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FIG. I I — NOTRE-DAME DU PORT, A CLERMONT-FERRAND

(XI XII* siècles. Voûte en berceau continu.)

P.^GES d'art CHRETIEN

point, durent être consultés, car ils avaient, eux aussi, usé du même artifice; mais, au lieu que les constructeurs de Rome donnaient aux contreforts l'aspect d'une colonne engagée ou d'un pilastre, les maîtres maçons romans le réduisirent à ce qu'exigeait son rôle : un simple éperon couronné d'un glacis. Première manifestation de cet esprit rationnel qui devait être si fécond en résultats nouveaux.

L'expédient d'un contrefort extérieur suffisait pour une nef unique; avec une église à trois nefs, où ces deux éléments se trouvent séparés de toiate la largeur des collatéraux, il s'avouait impuissant. On fut donc amené à renforcer la voûte elle-même à l'aide d'arcs doubleaux qui la supportaient et la morcelaient en travées. De là, une deuxième formule : la voûte en berceau avec arc doubleau à chaque travée. Elle est celle de Saint-Sernin de Toulouse et de Saint-Étienne de Nevers (fig. 12).

Nés de l'échafaudage dont ils représentent un élément rendu permanent, les arcs doubleaux ne sont pas autre chose que la réalisation en pierre définitive des cintres en bois provisoires sur lesquels on établissait les voûtes en construction. Ils ont donc pu être inventés à nouveau au xi^ siècle, mais on peut supposer que nos architectes en ont emprunté l'idée à quelque monument romain, tel que les arènes de Nîmes, dont le rez-de-chaussée a des doubleaux portés sur des consoles. Ces arcs, indépendants de la voûte, lui servent d'ossature. La plus simple. logique commandait qu'on les fît correspondre aux contreforts extérieurs. Doubleaux et culées se tiennent, en effet, formant à deux le réseau de la nouvelle armature. Celle-ci se perfectionne encore, car par un artifice complémentaire, on relie à l'extérieur les contreforts entre eux à l'aide d'arceaux posés en encorbellement, et l'on bande à l'intérieur entre les piliers, des arcs qui déchargent le mur et le fortifient tout à la fois. Dans certaines églises, comme les Saintes-Mariés, l'épaisseur, à l'endroit des piles, atteint trois mètres.

Pareille armature, rassurante avec un seul vaisseau, était encore insuffisante avec trois nefs. On se servit donc, dans ce cas, pour contre-buter la voûte maîtresse, ou des tribunes ou des collatéraux.

Déjà, à Notre-Dame du Port de Clermont-Ferrand, les tribunes constituent un étrésillonnement de la voûte centrale. Elles l'épaulent sur toute sa longueur. Il en est de même à Saint-Sernin de Toulouse, à Saint-Martial de Limoges, à Sainte-Foix de Conques, à Saint-Étienne de Caen, où la voûte des tribunes est un demi-berceau

ifig- >3).

A Saint-Eutrope de Saintes, à Saint-Trophime d'Arles, ce sont les collatéraux qui jouent ce rôle. Montés jusqu'à la naissance des hautes voûtes, ils viennent buter celle-ci au point précis où la poussée s'exerce, et leurs voûtes, elles aussi, comme celles des tribunes, affectent la forme d'un demi-berceau. C'est donc, dans les deux cas, un véritable arc-boutant ininterrompu que nos maçons ont établi. Ces voûtes latérales en quart de cercle contiennent le germe de ce futur organe. L'arc-boutant n'en sera que le sectionnement. Rien ne montre mieux combien les solutions gothiques sont à l'état latent dans l'architecture romane, et comment elles en dérivent.

Même avec sa ceinture d'arcs encorbellés, la voûte en berceau cerclé de doubleaux était une solution offrant peu de ressources. 11 est remarquable qu'avec un moyen aussi pauvre, nos constructeurs aient pu bâtir une basilique de l'importance de Saint- Sernin de Toulouse, dont le chœur fut consacré en 1096.

LA PREPARATION ROMANE

Phot. N. D.

FIG. 12 — SAINT-SERNIN DE TOULOUSE (lOQÔ. Voûte en berceau avec doubleaux.)

