INTERIEUR DE SAINT-JEAN DE MONTMARTRE
la vanité, les faux essais de construction en fer comme l'est la chapelle de la cité paroissiale à Saint-Honoré-d'Eylau.
L'emploi du métal ici a permis une réalisation pratique très appréciable et qu'il faut désormais viser dans nos églises, mais il y manque le souci d'art qui, seul, lui donnerait une place dans l'évolution actuelle. Toutes ces colonnes en fer, auxquelles on a imposé de force une forme gothique, protesteraient si elles pouvaient parler. A tout prendre, Notre-Dame du
Travail, à Plaisance, a plus d'intérêt; mais, avec elle, nous retombons dans le défaut tant reproché à M. de Baudot, car ce n'est plus qu'une carcasse métallique à l'aspect de halle plutôt que d'église. Le complément de l'Art manque.
Il est permis de ne pas professer la même ferveur que M. de Baudot pour le ciment armé et de croire à la survivance des anciens matériaux, au moins pour le gros-œuvre. Même avec la pierre, surtout si on l'enrichit de la brique vernissée, du
grès, du fer apparent et du ciment armé lui-même, il est possible de rénover en architecture notre vision artistique. Ce qui se passe en ce moment dans l'architecture civile est ici à considérer.
Celle-ci a connu, il y a vingt ans, ce que l'on a appelé le modern-style et que beaucoup confondent encore avec le style moderne. Le modern-style est mort, et il n'est plus un artiste digne de ce nom qui le patronne. Né en Belgique, aux environs de 1890, avec Victor Horta, passé de là en Autriche et en Angleterre, il a été introduit en France par M. Hector Guimard, l'architecte des gares et des entrées du Métropolitain de Paris. Au point de vue décoratif, son système consiste dans l'emploi exclusif d'un seul élément, la ligne, sous forme d'arabesques folles ou de tiges rubannées, à l'exclusion de tout motif puisé dans la nature végétale. Et la ligne sinueuse y joue le rôle principal. Il est entaché d'un brin de folie.
Mais si le modern-style est mort, il existe un style moderne, à l'état embryonnaire, il est vrai, d'intention plutôt que de fait. Un de ses meilleurs représentants à l'heure actuelle est M. Plumet. Quelques dizaines de maisons à Paris, autant en province, constituent tout son bilan. C'est assez pour qu'on puisse en parler : assez peu pour que les revues d'art aient le droit de dire que nous n'avons ni architectes ni architecture. Un peu chaotiques et disparates, sans un lien commun qui les coordonne et les tende tous vers un but, sauf le désir d'innover, ces essais révèlent l'anarchie générale où nous nous débattons. En face de ces tentatives isolées et réduites, le nombre des constructions pseudo-classiques, tant privées que publiques, est tel qu'on comprend que la plupart se désespèrent à côté de quelquesuns que satisfait cette velléité de renouveau.
Au fond, ce renouveau n'existe encore sérieusement que dans les arts décoratifs.
En architecture, un style moderne tarde à paraître parce que chacun veut l'inventer
et lui donner son nom. L'orgueil, qui est à la base de nos recherches, est la cause même de leur stérilité. Nous savons pourtant par l'histoire que jamais un style n'a été la création d'un seul, mais que les styles anciens ont résulté d'un ensemble de tentatives collectives disciplinées par une tradition. Aujourd'hui, un architecte modernisant se reprocherait comme un déshonneur de reprendre à son compte la trouvaille d'un confrère. C'est du neuf à tout prix qu'il veut après avoir fait table rase de tout le reste. Chaque artiste pose donc incessamment la question : aussi n'est-elle jamais résolue. Autrefois, plus impersonnels, les maîtres d'œuvre ne craignaient pas de s'approprier un arrangement connu, considéré comme le bien de tous, quitte à le perfectionner encore. On était traditionnaliste et novateur à la fois. Notre classement factice des styles, bon pour les besoins de la conversation, n'existant pas, on ne s'embarrassait pas de savoir si l'on était encore roman, ou déjà gothique, ou à la veille d'être renaissant. On se souciait seulement d'être bon architecte. Seul, l'art de bâtir existait, non ces entités que nous nommons les styles. Et cet art évoluait sans cesse suivant une courbe logique, pénétré à la fois de liberté et de discipline. Si, du jour où un maître maçon, roman pour nous, eût inventé la croisée d'ogives, personne n'avait voulu user des diagonaux sous prétexte de ne pas l'imiter, nous n'aurions pas eu la voûte gothique. La méthode modeste de nos devanciers suivie aujourd'hui ne favoriserait pas les célébrités tapageuses; mais si nous n'avions pas le style Guimard ou le style Gaudi, peut-être aurions-nous un style commun à tous, greffé sur notre tradition nationale, dans lequel chacun se reconnaîtrait.
Que ce résultat soit possible ne me paraît pas discutable. Mais pour qu'une éclosion se produise, une atmosphère favorable est nécessaire. Le remède en cela comme en tout doit être d'ordre intellectuel. Il faut réformer l'enseignement
DU NEO-GOTHIQUE AU MODERNE
courant, établir une doctrine et œuvrer suivant une discipline. Le jour où cela sera, il y aura des chances que des talents naissants se manifestent en des œuvres pleines de vie et d'originalité.
Cette originalité, les matériaux euxmêmes nous la suggèrent. Ils nous y poussent malgré nous et elle transparaît çà et là, voilée par les erreurs coutumières. Le fer et le ciment permettent maintenant des solutions que les anciens ne soupçonnaient pas. Après les progrès de la métallurgie, s'obliger à voûter comme les gothiques, c'est oublier que nous n'en sommes plus réduits comme eux à l'emploi de la pierre et du moyen appareil. Garder l'ossature de leurs églises, qui pour eux était une nécessité de construction, mais qui pour nous ne s'impose aucunement, c'est vouloir perpétuer des formes devenues vides de sens. S'interdire la coloration naturelle qu'apportent avec soi les matériaux variés, c'est aller contre l'esprit de ce moyen âge lui-même, qui, toujours, se préoccupa d'ajouter la couleur à la pierre jusque dans ses façades. Et croire le sentiment religieux exclusivement lié au parti ogival, c'est là un préjugé dont on a pu voir la faiblesse au cours de cet article. De l'étude de notre moyen âge, il nous faut tout de même retirer autre chose qu'une forme d'arc ou un tracé de colonnette. C'est son esprit qu'il faut reprendre, non les formules qu'il employa et dont ses architectes euxmêmes ne voudraient plus s'ils revenaient. Car l'Art est une chose et l'Archéologie en est une autre. Comme les maîtres maçons romans du xne siècle, c'est une interprétation nouvelle de la tradition antique que nous devrions essayer; de cette discipline sortirait un art qui serait pour notre société moderne ce qu'a été le gothique pour le moyen âge. Peut-être sommes-nous à la veille de le voir naître.