SAINT LAURENT DEVANT L'EMPEREUR VALÉRIEN
différentes, et nul ne le trouvera étrange. Raphaël n'a-t-il pas, dans la chambre d'Héliodore, juxtaposé saint Pierre endormi dans sa prison et le même saint Pierre conduit par la main de l'ange? En somme, Fra Angelico est en avance sur son époque ; tout ici est d'une parfaite unité et d'une logique irréprochable. Un pilier, un pan de mur ou des remparts séparent toujours les deux scènes, qui ne sont jamais situées dans le même lieu.
Ces deux rubans de peinture ne sont pas seulement parallèles avec des sections concordantes. Les compositions ellesmêmes se répondent et, sauf dans un cas, les thèmes sont identiques. Il y a là deux ordinations, deux distributions d'aumônes, deux comparutions devant le juge, deux martyres. En haut, le diacre jérosolymitain; en bas, le diacre romain. L'analogie est manifeste et sûrement intentionnelle. C'est un récit bilingue, une double traduction de la même vie. Évidemment, nous sommes en présence d'un virtuose qui a voulu jouer deux variations sur le même motif. Le danger était de se répéter; on a fait (a gageure d'éviter toute redite, et c'est merveille de voir comment, en effet, rien en ces deux récits ne se ressemble.
Et voilà qui nous prédispose déjà en faveur de leur auteur, assez imaginatif pour raconter à nouveau sans user des mêmes vocables, assez artiste pour s'éprendie de lignes et de couleurs au point de s'intéresser à l'expression presqueautantqu'à
FRA ANGELICO ET LA CHAPELLE DE NICOLAS V AU VATICAN
la pensée elle-même. Vraiment, ce décorateur de cellules ne me paraît pas avoir été seulement un mystique, un extatique, un saint, comme le veulent certains critiques. Il n'y a pas à en douter : ce religieux est un dessinateur de métier : ce Dominicain a un tempérament de peintre ; ce moine est un pur artiste.
La différence entre ces fresques et les peintures antérieures de Fra Angelico est frappante. L'artiste éminemment gracieux de Fiesole et de Florence s'y retrouve tout entier avec ses mêmes qualités de délicatesse exquise, de distinction rare et d'aimable poésie, mais la facture a changé.
De précieuse et de menue qu'elle était avec les tableaux, elle s'est faite synthétique et hardie. Presque plus rien ne reste du miniaturiste ingénu et de l'enlumineur d'antan . Un reflet seulement demeure, et la même joliesse, de façon que l'impression première est la même. C'est toujours charmant comme autrefois, mais le pinceau hésitant, qui sur les panneaux de bois s'éternisait en un travail patient, est devenu un outil sûr, bien en main, preste à brosserde larges surfaces d'enduit encore humide. C'est bien un peintre maintenant qui manie le pinceau, largement, par teintes presque plates sommairement modelées, en longues traînées pareil les à celles d'un la vis, à la façon des grands décorateurs a fresco, comme faisaient Taddeo Gaddi et les giot« tcsques.
Il ne faudrait pas en conclure que Fra Ange-
lico avant ses travaux de Rome pratiquait mal la fresque, car, au contraire, il nous apparaît déjà comme un fresquiste expérimenté en son couvent de San- Marco, où rien n'est pignoché. Quand ses frères, par la plume de Vasari, nous affirment que le saint homme peignait vite et d'une seule venue, ne retouchant jamais ses peintures afin de ne pas contrarier par un effort humain l'inspiration céleste à laquelle il les attribuait, qu'est-ce à dire pour nous, critiques moins crédules, sinon que ce moine peintre était un habile ouvrier qui savait bien son métier et produisait sûrement ses effets du premier coup?
Le style, lui, a sensiblement changé. Il s'est élargi, et un souffle nouveau l'anime