FIG. 26 RETABLE D'AUTEL FLAMAND EN BOIS SCULPTÉ, PAR JACQUES DE BAERS
(Musée de Dijon, i3q8.)
fixer sur l'autel l'ancien tabernacle isolé. Sur un retable sculpté selon la mode flamande, l'artiste de Géraudot a dressé un repositoire. La petite tourelle dresse sa flèche au-dessus du panneau peu fait pour la recevoir, et l'assemblage paraît être tout de circonstance. Pour devenir le tabernacle moderne, elle n'aura qu'à descendre, à se couler à l'intérieur même du retable, qu'elle divisera en deux. Cette transformation radicale sera l'œuvre du xvne siècle, et avec elle naîtra l'autel moderne.
En 1624, Le Bernin, chargé par le pape Urbain VIII de construire l'autel de la
Confession de Saint-Pierre, crée une nouvelle forme qui devait être souvent imitée : le baldaquin.
Le baldaquin de Saint-Pierre est le point de départ de toute une série d'oeuvres. Qu'il diffère du ciborium, dont il n'est au fond que la reprise, cela se voit à certains autels de Rome même où les deux coexistent. A Saint-Paul hors les murs, par exemple, un baldaquin classique du xvue siècle surplombe le ciborium du xme siècle, qui joue un peu le rôle d'exposition. Il en diffère par la taille, le programme et les moyens d'expression.
Les colonnes du baldaquin de Saint- Pierre, établies sur plan carré, sont torses et à fût décoré. Des lambrequins flottants,
Phot. Laurent.
FIG. 28 — RETABLE DE SAINT-NICOLAS DE BURGOS (l5o3)
véritable rideau de bronze, jouent le rôle d'entablement et unissent les chapiteaux. Ceux-ci sont surmontés de grandes statues, entre lesquelles des enfants tiennent les insignes de la papauté. Enfin, quatre arcs en accolade, sortes d'S accouplés partant des chapiteaux, vont se réunir
au milieu pour former un couronnement ajouré et supporter la croix.
Ce baldaquin de 29 mètres, en bronze, colossal mais grêle, par suite de son plan rectangulaire qui dissimule tout d'abord deux de ses colonnes sur quatre, eut le plus prodigieux succès. A sa suite, dit-on
HISTOIRE DE L AUTEI
Phot. Laurent.
FIG. 2Q — RETABLE DE NOTRE-DAME DEL PILAR A SARAGOSSE (l5ll)
généralement, le ciborium abandonné reparaît en France sous cette nouvelle forme dans nos maîtres-autels classiques
des xvne, xvme, xi\e s'ècles, pour suivre la mode italienne. Exemples : cathédrale d'Angers, église du Dôme des Invalides.
Dans un travail récent (i), M. Marcel Rjymond est venu très heureusement compléter l'histoire de cette phase de l'autel, en nous révélant que l'introduc-
FIG. 3û — AUTEL DE L'ÉGLISE DE BOUILLY,
teur, en France, du baldaquin est son créateur lui-même, le Bernin.
En i665, en effet, le grand artiste italien édifie pour l'église du Val-de-Grâce, à Paris, à la demande d'Anne d'Autriche et de Colbert, l'autel et le baldaquin que
(i) L'autel du Val-de-Grâce, par M. Reymond Galette des Beaux-Arts, mai 191 1).
l'on y voit encore (fig. 33). C'est une œuvre admirable, supérieure au modèle romain dont elle est, non pas une copie ou une imitation, comme on le fera si souvent dans la suite, mais une forme évolutive. Etabli sur plan circulaire de forme ovale, le baldaquin du Val-de-Grâce est formé de six colonnes torses reliées pardes faisceaux de feuillages et de palmes. Au sommet, des arcs portent une couronne d'où partent d'autres arcs bandés en sens contraire pour supporter le motif terminal. Il est polychrome,fait de marbres et de bronze.