La reine du Midi, avec les quatre collatéraux qui accompagnent sa nef, les deux bas côtés qui flanquent son transept, les neuf absides qui entourent son chevet, les vastes tribunes à larges baies qui s'ouvrent sur tout le pourtour intérieur, et la tour qui la surmonte, se présente comme le spécimen le plus parfait de l'école du Lan-

guedoc. Cette école, si elle n'a pas une existence à part bien assurée, puisqu'elle adopte la structure propre à celle d'Auvergne, dont elle paraît être le prolongement, a du moins su la première élever des monuments de premier ordre, de proportions plus vastes et plus harmonieuses, d'une hardiesse plus grande que ceux du Centre auxquels ils se réfèrent. Certaines ressources particulières, telles que l'emploi systématique des doubles voussures amenant une modification des piliers, l'usage constant de la brique rouge et la supériorité de sa sculpture, lui donnent tout de même une physionomie qui lui est propre. A Saint-Sernin de Toulouse, cette originalité d'aspect s'impose au regard, au dehors par les murailles que réchauffe le roux des briques, au dedans par le fini nerveux de ses innombrables chapiteaux. Et l'on ne pense guère à l'Auvergne quand on contemple d'une tribune l'admirable enfilade de ses douze arcs doubleaux qui se recourbent indéfiniment sous sa voûte, prolongés jusqu'au sol par une colonne engagée (i).

En même temps que cette ossature faite des doubleaux, des contreforts et des arcs encorbellés se constituait, une innovation dans le tracé des arcs amenait un changement dans la forme des voûtes. Cette innovation est l'arc en tiers-point, dit encore arc brisé ou aigu. Elle amène un troisième type de voûte : la voilte en berceau brisé dvec arcs doubleaux de même tracé.

Les églises romanes voûtées de la sorte sont nombreuses en Provence, dans le Languedoc et dans la Bourgogne : abbatiale de Beaune, Saint-Trophime d'Arles, église de Bénévent-l'abbaye, Saint-Étienne d'Agde, Saint-Pons de Thomières, Saint- Lazare d'Autun (fig. 14).

Sauf la forme des arcs, les voûtes en berceau de cette catégorie ne diffèrent pas des autres. Mais il est une disposition particulière, qui peut être classée comme une solution nouvelle, la quatrième : la voûte à berceaux transversaux.

Dans celle-ci, les berceaux, au lieu d'être parallèles à l'axe de l'église, lui sont perpendiculaires. Ces berceaux, posés en travers de la nef, se contre-butent l'un l'autre et n'exercent aucune poussée sur les côtés. L'équilibre est donc assuré, si les deux murs extrêmes, celui de la façade et celui du chevet, sont suflSsamment résistants.

Au point de vue de la poussée, on ne pouvait trouver mieux.

Cette solution, malgré son excellence technique, ne se généralisa pourtant pas et paraît avoir été rejetée, sans doute à cause de son inélégance. Des voûtes de ce genre arrêtent en effet la vue et suppriment toute envolée. Très rares sont les églises romanes dont les hautes voûtes furent établies d'après ce système. On ne peut en citer que trois : Saint-Philibert de Tournus, l'église de Mont-Saint-Vincent, en Saône-et-Loire, l'église de Palognieux, dans la Loire. Par contre, on l'appliqua fréquemment aux bas côtés, auxquels il semble qu'on ait voulu le réserver, parce que là l'inconvénient n'existait pas. Les églises dont les collatéraux sont couverts de berceaux transversaux sont nombreuses. Je n'en citerai 'que trois : l'abbatiale de Fontenay, dans la Côte-d'Or; l'église de Vertheuil, dans la Gironde; l'abbatiale de Bénévent-l'Abbaye, dans la Creuse (fig. i5).

Somme toute, la voîite hémisphérique s'apparente à la précédente en ce sens que,.

(i) Depuis lors, jM. Lefévre-Pontalis a démontré l'existence à part de notre grande école du Languedoc, au sujet de l'église de Beaulieu, dans la Corréze. Voir le Bulletin Monumental de 1914, p. 58.

LA PREPARATION ROMANE

répétée comme les berceaux transversaux, elle n'exige non plus aucun contrebutement. Par elle, nous avons une cinquième et une sixième solution, car elle comprend deux variétés : la coupole sur trojnpes et la coupole sur pendentifs (i).

