge, indatable, trouvée à Gaza
LE CRUCIFIX
de Syrie, dont une des faces représente gravé un crucifié complètement nu, replié sur lui-même et à nimbe crucifère; enfin l'histoire du « crucifix de Béryte » racontée par saint Athanase, que M. Fernand de Mély donnait, en 1902, au sujet du Saint Suaire de Turin, commeun exemple certain de crucifixion au ive siècle. Outre que cet ouvrage est rangé par M igné parmi les apocryphes, il faut remarquer qu'il n'y est aucunement question d'un crucifix, mais d'une image du Christ.
Cette image, dit le récit, ayant été oubliée par un chrétien dans son ancienne maison, le nouveau propriétaire, Juif, se livra sur elle, avec ses amis, à un simulacre decrucifiement en y enfonçant des clous. Le sang jaillit comme sur le Calvaire, et les Juifs terrorises se convertirent. Telle est, en deux mots, l'histoire mise sous le couvert du célèbre patriarche d'Alexandrie. A supposer qu'elle soit de lui, c'est-à-dire vraie, il n'y a rien à en tirer pour le sujet qui nous occupe.
La place est nette maintenant, et nous pouvons y amener des matériaux soigneusement éprou- •
Cliorizius de ' et saint Grégoire de Tours, qui vivaient au vie siècle, sont les premiers à nous renseigner sur les origines du crucifix.
• Le rhéteur palestinien nous apprend qu'une des mosaïques de la basilique de Gaza représentait le Christ mourant entre les deux larrons.
Le père de l'histoire de France est moins avare de détails. Après avoir signalé, comme une nouveauté, qu'une peinture représentant le Christ en croix existait dans l'église Saint-Genès de Narbonne, il ajoute que le peintre n'avait donné au Sauveur qu'une ceinture pour vêtement et que cette nudité scandalisa les fidèles. Un prêtre nommé Basile se fit l'interprète de l'émotion soulevée. Il eut
'i < 11 |\ EN B US I "N'M RVi \ 1 \ - H w\ I i I OU Ml m I
F1G. 9 — RELIURE DE l'ÉVANGÉLIAIRE DE LA SAINTE CHAPELLE Plaque en vermeil (xiii* s.)
un songe dans lequel il vit l'image qui lui ordonnait de la faire recouvrir d'un voile. Basile ayant négligé cet avis, l'apparition se renouvela. A la troisième fois, elle l'accabla de coups et le menaça de mort. Le prêtre raconta alors la vision à l'évêque, qui fit mettre une draperie devant la peinture.
A la lumière de ce récit, il nous sera aisé de comprendre les monuments figurés primitifs. Ils sont au nombre de dix. Parmi eux, deux, du ve siècle (i), repro-
(i) Les derniers travaux les datent du vie siècle, comme les huit autres. Je garde l'ancienne date parce qu'elle est encore acceptée par des maîtres
duisent un type à peu près nu. Ce sont :
i° Un des panneaux sculptes de la porte en bois de cyprès de l'église de Sainte- Sabine, à Rome, laquelle fut consacrée vers 432.
20 Un ivoire sculpté du British Muséum, à Londres.
Dans le premier, sorte d'ébauche traitée d'une manière indécise, le Christ est entre les deux larrons. Les corps n'ont d'autres vêtement qu'une ceinture. Le fond simule un mur en pierres carrées. Un fronton surmonte chaque personnage. On ne voit pas les croix. Le Christ a les yeux ouverts : il est barbu et porte les cheveux longs ; le nimbe est absent ainsi que les clous, les pieds reposent à terre. Seule, la position horizontale des bras indique un crucifié (fig. 1).
Dans le second, le Christ, ieune, imberbe, la tête nimbée, étend les bras sur une croix tronquée en forme de T ; le corps est nu, avec seulement une torsade de linge aux reins ; les pieds sont joints sans aucune trace de clous. On voit à sa gauche le centurion et à sa droite la Sainte Vierge, saint Jean et Judas pendu. Tel est le premier mode de représentation que nous trouvons au début dans l'art chrétien. 11 fut vite abandonné, devant sans doute l'antipathie qu'il rencontra partout, comme en témoigne l'incident survenu à Narbonne. Un nouveau type, tout différent, le remplaça bientôt. Nous trouvons cette nouvelle manière de représenter le Christ en croix sur les huit monuments suivants, tous du vie siècle.
comme M. Millet et M. de Mély, et parce que je ne saisis pas la raison de style invoquée par M. Berthier, l'auteur de ce changement d'opinion.
LE CRUCIFIX
i* Une miniature de l'évangile syriaque de Rabula conservé à Florence et daté de 586. Sur le devant d'un paysage formé de deux montagnes, le Sauveur apparaît crucifié entre les deux larrons. Il a la barbe, les cheveux longs, les yeux ouverts et la tête nimbée. Les bras nus sont étendus horizontalement et le corps est couvert depuis le cou jusqu'aux pieds d'une longue tunique de pourpre ornée de bandes d'or, dite colobium. Les pieds et les mains sont fixés à l'aide de quatre clous. Auprès de lui, la Vierge, saint Jean, le centurion, le porte-éponge, trois soldats assis figurant sans doute la division des vêtements, le soleil et la lune.
2°, 3°, 4° Deux étoffes brodées et une plaque d'or gravée, trouvées à Akhmin Panopolis, en Egypte.
5° Un plat d'argent gravé, trouvé en Russie, d'origine syrienne.
6e, 7°, 8° Une ampoule en métal gravé, une croix d'or émaillée et un médaillon en cristal de roche niellé, conservés à Monza et provenant du trésor de la reine lombarde Théodelinde.
Ces huit représentations du Christ en croix ont cela de commun qu'elles reproduisent le type décrit sous le numéro i. Le Sauveur y est vêtu du colobium, longue tunique sans manches qui laisse les bras nus. L'ampoule de Monza y ajoute le pallium, et sur l'une des broderies d'Akhmin Panopolis apparaît, pour la première fois sans doute, la planchette placée en guise de support sous les pieds que fixent deux clous. (Voir fig. 2, exemple postérieur du même type.)
Le crucifix fait donc son apparition dans l'art religieux à la fin du ve siècle. Il apparaît en Orient d'abord, et la Syrie, où la croix d'autel, pédiculée, est déjà en usage alors qu'elle ne le sera chez nous qu'au xne siècle, a des chances d'être le lieu même de sa naissance. Il apparaît plus tard en Occident, au moment où saint Foitunat, évêque de Poitiers, chante son Vexilla régis prodeunt, l'hymne de l'office de 1' « Exaltation de la Sainte
Croix » au 14 septembre, dont tout le monde connaît au moins la sixième strophe : O Crux ave, spes unica : Croix, unique espérance, salut ! Il apparaît enfin, remarque M. Bréhier dans une thèse récente, au moment où les querelles théologiques suscitées par les monophysites d'Egypte atteignaient leur plus grande acuité.
Ces hérétiques, déjà condamnés par