CHAPELLE DE NOTRE-DAME DE SALUT, A PARIS
marqué d'originalité. On en admirera davantage, malgré ses défauts, tout le mérite, quand on saura que son auteur a dû tout créer sur place, se faisant tour à tour carrier, entrepreneur, maçon, et fournir aussi bien les gabarits des tailleurs de pierre arabes que les patrons des mosaïques exécutées par des confrères inexpérimentés.
Puisque nous sommes hors de France, il nous faut signaler à l'étranger, en Hollande, la cathédrale Saint-Bavon de Haarlem, par Cuypers, dont on a pu voir et admirer la photographie à l'Expositiond'art chrétien du Pavillonde Marsan , en novembre 191 1. Comme tradition, elle se rattache au roman si puissant d'aspect de l'école germanique, mais c'est une œuvre très originale et d'une sévèrebeauté.
En Espagne, les Barcelonais s'enorgueillissent de la Sagrada Familia de Gaudi;àtort,carc'estunmauvaisexemple
de modernisme échevelé et de folie aventureuse. Les maquettes exposées au Salon de Paris, il y a quelques années, donnaient l'impression d'une de ces constructions bizarres comme on en forge pour les contes de fées.
Nous rentrons en France avec l'église de Bécon (Seine), par Julien Barbier; l'église de Coulommiers (Seine-et-Marne), par Brunet, et la chapelle bâtie en 1898, rue François Ier, à Paris, en l'honneur de Notre-Dame de Salut.
La première, avec son grand Christ sculpté sur la façade, son porche à toiture inclinée comme celle d'un auvent, et sa terminaison inspirée du clocher-arcade, apporte une note bien nouvelle.
La seconde, dont les plans figuraient au Salon dernier (1912), est d'un art très neuf aussi, très distingué et la recherche de la personnalité s'y tempère toujours de la plus grande sagesse. C'est un excel-
DU NEO-GOTHIQUE AU MODERNE
lent exemple à citer comme modèle.
La troisième, plus ancienne, est un essai de modernisation de nos traditions romano-gothiques. Malgré ses arcs en plein cintre et sa voûte d'arêtes continue, selon la méthode romaine, exécutée en briques, c'est plutôt à notre premier gothique caractérisé, celui de Philippe- Auguste, qu'elle se réfère tant pour la
mouluration que pour la sculpture et certaines formes architectoniques secondaires. Mais l'élément nouveau y domine.
Selon la méthode préconisée par Bossan, on a usé librement des formes anciennes, romaines, romanes, gothiques, dont on avait besoin, en les adaptant, en les pénétrant d'esprit nouveau, en les harmonisant entre elles. Le procédé dont on a usé
Cl. Marty.
CATHÉDRALE DE HARLEM (HOLLANDE) (Architecte : Cuypers.)
de tout temps pour opérer une transition est celui-là même qui est employé ici.
Ceux qui l'emploient pensent qu'une forme d'arc et un mode de voutaison ne sont par eux-mêmes, et après coup, d'aucun style. Ce sont de simples solutions pratiques que le dictionnaire architectural met à la disposition du constructeur et dont celui-ci use à son gré selon ses besoins. Tous ces vocables anciens
sont à lui comme sont à l'écrivain tous les mots du dictionnaire. Il lui suffit de les harmoniser dans une composition neuve d'aspect pour que chacun d'eux perde son caractère d'origine et en retire une sorte de naturalisation qui le fait rentrer légitimement dans une nouvelle famille artistique.
Ces quelques lignes indiquent suffisamment la façon dont beaucoup d'esprits
comprennent aujourd'hui la modernisation de notre architecture. Cette modernisation chez eux est à base traditionnelle. Elle a paru insuffisante à M. de Baudot, qui a voulu, dans l'église Saint-Jean de Montmartre, faire un essai complet de matériaux nouveaux, de formes et de solutions nouvelles. Avec elle se pose la question du style moderne.
Saint-Jean de Montmartre a été bâti de 1894 a 1904. Tout entier en ciment armé et en briques creuses, il tire de l'emploi
ÉGLISE DE BÉCON (SEINE) (Architecte : Barbier, 1910.)
du premier matériau et des conséquences artistiques qu'on en a*[[rigoureusement déduites tout son intérêt.
La construction en ciment armé, d'origine récente, est arrivée à une assez grande perfection pour qu'il n'y ait plus à redouter des catastrophes comme celle de Madrid. La technique en ^est simple. Toute forme architecturale, pile, arc, rampe, mur, est d'abord réalisée schématiquement en fer, à l'aide de barres reliées par des tiges ou par une maille continue.
Autour, on établit une forme en bois dans laquelle on coule un mélange de ciment et de gravier. Quand cette matière a durci, on retire la forme en bois ayant servi de moule. Le résultat est une concrétion rigide d'une dureté extrême . On le nomme ciment armé pour rappeler son ossature intime, le fer, qui s y cache et qui joue un rôle égal à celui du ciment luimême.
Les avantages de ce mode de construction sont considérables. Économie d'abord. L'église Saint - Jean de Montmartre, à trois nefs , de 3om,5odehautet de 44 m. x 28, n'a coûté, avec
Cl. Marty.