La trompe est un arc diagonal bandé dans un angle, et surmontant une sorte de niche ou conique ou en cul de four. Grâce à cet artifice, l'architecte passe du plan

Phot. Mon.'Hist.

FIG. l3 — TRIBUNE DE SAINT-ÉTIENNE DE CAEN (xii* siècle. Voûte en quart de cerc!^.)

carré au plan octogonal, et il lui est alors facile d'établir une voûte hémisphérique ou coupole. Ronde chez les Romains et les Perses, cette coupole est d'ordinaire à huit pans chez nous.

(1) La coupole sur trompes a une origine plus ancienne que la coupole sur pendentifs et est moins parfaite. De là l'ordre suivi ici. Mais il est possible qu'en France la coupole sur pendentifs ait précédé la coupole sur trompes.

Phot. Mon. Hist.

FIG. 14 — COLLÉGIALE DE BEAUNE, CÔTE-d'oR (xip siècle. Voûte en berceau brisé.»

La coupole sur trompes est d'un usage constant en Auvergne, en Bourgogne et dans le Midi pour le carré du transept et le rez-de-chaussée des clochers. Dans ces églises, alors que la grande nef est recouverte d'une voûte en berceau, la croisée du transept l'est d'une coupole. On peut donc observer les deux à Beaune, à Parav-le- Monial, à Notre-Dame du Port de Clermont-Ferrand, à Saint-Trophime d'Arles, à Saint- Sernin de Toulouse,à Notre-Dame d'Ainay de Lyon,àXotre-DamedesDoms d'Avignon.

LA PRÉPARATION ROMANE

Phot. Mon. Hist.

PIG. i5 — ABBATIALE DE BÉNÉVENT-l'aBBAYE, CREUSE

(xii« siècle. Voûte en berceaux transversaux dans le collatéral.)

Ce système de voûtement était commode mais lourd. Aussi l'a-t-on rarement appliqué à des églises entières. Nous en avons cependant deux beaux exemples : Saint- Hilairc de Poitiers, vers 1 1 3o, et Notre-Dame du Puy-en-Velay (fig. i6).

La cathédrale du Puy est un des plus beaux monuments de France. Bâtie a pic au

sommet d'un des rochers qui surplombent la ville, elle doit à sa position inaccessible la légende qui l'apparente à la Santa-Casa de Lorette : c'est la « cathédrale des anges » bâtie par de surnaturels maçons. L'alternance irrégulière de la pierre grise volcanique et du calcaire blanc fait d'elle une sorte de damier gigantesque. Près d'une haute tour, un petit dôme la surmonte qui n'est que la septième de ses coupoles. Les six autres, plus basses et couvertes d'un toit commun, forment les six travées de la nef centrale. De ces travées, l'ordonnance est aussi élégante qu'originale. Chaque arc doubleau, tracé en tiers-point, supporte un mur percé d'une arcade, et dans les angles, six colonnettes décorent chaque trompe.

Pratique comme exécution, la trompe ne satisfaisait pas nos architectes. Elle n'est au fond qu'un expédient commode pour éviter la difficulté du problème. Celui-ci se posait ainsi : comment racheter le carré en passant de son plan à celui du cercle ? Ce problème, le pendentif seul le résout parfaitement.

Le pendentif est une section triangulaire de coupole. Les quatre grands arcs de la travée et la calotte sphérique à laquelle appartiennent les pendentifs forment une pénétration, dont le résultat est de déterminer quatre triangles sphériques inscrits entre des courbes. C'est en réalité un commencement de coupole échancré par des arcs. Aux quatre angles du carré, les pendentifs se déploient comme des éventails, jusqu'au haut, où leurs concavités se rejoignent pour former un mur circulaire. C'est l'assiette rêvée pour l'établissement d'une coupole exactement ronde.

Tel est le système employé dans notre école du Sud-Ouest, à Saint-Pierre d'Angoulême, à Saint-Front de Périgueux, et qui avait été au vr siècle la grande trouvaille byzantine (6g. 17).

