I. INGRES ET SA DOCTRINE
Ingres est le point de départ de cette généalogie d'artistes. Mais c'est le professeur, chez lui, plutôt que le peintre qui a engendré. Car si le peintre est discutable, il reste que le maître a été le professeur d'art de son siècle.
Aujourd'hui que le temps a fait son œuvre d'apaisement et d'oubli, nous demeurons indifférents au terrible conflit qui s'éleva jadis entre lui et Eugène Delacroix. Leurs œuvres, placées maintenant face à face, sans qu'aucune lance des injures à l'autre, dorment au Louvre dans cette paix des vieux tableaux où le passant ne devine plus le feu des anciennes passions éteintes. Cette querelle de plusieurs camps, marchant au combat sous des bannières à jamais fanées, n'a plus pour nous aucun intérêt. C'est presque aussi lointain, aussi oublié, que la dispute des anciens et des modernes, et nous savons maintenant que le talent peut, à la même heure, justifier des méthodes contraires.
Delacroix, génie solitaire, aura passé comme un météore dans le ciel de l'école française sans laisser après lui de traces ni de disciples. Son rôle a été de renouer la tradition interrompue des grands coloristes et de réapprendre la couleur à nos peintres qui l'ignoraient. Mais son art somptueux, qui faisait revivre les plus parfaits des classiques du pinceau, Titien et Véronèse, avait trop de perfection pour amorcer une évolution nouvelle. C'était une fin plutôt qu'un commencement. En fait, il n'a pas eu de suite et son auteur point de lignée. Des peintures comme les décorations de la chapelle des Saints- Anges à l'église de Saint-Sulpice, à Paris, sont des œuvres isolées. L'Héliodore chassé du temple, où Delacroix n'a pas craint de se mesurer, sans désavantage,
avec Raphaël, et le Combat de Jacob avec l'Ange prennent place à côté des plus chaudes toiles vénitiennes. « C'est du Rubens châtié », pour parler comme Gros, qui admirait fort notre artiste, mais le peintre moderne n'y renouvelle qu'un art ancien, avec seulement une vision très personnelle, et, lui mort, ses successeurs, tout en profitant de la leçon, ont cherché autre chose.
C'est cette autre chose que l'irascible Montalbanais est venu leur apprendre.
Il le leur a appris par la parole en même temps que par l'exemple. Les différents historiens, qui se sont préoccupés de nous conserver ses propos et ses écrits, citent de lui un ensemble de préceptes et de conseils qui, harmonisés, représentent à peu près sa doctrine telle qu'il l'inculquait à ses élèves (i).
Je commence par celui-ci qui est la première règle de toute peinture décorative:
La qualité de détacher les objets en peinture, et que beaucoup regardent comme une chose de la plus grande importance dans un tableau, n'était pas un des objets sur lesquels Titien, le plus grand coloriste de tous, avait le plus fixé son attention. Des peintres d'un mérite inférieur ont fait consister le principal mérite de la peinture ainsi qu'il l'est encore,
(i) Lapauze, les Dessins d'Ingres. Delaborde, Ingres. Amaury Du val, l'Atelier d'Ingres. Janmot, Opinions d'un artiste sur l'art. Balze, Ingres. M. Maurice Denis, dans ses Théories, en a classé méthodiquement un certain nombre dont il a déduit la doctrine d'Ingres, et les a fait suivre d'intéressantes notices sur ses élèves. On trouvera aussi, dans l'Ingres d'après une correspondance inédite de M. Boyer d'Agen, à côté d'un épistolaire très instructif, le texte complet des Cahiers de Montauban, publiés d'abord par Lapauze et Delaborde dans les ouvrages cités ci-dessus et des extraits de la Légende des ateliers de Jules Laurens, conservée en manuscrit à la bibliothèque de Carpentras.
Phot. Neurdein.
Fig. 3. — Ingres : L'Apothéose d'Homère. (Musée du Louvre. 1827.)
par la tourbe des amateurs, qui éprouvent la plus grande satisfaction quand ils voient une figure autour de laquelle il semble, disent-ils, qu'on puisse tourner (1).
Maintenant on veut que ça tourne. Je me moque pas mal que ça tourne (2).
A l'appui de cette théorie, Ingres a peint Y Apothéose d'Homère, aujourd'hui accrochée aux murs du Louvre, mais qui avait été commandée comme plafond pour décorer la IXe salle de la partie du Musée créée par Charles X, actuellement Musée égyptien (fig. 3).
