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ÉVASEMENT DES NEFS GOIHIQUES

Sous le titre Raffinements architecturaux, la Revue de l'Art chrétien a publié en juillet 1908 un article de M. Goodyear, précédé d'une préface approbative de M. Cloquet, qui serait de nature à nous ouvrir de toutes nouvelles perspectives sur l'art gothique si les conclusions en étaient acceptées. Les constatations indéniables qui ont amené l'archéologue américain à formuler sa théorie sont les suivantes.

On remarque dans les deux tiers des cathédrales et églises médiévales du Nord un évasement prononcé vers le haut de la grande nef. Les piliers sont bien verticaux jusqu'à la hauteur des chapiteaux; mais, immédiatement au-dessus de ceuxci, les piles et toutes les surfaces intermédiaires s'inclinent vers le dehors jusqu'à la naissance des hautes voûtes. Il en résulte une sorte de convexité à l'extérieur, et au dedans un tracé en fer à cheval. Les nefs ne sont donc pas construites suivant des lignes verticales, mais selon un plan incliné. Cette inclinaison des parois est, dans la cathédrale de Reims par exemple, de om,25, soit un évasement total de on\5o. L'effet produit est un léger renflement dans le bas et une courbe concave dans le haut, bien que l'inclinaison soit verticale. La première pensée qui vient à l'esprit d'un architecte est qu'il y a eu un déversement extérieur causé par la poussée des

hautes voûtes, les arcs-boutants n'ayant

pas été assez, forts pour la neutraliser

complètement. M. Goodyear, lui, se refuse a v voir une déformation accidentelle de la maçonnerie et la déclare intentionnelle et primitive. I ta ne peut, dit-il,

ou disent ses partisans, attribuer cet évasement ni à la poussée des voûtes des bascôtés, parce que cette poussée n'aurait pu produire qu'un effet contraire, c'est-à-dire une convexité intérieure des piliers, ni à la poussée des hautes voûtes, parce qu'au transept, où on la constate aussi, la rencontre à angle droit des murs goutterots constitue le plus inébranlable des butements et parce que les arcs-boutants sont habituellement plus que suffisants (?).

D'où cette thèse en manière de conclusion : l'évasement des piles gothiques est un raffinement esthétique destiné à corriger l'effet d'une déformation visuelle.

En effet, le phénomène de vision perspective nous fait paraître deux verticales comme deux courbes rentrant vers l'intervalle qui les sépare. On aura voulu, par cet évasement des nefs, réaliser l'apparence des piles verticales. Le désaxement des absides et l'asymétrie des plans en élévation sont à expliquer de même.

Il faut les regarder aussi comme des subtilités architecturales. En elle est le secret de ce charme indéfinissable que présentent les vieilles constructions du moyen âge et qu'on cherche vainement dans les pastiches du xixe siècle. Ainsi faisaient les Grecs quand ils renflaient leurs colonnes, courbaient les architraves et donnaient aux temples un plan pyramidal.

Hélas 1 il va bien falloir déchanter, car tout dans cette thèse étrange est pure imagination, tout, sauf le phénomène qu'il s'agit d'expliquer.

Il est un raisonnement qui s'impose:

si cet évasement des nefs est dû à un jeu de la maçonnerie sous une poussée des voûtes qui aura fait fléchir les murs, cela doit se voira la voûte. Il est impossible, en effet, qu'une nef comme celle de Reims ou d'Amiens s'évase de om,5o sans que les joints des claveaux éclatent et que les arcs se disloquent. Si, au contraire, cette inclinaison est primitive, on ne doit voir aucun trouble dans la maçonnerie des hautes voûtes et aucune déformation dans dans le tracé des arcs. Or, ces traces de

tassement et de fléchissement ont été constatées, à Amiens, par exemple, par M. Durand, auteur d'une monographie de la cathédrale picarde, et par M. Enlart, qui tous deux ont procédé au plus minutieux examen dans le but de vérifier les assertions de M. Goodyear. Le savant directeur du musée du Trocadéro a bien voulu nous communiquer lui-même le résultat de cette enquête, et voici, en définitive, l'explication qui en résulte.

Sous la poussée des hautes voûtes insuffisamment maintenues par les arcsboutants, le sommet des piles s'est déversé à l'extérieur pendant que le bas tendait à rentrer sous la poussée des voûtes des bascôtés. Il s'est donc produit un bouclement. La voûte s'est tassée, les arcs-boutants se sont légèrement renversés, et toute la maçonnerie des murs s'est inclinée au dehors. En un mot, toute l'armature a joué, mais, grâce à l'élasticité du système gothique, ce fléchissement général s'est arrêté et une stabilité nouvelle s'est faite en dépit de la rupture des anciens aplombs.