La coupole sur pendentifs est une admirable création; mais, pour produire tout son effet, elle doit être traitée en motif central, en organisme unique autour duquel rayonnent, comme un simple accompagnement, les membres secondaires du corps architectural constitué par elle. C'est ce qu'avait compris Anthémius de Tralles, à Sainte-Sophie de Constantinople, où l'impression produite dès l'entrée par cette énorme calotte de 3i mètres de diamètre, élargie par deux demi-coupoles et cinq niches, est si profonde. C'est ce que comprendront, mais moins bien. Bramante et Michel-Ange à Saint-Pierre de Rome, Hardouin Mansart aux Invalides. Dans nos églises romanes, où l'emploi de la coupole est limité à recouvrir une série de travées, sa valeur architecturale disparaît. Le moyen âge ne tirera rien de ce système de voùtement qui ne lui convenait pas. Celui dont il devait le mieux s'accommoder et finalement en déduire une nouvelle et parfaite façon de voûter, ce fut la voûte d'arêtes, la septième des solutions romanes.

La voûte d'arêtes, compromis entre la coupole et le berceau, est une pénétration de deux voûtes en berceau. Formée par leur intersection, elle se compose de quatre compartiments triangulaires séparés par des arêtes qui dessinent sur elle une sorte de croix de saint André. Ces arêtes, d'un tracé elliptique chez les Romains, sont généralement en plein cintre dans notre architecture. La conséquence de cette simplification fut de bomber la voûte : inconvénient qu'on évita parfois en la faisant de la pénétration de deux berceaux brisés.

En plein Paris, les Romains du iv« siècle avaient construit une voûte d'arêtes de grande dimension que l'on peut voir encore : c'est celle des Thermes de Julien

LA PRÉPARATION ROMANE

Phot. Mjn. Hist.

FIG. l6 — SAINT-HILAIRE DE POITIERS (ii3o. Coupoles sur trompes.)

l'Apostat, au musée de Cluny. Chez 'nos constructeurs, cette Iforme apparaît dès le début, quand ijs s'exercent, au xi^ siècle, à voûter leurs églises. Employée d'abord

pour les cryptes, exemple l'église de Jouarre (Seine-et-Marne), elle fut appliquée ensuite aux bas côtés, exemple l'église de Souvigny (Allier), et l'on s'enhardit enfin à en recouvrir la nef centrale et le chœur, exemple Notre-Dame de Saint-Dié.

Les voûtes d'arêtes, au moins pour la nef et le chœur, sont devenues rares, de nombreuses qu'elles étaient. Cela tient à ce que les gothiques les remplacèrent par les leurs. Mais elles sont encore innombrables dans les collatéraux. Notre-Dame du Puy, voûtée en coupoles, et Saint-Sernin de Toulouse, voûté en berceau, ont leurs bas côtés recouverts de voûtes d'arêtes. Et ce cas est général. Les plus belles voûtes d'arêtes qui nous restent de la période romane sont celles de la nef de la Madeleine de Vézelay (Yonne) (fig. 18) (i).

L'avantage de ce système dut apparaître considérable aux techniciens de l'époque. 11 a celui, en effet, de localiser la poussée aux quatre coins de la travée. Dès lors, un puissant contrefort placé à chaque retombée suffit à maintenir l'équilibre, et l'on peut, sans compromettre sa solidité, ajourer le mur en le perçant de fenêtres. Un arc formeret vient d'ailleurs à ce moment compléter l'armature : c'est lui qui supporte la voûte le long des murs, et qui va d'un doubleau à l'autre, formant avec eux le carré. La voûte d'arêtes ainsi établie résolvait donc à peu près la question de la poussée et celle de l'éclairage.

Pour l'immense nef de Vézelay, que les collatéraux séparaient de ses contreforts, on dut chercher un moyen complémentaire. L'architecte crut l'avoir trouvé dans des tirants de fer fixés à chaque travée. Encore aujourd'hui, on peut voir au-dessus des hauts chapiteaux d'énormes crochets pareils à des bras recourbés. Primitivement, des tiges y étaient fixées, qui traversaient la nef, unissant l'un à l'autre les deux bouts de chaque arc doubleau. Ces barres transversales, désagréables à voir, mais indispensables, devaient empêcher ces puissants arcs de pousser au vide. Qu'ils aient fait partie de la première construction comme c'est probable, ou qu'ils aient été ajoutés après coup, comme le veut M. Ch. Porée, les tirants de fer de Vézelay furent insuffisants. Sous la poussée des voûtes mal maintenues, les murs s'inclinèrent au dehors, la clef des doubleaux s'affaissa, et les reins de ces arcs se relevèrent. Le résultat fut d'amener un tracé nouveau, en anse de panier, mal assis sur des piliers ayant perdu leur aplomb. Trop faibles contre un pareil mouvement, les tirants de fer durent se rompre, ou, mis après, ne l'arrêtèrent qu'à demi. Précipitamment, on éleva, dès le xiii* siècle, des arcs-boutants grossiers qui empêchèrent la ruine de l'édifice (2). /

