DE MICHEL-ANGE
Chapelle Sixtine.
Christs. Il n'en est pas moins vrai que l'ancien art chrétien n'a pas connu ce genre de représentation. Le seul crucifix trouvé aux catacombes est une peinture du vne siècle (i). Un siècle avant, un Christ en croix ayant été fait à Narbonne, Grégoire de Tours en parle comme d'un fait nouveau etd'une chose extraordinaire.
L'évolution du crucifix peut se réduire à quelques étapes.
Au début, l'idée de souffrance et d'ignominie est absolument exclue. Le Christ, couronne au front, les yeux ouverts et la tête haute, se détache bien droit sur une croix précieusement décorée. Ses bras forment une ligne horizontale, et ses pieds, percés de deux clous, reposent juxtaposés sur un large support. Une longue tunique l'habille complètement. C'est un roi, un prêtre; ce n'est pas un supplicié. Sa croix n'est pas un gibet, c'est un trône ou un autel. Et sa mort n'est pas une défaite, mais une victoire.
Après le xi* siècle, la conception change. Le Christ incline la tête à droite; il
(i) Cimetière de Saint-Yalentin.
meurt. Ses bras plient, ses genoux fléchissent et s'affaisse son corps. L'idée de supplice a germé dans le cerveau des artistes ; ils la poursuivront jusqu'au bout, jusqu'à l'exagération.
Au xme siècle, l'évolution du type est à son terme. La couronne d'épines a remplacé le diadème royal. La robe progressivement écourtée, n'est plus qu'un voile noué autour des reins. Et les clous sont réduits à trois, un seul traversant les deux pieds superposés ; cela, dans un but purement plastique, afin de donner à l'ensemble de la figure une forme triangulaire qui l'équilibre mieux et la rende plus décorative à l'œil.
Le xive siècle poussant à l'extrême cette tendance à émouvoir la pitié par la traduction des souffrances du Christ, ira jusqu'aux contorsions les plus horribles et les plus laides, jusqu'à ce qu'on se rende compte enfin, à la première Renaissance, que la mort volontaire d'un Dieu ne pouvait être celle d'un vulgaire larron.
A cette époque, l'art est devenu fran-
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chôment historique. Les « Christs apocalyptiques », à cheval (i), armés de faux (2), ou une épée à la bouche (3) sont abandonnés. Les artistes ne voient plus en Jésus que le « héros évangélique »; ils nous racontent son épopée et deviennent ses historiens. C'est ainsi qu'on peut réunir d'un mot, sous un même titre qui en fait voir l'idée génératrice, la même chez tous, les milliers de tableaux peints pendant ces cinq ou six derniers siècles, dans les Flandres comme en Espagne, en France comme en Italie, au delà du détroit comme au delà du Rhin.
Pour ces artistes, le Christ, c'est le prophète de Galilée qui guérit le paralytique, ressuscita Lazare et chassa les vendeurs du temple; le Messie attendu, sous les pas duquel les foules enthousiastes firent un jour un chemin d'habits et de palmes ; le Maître adorable que Judas trahit, que Pierre renia, que les Juifs crucifièrent. Chacun a raconté quelques incidents de cette vie merveilleuse qui va du baptême à l'ensevelissement, du Jourdain au Calvaire. Ils ont gardé le type créé par leurs prédécesseurs, et Jésus est toujours chez eux le doux et beau Nazaréen à la barbe rare et à la splendide chevelure. Mais un art plein de vie a remplacé les procédés graphiques des anciens. Toute la physionomie du Christ respire vraiment, ses lèvres remuent, elles vont parler ; ses yeux lancent des rayons, et du sang circule dans ses veines. Les pinceaux habiles vont jusqu'à produire la lumière. Le nimbe disparaîtra donc, le signe conventionnel fera place à la réalité.
(1) Fresque de la crypte d'Auxerre, xne siècle.
(2) Giotto, Église d'Assise, xiv* siècle.
(3) Vitrail de Bourges, xin* siècle.