DU NEO-GOTHIQUE AU MODERNE
les prix de Paris, triples de ceux de province, que 400000 francs. Légèreté et solidité ensuite. Ses murs n'ont que om, 11 d'épaisseur et le fer y est inaltérable . Enfin , rapidité d'exécutionet possibilitéd'accomplir, par exemple pour les plafonds comme portée et pour les encorbellements, de véritables tours de force impossibles avec d'autres matériaux. Ces réalisations même ici surprennent tout d'abord quand on
PLAN PAR TERRE DE SAINT-JEAN DE MONTMARTRE (Les lignes indiquent les « épines » de la voûte.)
ne réfléchit pas à la nature quasi-métallique du ciment armé. Ce qu'il permet au constructeur est tel qu'on a pu l'appeler le « matériau de l'avenir ». Son seul défaut est la sonorité : on y remédie en établissant des matelas d'air.
Comme plan, l'église Saint- Jean de Montmartre comprend une grande nef, deux bas côtés sur lesquels s'ouvrent deux chapelles latérales, et un chœur carré. La voûte présente une série de portions bombées qu'on ne saurait comparer qu'à
des sections de coupoles. Elle est sillonnée en tous sens par des épines croisées, sortes d'arêtes saillantes de om,07 qui ont pour but d'augmenter la force de résistance du ciment dans les cas de grande portée. Cette voûte, qui n'est surchargée de rien, forme avec ses propres reins une terrasse qui en suit toutes les ondulations. Les piliers sont pareils à des poutres, et, au-dessus, les arcs naissent, s'élancent, sous forme de planches découpées.
Le ciment ayantété partout gardé nature, sauf quelques semis de couleurs, il en résulte un ton gris général, qui est la couleur même de cette matière. On ne l'a décoré que par endroits, par exemple aux entre -croisements des balustrades des tribunes, à l'aide de pastilles de grès incrustées. Cela fait une sorte de mosaïque d'un aspect très robuste. A l'extérieur seulement, la brique apparaît pour colorer la façade, à côté de quelques sculptures de Pierre Roche.
Ce système de construction est, pour nos églises, une nouveauté et, en ce qui concerne les voûtes, absolument nouveau.
Les critiques n'ont pas manqué au pauvre architecte. On lui a reproché le caractère schématique de sa construction, son aspect dénudé et son air de hall. De fait, c'est un squelette en ciment. Cela vient de ce que son auteur, maniant le ciment armé avec une logique rigoureuse, a réduit toutes ses formes à leur expression géométrique, se refusant à les engraisser pour les orner.
Dans une brochure aussi bien que dans son cours public du Trocadéro, M. de Baudot s'est défendu en répondant qu'il avait simplement posé le problème du ciment armé, qu'il n'avait nullement la prétention de l'avoir résolu au point de vue artistique et qu'il demandait seulement à ses confrères de le poser à nouveau afin d'en hâter la solution. Nous nous trouvons, dit-il en substance, dans la même situation queles architectes romans du xie siècle, quand ils construisirent leurs premières voûtes en pierre. A leur exemple,
EGLISE SAINT-JEAN DE MONTMARTRE (Architecte : A. de Baudot, 1894.)
bâtissons logiquement d'abord : le style viendra plus tard commeune conséquence.
Quel parti tirera-t-on au point de vue décoratif du nouveau matériau? Mystère.
L'église Saint-Jean n'a pas la prétention de l'indiquer. Elle n'est qu'un essai de construction logique.
Devant la modestie de cette réponse, il me paraît inutile d'insister comme on l'a fait, en observant que l'architecte au xx6 siècle a à sa disposition assez de ressources pour apporter du premier coup une solution qui vaille.
Leciment armé est un matériau revêche, ingrat, qui ne se décore pas facilement. Là gît la difficulté. On n'a trouvé jusqu'ici
pour l'embellir que l'incrustation de pastilles de grès formant mosaïque. Mais là aussi est l'avantage, car avec lui tout le langage du passé qui nous alimente ^1. devient sans em-
ploi, et l'on sera bien forcé d'innover.
Beaucoup de constructeurs tournent, il est vrai, la difficulté en revêtant le ciment armé de plâtre sur lequel le peintre avec son pinceau, le sculpteur à l'aide du stuc, opèrent sanssesoucierde ce qu'il recouvre.
Mais tourner la difficulté n'est pas la vaincre.
Ainsi traitée, une construction en ciment armé ne se différencie pas des bâtisses anciennes. L'emploi du nouveau matériau y est d'ordre purement scientifique et tel qu'il relève de l'art de l'ingénieur. Le ciment armé n'entrera dans l'art que s'il amène une esthétique nouvelle, un ensemble de formes belles qui lui soient propres. Le travail de l'artiste est de les créer. L'histoire nous apprend que les styles anciens sont nés des matériaux eux-mêmes traités avec franchise. Des formes créées pour la pierre ou le bois ne sauraient être logiquement appliquées au ciment non plus qu'au fer. Il faut trouver autre chose et qui leur convienne. C'est à quoi M. de Baudot convie ses imitateurs.
Phot. B. P
DU NEO-GOTHIQUE AU MODERNE
Le théâtre des Champs-Elysées, actuellement en construction (191 2), et pour lequel M. Maurice Denis prépare une série de panneaux sur l'histoire de la musique, propose une solution. Là, l'ossature en ciment armé est revêtue de placages en marbre d'Auvergne qui, aux bons endroits, se couvrent de bas-reliefs d'un ^rand caractère, sculptés par M. Bourdelle ; et j'imagine qu'il en sera de
même à la cathédrale d'Oran que le même architecte, M. Perret, est à la veille de construire d'après le même système.
Celui-ci peut se réclamer de la première Renaissance florentine et jusqu'à un certain point du Parthénon. On préférerait cependant une construction qui s'orne d'elle-même, au lieu d'un revêtement.
De ces constructions en ciment armé, il faut rapprocher, pour en souligner
Phot. B. P.