(1) R. de Lasteyrie {l'Architecture religieuse e« France à l'époque romane, p. 425), et C. Enlart {Manuel d'Archéologie française, t. 1", p. ^SS), regardent la nef de Vézelay comme une reconstruction postérieure à l'incendie qui détruisit le moùtier de Vézelay, le 22 juillet 1120, faisant i 127 victimes. Nous connaissons le fait de l'incendie par la Chronique de saint Maixent (Mabille, Chronique des églises d'Anjou, p. 429) qui dit : « Antio MCXX, XI Kal. Aug. tnonasterium S. Mariœ Magdalenœ de Vii^eliaco combustum est cum MCXXVII hominibus et feniinis. >> Par contre, M. Charles Porée, archiviste de l'Yonne, dans sa monographie de Vézelay, p. 16, considère toujours cette nef comme étant celle qui fut consacrée en 1 104 et déclare incertaine la date de l'incendie survenu au xii' siècle. L'opinion de M. de Lasteyrie est la seule acceptable. On ne comprendrait pas, en effet, une pareille nef au xi* siècle, et le texte du vieux chroniqueur est formel. Quant à l'identification, admise par tous, du narthex avec Vecclesia peregrinorum consacrée en ii32, sous prétexte que ce narthex s'appelait encore récemment « église des pénitents ou des catéchumènes », elle est plus que douteuse. On ne peut donc rien en conclure au sujet de la nef.

(2) Viollet-le-Dlc, Dictionnaire d'architecture, article « Construction », t. IV, p. 26.

LA PRÉPARATION ROMANE

Je note à ce sujet combien est fausse l'opinion, adoptée par M. Porée, qui attribue à VioUet-le-Duc, en les lui reprochant, les arcs-boutants de la nef de Vézelay. Ceux-ci existaient avant lui : il les refit seulement à neuf comme ceux du chœur. Déjà, une phrase de VioUet-le-Duc, dans la page citée en référence, m'en avait donné le soupçon . J'ai pu m'en convaincre complètement en examinant les plans originaux du grand architecte, conservés à la bibliothèque du Trocadéro. Ces relevés

Phot. Mon. Hisl,

FIG. 17 — SAINT-PIERRE d'aNGOULÊME (iio5 à 1128. Coupoles sur pendentifs.)

nous montrent la face latérale sous deux formes: état actuel et projet de restauration, donc telle qu'il la trouva, et telle qu'il devait la restaurer. Les arcs-boutants, grossièrement maçonnés, au dos couvert de tuiles, envahis par l'herbe, lézardés, sont dans le premier dessin. Le troisième contrefort seul en est dépourvu.

La ruine était de nouveau imminente, quand Viollet-le-Duc entreprit sa restauration, en i858, sous Napoléon III. Elle devait coûter un million. Tout fut repris en sous-œuvre et consolidé. Ne regrettons rien. Grâce à cette réfection, l'église de la Madeleine a repris une nouvelle jeunesse qui nous permet de l'admirer encore.

L'accident de Vézelay, qui, même réparé, peut toujours se constater, car les arcs demeurent déformés et brisés en trois endroits, est doublement intéressant. Aux constructeurs du xii^ siècle, il prêchait la nécessité de l'arc-boutant; pour nous, il est la preuve que ces architectes, plus préoccupés de technique que de mysticisme, ne songeaient qu'à bâtir droit et solide. L'argument qu'il comporte est à opposer aux théories vaines des rêveurs qui, devant les murs évasés et les voûtes alïaissées de nos vieilles églises, viennent nous parler de « raffinements d'esthétique » et d' « intentions symboliques ». De nombreux travaux d'allure scientifique ont été publiés sur ce sujet : c'est une fausse érudition qui ne recouvre que des sornettes.

