LA FILIATION D INGRES
Fig. 2. — Poussin : L'Inspiration du Poète. (Louvre, vers 1640.)
traditionnel. J'en citerai comme preuve le Martyre de Saint Erasme, à la Pinacothèque du Vatican, merveilleuse harmonie de blancs, de bleus et d'orangés, vue à contre-jour comme un écran, peinte en aplats sans modelés, et Y Inspiration du Poète au Louvre. Il faut regarder Poussin comme l'initiateur en France de la composition décorative, à quoi tendent aujourd'hui *ous les véritables artistes.
Le xvme siècle a eu de vrais décorateurs : Boucher en France, Tiepolo à Venise; mais Boucher n'a œuvré que pour Mme de Pompadour,et le mondain, mais si séduisant et très moderne Tiepolo est le dernier héritier d'une lignée locale étrangère. En France, les peintres de Louis XV et les Davidiens de la Révolution suivent une autre voie. Ni les uns
ni les autres ne pouvaient être des décorateurs religieux. Les premiers étaienttrop épris de grâce mondaine, les seconds trop férus d'héroïsme antique, pour s'adonner à une forme d'art faite surtout de sérénité et de simplicité. Aussi, quand, au début du xixe siècle, en 1825, au numéro 3 de la rue des Beaux- Arts, Ingres ouvre son atelier, avec cette enseigne : Ecole de dessin, la peinture monumentale n'existe plus chez nous depuis longtemps, depuis môme plusieurs siècles si l'on s'en tient à sa seule expression religieuse.
Ingres, inconsciemment, devait, par sa doctrine qui était un retour à la tradition de Raphaël et de Poussin, en amener la renaissance (fig. 1, 2). Tous nos ordonnateurs de vastes ensembles, religieux ou non, se rattachent à lui par voie de filia-
tion. Je voudrais, en ces pages, montrer comment, de lui à nous, les peintres de nos églises, nés de son enseignement, ont compris le grand art de la décoration.
On m'excusera de refaire après d'autres certains chapitres, mais leur introduction dans ce tableau d'ensemble s'imposait.
Au reste, ce groupement à lui seul méritait d'être fait, et, en plus de ce que j'ai pu y ajouter, la documentation photographique, en partie nouvelle, lui donnera, je pense, quelque intérêt.
Ii n'est que juste de remercier ici le très habile photographe de la Maison de la Bonne Presse, M. Gaston Dussert, qui a su triompher de tous les obstacles dans
les églises de Paris.
Ce petit livre a donc pour objet la peinture religieuse décorative en France au xix* siècle. Tout ce qui s'est fait chez nous depuis cent ans comme décoration d'églises n'y est pas mentionné. On n'y r trouvera ni Bouguereau, ni Lenepveu, ni tant d'autres qui, depuis Alexandre Hesse jusqu'à Joseph Aubert, décorèrent quelque chapelle. Leur absence n'est pas une omission et ne constitue pas une lacune.
Puisque nous avons renoué les vraies traditions oubliées de la peinture monumentale, et que nos grands décorateurs actuels, Henri Martin, Albert Besnard, Maurice Denis, se disent, après le grand
Puvis deChavannes, les petits filsd'Ingres par lequel ils prétendent se rattacher au meilleur passé, j'ai voulu montrer, en suivant leur seule filière, et m'en tenant aux oeuvres valables, comment s'était formée peu à peu, par des exemples de plus en plus explicites, la doctrine d'art actuelle. L'exemple du Panthéon où je, n'ai voulu voir que Puvis de Chavannes et Humbert, et le titre choisi disent clairement le sens de cet exposé. Agir autrement, dénombrer, sous le fallacieux prétexte d'être complet, la multitude de nos peintures d'églises, c'eût été enlever à ces leçons leur véritable portée qui est de montrer où est la bonne et vraie décoration, celle qui continue l'impulsion donnée par Ingres.
Ce terme de décoratif, qui jusqu'ici prenait le sens d'une dépréciation, est à la veille de devenir la louange suprême. C'est que l'art redevient ce qu'il était à l'époque du Parthénon et des cathédrales, ce qu'il aurait dû toujours être; et cette renaissance de la peinture monumentale est le fait capital du mouvement contemporain. Du siècle d'art, en effet, qui vient de s'écouler, que garderons-nous comme vraiment supérieur, à part quelques tableaux que soutient le génie d'un Millet ou d'un Corot, d'un Manet ou d'un Delacroix, et vraiment que restera-t-il ? De grandes décorations.