Il y a dans Viollet-le-Duc tel dessin qui pourrait servir de graphique explicatif. Et nous voilà revenus au grand gothicisant dont les maîtres actuels ne peuvent se dire que les élèves. Nul n'a mieux compris que lui le gothique. Quand donc se rendrat-on compte à sa suite que l'architecture du moyen âge fut la plus logique, la plus rationnelle, la plus savante de toutes, et que ses créateurs, en probes artisans qu'ils étaient, n'eurent qu'un souci : bâtir droit et d'aplomb, léger et solide?

Tout de même, si toutes leurs constructions ont ainsi fléchi, ne serait-ce pas la preuve que leur système, en dépit de son extrême perfection, porte en soi un germe de mort? Et cela ne donne-t-il pas raison aux architectes méridionaux qui, dans leurs églises gothiques, se refusèrent à user de l'arc-boutant, poussés qu'ils étaient par leurs traditions à se défier de ce système d'équilibre inquiétant? Mais ceci demande toute une étude, et ce sera la suivante.

LE GOTHIQUE DU MIDI

Le gothique est la fleur du roman. Il est donc logique qu'aux anciennes écoles romanes se soient substituées des écoles gothiques distinctes, ayant chacune leurs caractères propres. A l'apparition de la croisée d ' ogives , ces écoles régionales adoptèrent la nouvelle méthode de voûtaison et ainsi se forma un état de choses nouveau qui ne détruisait pas, tout en la modifiant, l'ancienne variété des traditions locales.

Le gothique du Nord, le premier en date, s'est peu à peu imposé aux autres provinces, par suite de l'extension du pouvoir royal et de l'unification nationale. Mais il ne s'y est pas toujours implanté tel quel. A côté des imitations serviles, il y a eu des adaptations originales. Copié ici, simplement consulté là, il a produit des gothiques régionaux, greffés sur d'anciennes traditions qu'on n'avait pas voulu répudier. L'école de l'Ile-de- France est son véritable lieu d'origine. Seul vrai gothique, c'est lui qui a créé la croisée d'ogives, l'arc-boutant, la pile cruciforme et la plastique gothique. Le plan à trois nefs avec transept, déambulatoire et chapelles rayonnantes, et une certaine ordonnance de la travée et de la façade, lui appartiennent en propre. Il est représenté par une série incomparable de chefsd'œuvre : Saint-Denis, Notre-Dame de Noyon, Notre-Dame de Senlis, Notre- Dame de Laon, Saint-Etienne de Bourges, Notre-Dame de Paris, Notre-Dame de Saint -Orner, Notre-Dame de Chartres, Notre-Dame d'Amiens, Saint-Pierre de Beauvais, Saint-Gratien de Tours, la Sainte-Chapelle, la chapelle de Saint-Germain-en-Laye.

Au-dessous de lui, quatre écoles peuvent prétendre à une physionomie particulière: l'école de Normandie, l'école de Bourgogne, l'école du Sud-Ouest et l'école du Midi. Il n'y a pas lieu de distinguer une

école de Champagne. Le gothique champenois est une combinaison de celui de l'Ile-de-France et de celui de Bourgogne. Saint-Gervais de Soissons, Notre-Dame de Reims, Saint-Pierre de Troyes et Saint- Urbain de Troyes s'apparentent au gothique du Nord.

Le gothique normand représenté par Notre-Dame de Coutances, Notre-Dame de Bayeux, Saint-Julien du Mans, Notre- Dame de Rouen, Notre-Dame de Séez, a comme caractéristiques : les tours-lanternes à la croisée, les coursières ménagées dans les embrasures des fenêtres, les arcs brisés suraigus, les pénétrations de moulures, les chapiteaux ronds sans crochets, une décoration géométrique et une grande sévérité.

Le gothique bourguignon a continué à user de la voûte sexpartite en plein xme siècle et du plein cintre dans les portails jusqu'à une époque tardive. Ses rosaces sont des remplages de dalles appareillées en claveaux, et ses divisions de triforium de grosses colonnes trapues. Le narthex y est d'un emploi fréquent. II prodigue les encorbellements et les corniches à modillons. Un cordon relie les tailloirs des colonnettes engagées, et l'on voit des crochets aux arcs des tribunes ainsi qu'aux clés de voûte. A cause de ces particularités, Saint-Mammès de Langres, l'abbatiale de Vézelay, Saint-Etienne de Sens, Saint-Bénigne de Dijon, la cathédrale d'Auxerre, qui le représentent, ont un cachet bien à eux.

Plus original encore est le gothique Plantagenct du Sud-Ouest, parce qu'il procède entièrement des traditions romanes de la contrée. 11 a comme origine l'application de la croisée d'ogives aux coupoles ou voûtes domicalcs du Poftou.

Dans ce système, la clé des diagonaux

étant très surhaussée, chaque section de

voûte affecte une forme très bombée, et les

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