Sur le devant d'un temple ionique, Homère est assis que couronne la Victoire, génie aux ailes de colombe. A ses pieds sont ses deux filles, Y Iliade et YOdyssée. Derrière lui, Smyrne qui l'a
(i) Cahiers de Montauban.
(2) Cité par Amaury Duval.
nourri. A sa droite, Hésiode, Eschyle, Apelle, Raphaël, Virgile, Dante, Shakespeare, Tasse, Corneille, Poussin, d'autres encore. A sa gauche, Pindare, Platon, Alexandre, Phidias, Camoëns, Racine, Molière, Longin, Boileau, Fénelon, etc., l'un lui faisant hommage de sa lyre, l'autre de ses ciseaux, celui-ci de son livre, celui-là de la cassette qu'il cisela. Et tous, peintres, poètes, sculpteurs, les homérides, comme il les appelle dans une de ses lettres, s'avancent vers l'harmonieux aveugle, l'entourent, le pressent d'accepter leur tribut de reconnaissance et d'admiration, le désignent comme le Maître, le Père, le Modèle.
Voilà le sujet. Pour ce qui est du tableau : de grands tons lavés comme ceux d'une fresque, des teintes plates harmonisées, des figures sans modelé, un dessin très accusé, une symétrie ryth-
INGRES ET SA DOCTRINE
mique, une prédominance des verticales, un parti pris de colorations égales et de valeurs équivalentes sans profondeur, l'absence d'ombres et de clair obscur, voilà ce qu'y démêle l'oeil d'un peintre. L'impression de calme qui s'en dégage est absolue et par suite le caractère archi-
tectural en est certain, contrairement aux Delacroix dont les lignes tourmentées et concentriques, les tonalités violentes et les valeurs accusées ne supportent aucun voisinage et s'accommodent tout justed'un cadre doré. Pour la première fois on pouvait voir à quel admirable résultat abou-
Phot. B. P.
Fig. 4. — Ingres: La Charité.
(Vitrail de Neuilly. 1842.)
tissait un parti pris nettement décoratif.
Cette toile est de 1827; elle est le point de départ de toute la peinture monumentale moderne.
Si l'on veut bien observer que l'on se trouve devant une décoration et non un tableau de chevalet, on cessera de lui reprocher l'absence de certaines qualités
qu'elle ne doit pas avoir. Que cela manque de couleur et que la tonalité ne soit pas très jolie, soit; Ingres n'était rien moins que coloriste; mais, pour le reste, la leçon était complète. Le relief et cette intensité de vie que confère une pâte généreuse ne sont pas à désirer ici, car il s'agit de décorer une surface, de faire corps avec
le mur, de s'harmoniser avec un cadre de pierre, de rentrer dans un ensemble. Les plans ne sont indiqués que par la perspective linéaire; mais la perspective aérienne serait destructive de l'effet voulu. « Je me moque pas mal que ça tourne! »
Pour une peinture ainsi raisonnée, il fallait des modèles. Ingres en présente trois à ses élèves : les Grecs, les Primitifs, Raphaël, celui-ci étant considéré comme un compromis harmonieux entre les deux.
Et dans Raphaël il incluait Poussin :
Les Grecs cultivèrent la peinture avec une ardeur égale à l'ardeur de leur génie et la portèrent à un tel point de perfection qu'elle
parut surpasser la nature même A parler
strictement, les statues grecques ne surpassent la nature que parce qu'on y a rassemblé tant de belles parties que la nature n'est jamais parvenue, ou bien rarement, à réunir dans un même sujet. L'artiste qui opère ainsi est admis dans le sanctuaire de la nature; il jouit alors de la vue et de l'entretien des dieux; il en observe la majesté comme Phidias et en apprend le langage pour en faire part aux mortels Il n'y a qu'eux (les Grecs) d'absolument vrais, d'absolument beaux, par ce qu'ils ont vu, reconnu et rendu. Nous, nous sommes Gaulois, nous sommes barbares, et ce n'est qu'en nous efforçant de nous rapprocher des Grecs que nous pourrons mériter d'obtenir le nom d'artistes (i).
L'art grec prouve sa supériorité par la maîtrise des simples artisans, des potiers, par exemple. Une seule composition d'un beau vase illustrerait un peintre moderne. Etudiez les vases. Je n'ai commencé à comprendre les Grecs qu'avec eux (2).
C'est à genoux qu'il faudrait copier ces hommes-là (les primitifs). Moi aussi je sais bien que cette figure (giottesque) a le nez trop pointu et des yeux de poisson; mais Raphaël lui-même n'a jamais atteint une expression pareille (3).