Ettoutdesuite, l'imitation commence. En 1680, Mansart, construisant l'autel du dôme des Invalides, le prend pour modèle .
Oppenord fait de même à Saint-Germain des Prés, etainsides autres.
On abuse de la nouvelle formule jusqu'à en faire un catafalque, en 1687, pour le* prince de Condé. Les baldaquins berninesques de Saint-Germain des Prés et de Saint-Louis des Invalides n ' existent plus : seules de vieilles gravures nous en conservent le souvenir. Mais les exemples postérieurs sont nombreux. Le baldaquin que l'on voit aujourd'hui sous le dôme de Mansart est l'œuvre de Visconti et a été élevé au xixe siècle. Il est, comme tous les autres, copié sur celui de Saint- Pierre de Rome que nos architectes de ces trois derniers siècles préférèrent, parce
Phot. Mon. Hist.
AUBE (XVIe S.)
Phot. Mon. Hist.
FIG. 3l — AUTEL DE SAINT- WULFRAN D'ABBEVILLE (VERS I 5oo)
Phot. Mon. Hist.
FIG. 32 — RETABLE ET TABERNACLE DE l' AUTEL DE GÉRAUDOT, AL'BE (i^o)
HISTOIRE DE L AUTEL
que plus classique, à celui du Val-de-Grâce, jugé par eux trop fantaisiste.
L'autel élevé par le Bernin rénovait l'art religieux de plus d'une façon. Non seulement le baldaquin, variante heureuse de celui de Saint- Pierre, introduisait en France un élément nouveau, mais l'autel lui-même, avec son groupe de la Nativité sculpté au-dessusdu tabernacle, représentait une formule nouvelle.
Ce saint Joseph et cette Sainte Vierge en adoration devant l'Enfant Jésus couché dans une crèche dont les langes débordaient, recouvrant l'un des angles du tabernacle, étaient une nouveauté même pour l'art italien. On n'avait pas encore vu d'agencement semblable, et celui-ci innovait audacieusement. On doit le considérer comme le type initial de ces autels du xvme et du xixe siècle, où la statuaire intervient plus que de raison, prédominant sur l'essentiel, oublié à cause d'elle. .
A ce second litre, il serait intéressant à examiner; malheureusement, cet autel, détruit en 1793, n'existe plus que sous forme de débris.
Celui que l'on voit aujourd'hui sous le baldaquin du Val-de-Grâce est une reconstruction exécutée sous Napoléon III, où seul le groupe " des trois statues de la Nativité, copié sur les originaux conservés à l'église Saint-Roch, peut encore se réclamer du Bernin (1).
Phot. Galette des B.-A.
FIG. 33 — BALDAQUIN DU VAL-DE-GRACE A PARIS PAR LE BERNIN (l665) '
Mais la descendance en est assez nombreuse. Même au xixe siècle, des autels comme celui de la Madeleine, par Maro-
(1) Ces statues avaient été exécutées par Michel Anguier, de même que l'architecture du baldaquin l'avait été par Gabriel Leduc, mais d'après
les dessins du Bernin. C'est ce qui explique l'erreur d'attribution commise jusqu'ici par tous ceux qui en ont écrit.
chetti, en dérivent. En son lieu voici donc le maître-autel de la cathédrale de Chartres, qui se réclame de la tradition instituée par lui (fig. 34).
L'autel de Notre-Dame de Chartres a été exécuté en 1767, donc un siècle plus tard, par Charles-Antoine Bridan. Le sujet représenté par le groupe sculpté est l'Assomption de la Vierge. La lourde figure a plutôt l'air de tomber que de monter au ciel ; les nuages de marbre et l'ange du bas évoquent l'idée non d'une chose légère, en contradiction d'ailleurs avec la matière employée, mais d'un Sisyphe portant son rocher; et l'ensemble forme une masse énorme qui écrase l'autel, réduit à une sorte de cuve antique sans rien qui le mette en valeur. La statuaire a tout absorbé, même le tabernacle. Mais c'est
Phot. n. n