Raphaël, un dieu, un être inimitable, absolu, incorruptible, et Poussin, le plus parfait des hommes. Nourrissez- vous- en, Messieurs; prenez-en tout ce que vous pourrez prendre;
(1) Cahiers de Montauban.
(2) Cité par Balze.
(3) Cahiers de Montauban.
c'est la manne tombée du ciel, celle qui vous nourrira, vous fortifiera (1).
— Le Raphaël auquel Ingres se réfère, c'est principalement le Raphaël éternellement jeune des fresques vaticanes, celui de la Dispute du Saint Sacrement, qu'il admirait tout particulièrement, la mettant bien au-dessus de la Transfiguration, et aussi celui du Triomphe de Galatée à la Farnésine.
Le culte qu'il avait voué à ce grand artiste confinait à l'idolâtrie. Quelqu'un lui ayant un jour demandé si les oeuvres de Raphaël étaient réellement à la hauteur de la réputation qu'on leur a faite, il répondit:
Mais, Monsieur, elles sont encore au-dessus, de la hauteur de 100, de 5oo, de 1 000 toises l
Il ne s'était arrêté à ce chiffre, ajoute Jules Laurens, qui rapporte le fait, que par manque de respiration.
Dans ses Cahiers, il se lamente d'être né trop tard :
Tâchons, s'il est possible, d'imiter Raphaël et de le deviner; moi, assez malheureux pour regretter toute ma vie de n'être pas né dans son siècle et de n'avoir pas été un de ses élèves.
Pour les Grecs, son admiration était, si possible, plus entière encore, mais elle admettait des tempéraments en ce qui regarde les Primitifs. De ceux-ci, il voulait surtout qu'on prît les yeux ingénus, la fraîcheur de sensation, c'est-à-dire l'esprit qui les animait, pas le reste, car alors c'est de l'archaïsme, et l'archaïsme en art est un anachronisme :
Conservez toujours cette bienheureuse naïveté, cette charmante ignorance (2).
A ses élèves, qui parfois comprirent mal cet amour des Primitifs et versèrent, faute du contrepoids indiqué, dans un idéalisme exsangue, il donna un jour la
(1) Cité par Amaury Duval.
(2) Cité par Amaury Duval.
INGRES ET SA DOCTRINE
leçon nécessaire, quand, copiant les Signorelli d'Orviéto, il s'écria :
Sans doute, c'est beau, c'est très beau,
mais c'est laid. Tenez, moi, je suis
un Grec. Allons-nous-en! (i)
Et plus tard :
Ces messieurs sont à Florence; moi, je suis à Rome. Vous entendez ? je suis à Rome l Ils étudient les gothiques! Il n'y a que
les Grecs !
« Paroles dures, mais nécessaires », ajoute M. Maurice Denis qui les cite après Amaury Duval.
De ces différents modèles, il n'y en avait donc que deux de bien absolus, et il s'y réduisait volontiers, comme le prouve ce passage d'une lettre à Gilibert, le 10 janvier i83g:
Avec mes sentiments toujours si fortement exprimés en art et en toutes choses, qui sont mes fidèles doctrines, ma profonde conviction, dont la devise est sur mon drapeau : Anciens et Raphaël.
A qui rêvait ainsi de composition décorative, Rubens ne pouvait être qu'un mauvais modèle. Aussi disait-il de lui à ses élèves : « Saluez, mais ne regardez pas. »
Il ne faudrait pas croire pourtant qu'il
(i) Cité par Amaury Duval.
Fig. 5. — Ingres : Saint Raphaël.
(Vitrail de Neuilly. 1842.)
ne comprît ni n'aimât rien autre. De nombreuses anecdotes prouvent que son exclusivisme sur ce point a été bien exagéré. Le graveur Calamatta parlant un jour dédaigneusement de Rembrandt,le maître se retourne furieux et lui déclare qu'ils ne sont tous deux que de la petite Saint-Jean à côté du grand Hollandais.
— Quelqu'une table ayant déprécié Watteau, Ingres éclate, déclare Watteau un très grand maître, se lève, et passe dans le salon, répétant indéfiniment :
« Un très grand maître ! Un très grand maître! » — Un marchand de bric-à-brac lui ayant apporté un fragment de Velasquez qu'il avait découpé dans une toile plus grande, Ingres, indigné de cette mutilation, se précipite sur lui, le traite de brute, de misérable, d'infâme, à tel point que le marchand, effrayé, s'enfuit, abandonnant son tableau (i).
L'artiste proteste d'ailleurs lui-même dans ses Cahiers :
On m'accuse d'injustice pour tout ce qui n'est pas l'antique ou Raphaël. Cependant, je sais aimer aussi les petits maîtres hollandais et flamands, parce qu'ils ont à leur manière exprimé la vérité,
(1) Racontées, la seconde par Amaury Duval, la première et la troisième par Jules Laurens.
Phot.B.P.
Phot. B. P.
Fig. 6 et 7. — Ingres : Sainte Adélaïde et Sainte Hélène. (Vitraux de Neuilly. 1842.)
et qu'ils ont réussi même admirablement à rendre la nature qu'ils avaient devant les yeux. Non, je ne suis pas exclusif, ou plutôt je ne le suis que contre le faux.
Ingres comprenait donc autre chose que Phidias, Raphaël et Giotto, mais il ne voulait donner comme modèles à ses élèves que Phidias, Raphaël et jusqu'à un certain point Giotto. Et il leur inculquait cette vérité qu'il ne faut ^as aimer de la
même passioîi Mur Mo et Raphaël (i).
Aveccela, com ment, pratiquement, conseillait-il à ses élèves de dessiner? Il existe de lui sur ce sujet, c'est-à-dire sur la, nature et sur le beau, des aphorismes, en apparence contradictoires, qu'il faut corriger les uns par les autres, si l'on veut les bien entendre :
(1) Cahiers de Montauban.
INGRES ET SA DOCTRINE
Phot. B .P.
Fig. 8 et 9. — Ingres : Sainte Amélie et Sainte Rosalie. (Vitraux de Neuilly. 1842.)
Copier tout bonnement, tout bêtement, copier servilement ce qu'on a sous les yeux. L'art n'est jamais à un si haut degré de perfection que lorsqu'il ressemble si fort à la nature qu'on peut le prendre pour la nature elle-même (1).
L'art ne doit rendre que la beauté.
Si vous voulez voir cette jambe laide, je sais bien qu'il y aura matière. Mais je vous
(1) Cité par Amaury Duval.
dirai : prenez mes yeux, et vous la trouverez belle (1).
N'étudiez le beau qu'à genoux (2).
Croyez-vous que je vous envoie au Louvre pour y trouver le beau idéal, quelque chose d'autre qui est dans la nature? Ce sont de pareilles sottises qui, aux mauvaises époques, ont amené la décadence de l'art. Je vous
(1) Cité par Balze.
(2) Cahiers de Montauban.
envoie là parce que vous apprendrez des antiques à voir la nature, parce qu'ils sont eux-mêmes la nature (i).
Croyez-vous qu'en vous ordonnant de les copier (les maîtres), je veuille faire de vous des copistes? Non, je veux que vous preniez le suc de la plante (2).
Peindre sans le modèle. Il faut bien se pénétrer que votre modèle n'est jamais la chose que vous voulez peindre, ni comme caractère de dessin ni comme couleur, mais qu'il est en même temps indispensable de ne rien faire sans lui. Et tel génie que vous ayiez, si vous peignez jusqu'au bout d'après, non la nature, mais votre modèle, vous en serez toujours esclave, votre peinture sentira la servitude. La preuve du contraire est dans Raphaël, car il l'avait tellement domptée et l'avait si bien dans sa mémoire qu'au lieu qu'elle lui commandât, on dirait que c'est elle-même qui lui obéissait. Poussin avait coutume de dire que c'est en observant les choses qu'un peintre devient habile plutôt qu'en se iatiguant à les copier; oui, mais il faut que le peintre ait des yeux (3).
Comment résumer d'un mot tout cet enseignement? Il faut voir la nature à travers Fart antique et avec ce goût de la beauté qui était le propre de Raphaël.
C'est une doctrine idéaliste, sans doute, mais robuste, et c'est aussi une manière de réalisme, mais qui ne veut voir que le beau. Courajod la définissait : « un naturalisme délicat ». On l'a encore définie : « la nature contrôlée par les maîtres les plus personnels et les moins enclins à l'académisme ». C'est, en effet, de cet académisme qu'il enseignait surtout l'horreur, et quand un malheureux élève y tombait, le mécontentement du professeur de réalisme se traduisait dans sa critique par l'expression méprisante : votre bonhomme, appliquée au dessin incriminé.
Dans une circonstance, le maître en donna lui-même un raccourci amusant.
Comme on lui demandait, devant les
(1) Cité par Balze.
(2) Cahiers de Montauban.
(3) Ibid.
chevaux épiques de son Apothéose de Napoléon, à l'Hôtel de Ville, quels coursiersil avait pris pour modèles, ilrépondit:
— Phidias et les chevaux d'omnibus (1).
Epris de naturalisme, Ingres, qui avait une si parfaite intelligence des Grecs, retrempait donc sans cesse sa vision aux sources vives de la nature. De cette conscience du plus honnête des artistes, les témoignages sont multiples. En 1827, pendant qu'il peint Y Apothéose d'Homère, il écrit à M. Marcotte :
Il est impossible jusqu'ici que l'on me trouve à Paris les ailes d'un pigeon dont j'ai le plus pressant besoin pour les ailes de la Victoire. Ma femme pense que vous avez un
colombier J'ajoute qu'il me faut les ailes
entières d'un pigeon blanc.
A l'encontre de certains aujourd'hui, il ne soupçonnait pas qu'il existe une petite opération, faisable après coup, et que l'on nomme idéalisation ou stylisation. Pour lui, comme pour les grands maîtres, l'idéalisation était directe et se confondait avec la perception première des objets.
C'est quand il croyait copier la nature qu'il l'idéalisait. Ce réaliste convaincu était un idéaliste inconscient, ce qui est la bonne façon de l'être. Il se passait en lui un phénomène de déformation subjective, comme l'a expliqué Amaury Duval.
Aussi se fâchait-il tout rouge quand on osait lui dire que ses tableaux n'étaient pas une exacte copie delà nature. L'anecdote du peintre Granger soutenant à Ingres, malgré ses dénégations, qu'il avait idéalisé la figure & Œdipe, est significative à ce sujet.
Un dessin ainsi compris ne pouvait être que très expressif et très volontaire. A la correction photographique, d'essence bourgeoise, Ingres en substituait une autre de nature plus élevée. Un de ses aphorismes l'exprime à merveille :
Il n'y a pas de dessin correct ou incorrect; (1) Cité par Jules Laurens.
INGRES ET SA DOCTRINE
il n'y a que du dessin beau ou laid, voilà tout (i).
C'est à Saint-Marc de Venise que j'ai pu vérifier le mieux cette assertion. Ceux qui ont vu l'intérieur si coloré de cette basilique, où desi mosaïques romanes du xne siècle voisinent avec d'autres de facture récente, ont pu remarquer que ce ne sont pas les mosaïques modernes, pourtant plus naturelles et plus correctes, qui font le mieux. Au contraire, d'un rendu vulgaire, elles font mal en dépit de leur correction, tandis que les anciennes, d'un tracé tout fantaisiste, font bien, malgréleurs lignes inexactes. C'est que les mosaïques anciennes ont ce qui manque aux modernes, le style, le cachet. Elles sont plus artistes. Elles sont plus belles. « Il n'y a pas de dessin correct ou incorrect.
Il n'y a que du dessin beau ou laid, voilà tout. »
Ingres, dans ces conditions, devait aimer la fresque .
Comme ses grands ancêtres du quattrocento, c'est, en effet, de ce procédé héroïque et combien glorieux qu'il rêvait. Dans ses Cahiers, on trouve cette note :
Ne pouvant peindre à la fresque, il faut
Fig.
(i) Cité par Janmot.
exécuter tous mes grands tableaux à la détrempe. Et puis du vernis à l'huile.
Une fois dans sa vie, il eut l'occasion d'exécuter une peinture véritablement murale. C'est à la grande salle du château de Dampierre,pour laquelle le duc de Luynes lui avait demandé, en 1839, deux grandes décorations. Il se mit courageusement à 1 ' œuvre , comme l'attestent, en dehors de la muraille elle-même, de nombreuses lettres et d'innombrables et admirables études.
Il écrit le 2 octobre 1841 à Gilibert :
Je veux penser à Dampierre, y peindre sur des murs préparés d'or, de couleurs et de sculptures, sur deux grands cintres de vingt pieds de long, l'âge d'or et l'âge de fer. A fresque ou à l'huile?
Je ne suis pas encore décidé.
Au même,le20 juillet 1843:
Quant à mon âge d'or, voici le court programme que j'ai imaginé. Un tas de beaux paresseux! J'ai pris l'âge d'or comme les anciens poètes l'ont imaginé. Les hommes de cette génération n'ont point connu la vieillesse. Ils vivaient longtemps et toujours beaux. Ils étaient bons, justes et s'aimaient. Ils n'avaient d'autre nourriture que les fruits
de la terre. Astrée les visitait souvent
et Saturne dans le ciel contemplait leur
bonheur Moi donc, pour mettre toutes
ces bonnes gens en scène, il me fallait bien
Phot. b. p.