Les maîtres maçons romans ne devaient pas se contenter longtemps de la voûte d'arêtes. Par elle, ils furent amenés à une huitième et dernière solution : la voiUe sur croisée d'ogives. Les ogives sont, à l'origine, deux arcs diagonaux en plein cintre réunis par une clef, qui se croisent sous la voûte en forme d'X. Sur leurs reins, comme sur un cintre mobile, les voutains sont posés. Elles les supportent, et déversent tout le poids aux points de leur retombée.

Toute nouvelle qu'elle apparaisse, la voûte d'ogives n'est que le perfectionnement de la voûte d'arêtes. Celle-ci la contenait en germe, dans son échafaudage même. Nos architectes firent pour les ogives ce qu'ils avaient fait pour les doubleaux : ils exécutèrent en pierre et rendirent permanent un élément de soutènement qu'ils n'employaient jusque-là qu'à titre provisoire durant le temps de la construction (fig. 19).

Aussi facile à appareiller qu'une voûte d'arêtes l'est peu, une voûte de ce genre devait, le jour où l'on aurait inventé l'arc-boutant, réaliser parfaitement toutes les conditions de stabilité auxquelles la voûte d'arêtes ne satisfaisait qu'à demi. Aussi, s'y tiendra-t-on comme à un résultat définitif.

Mais la voûte sur croisée d'ogives est-elle encore romane? Quicherat le pensait (i), la regardant comme telle, quand elle n'était pas accompagnée d'arcs-boutants : ce qui a été le cas de 1120 à ii55 environ, par exemple à l'ancien Saint-Denis et à Saint- Germer. Aujourd'hui, on la considère comme essentiellement gothique. Laissons ces mots qui n'ont pas de sens. 11 reste que les architectes français, au début du xii« siècle, imaginèrent, ou dans l'Ile-de-France ou dans la Normandie, ce nouveau procédé de voûtement.

Ils ne virent dans les ogives que des arcs de renfort. C'est leur sens étymologique : augivus vient de augere. Le biographe de Philippe-Auguste dira de lui qu'il était « l'arc ogif de la foi catholique », catholicœ fidei validus defensor et ogis (21. Ce que le roi de France était pour l'Église et pour la patrie, la croisée d'ogives l'est pour la voûte et pour l'édifice : elle les soutient, leur donnant le nerf indispensable.

Simple expédient de maçon, ces arcs en croix iront d'abord de concert avec les éléments courants du style usité jusque-là. En i iSy, Suger, en train de bâtir Saint- Denis, où on en exécute pour la première fois de grande dimension, jette son dévolu sur les colonnes des Thermes de Dioclétien. Il y renoncera en faveur des carrières de

(i) J. Qlicherat, Mélanges d'archéologie, t. II, p. 95, 144, 497. (2) Dans la Caroléide de Nicolas de Brai.

Pontoisequi lui tournironT du beau calcaire blanc pour ses piliers. Mais tout d'abord, dans son esprit, les colonnes romaines devaient supporter les voûtes gothiques.

Ah! les anciens n'avaient tout de même pas nos idées de catalogue sur les époques et les styles! C'étaient de vrais artistes qui se servaient indifféremment des formes jugées les meilleures, et les accouplaient à leur gré. Pour eux, il n'y avait qu'une seule architecture, la bonne, et qu'un seul vocabulaire architectural, où chacun puisait, comme dans un dictionnaire, les mots dont il avait besoin pour s'exprimer. Nul système archéologique ne présidait à leur choix, mais simplement l'utilité, et cela seul explique, sans qu'il faille chercher plus loin et parler d'archaïsme, pourquoi certaines formes persistent ou reviennent à des époques où, par ordre de nos classificateurs modernes, elles ne devraient plus exister.

Une fois inventés, les arcs ogives supplantent tout. Leur excellence' est telle que nos maçons n'en veulent point d'autres, et de là des réfections de voûtes qui transforment complètement nos anciens monuments. Dans le Midi, on les trouve à partir de I i5o, dans des églises notoirement romanes, comme le porche de Saint-Guilhemdu-Désert, le transept de la cathédrale de Maguelonne. la crypte de Saint-Gilles, le porche de l'abbatiale de Moissac, le porche de Saint-Victor de Marseille. Dans le Nord, leur pays d'origine, ils apparaissent un quart de siècle plus tôt au déambulatoire de Morienval et de Saint-Denis.

Avec eux et les arcs-boutants, d'abord sous forme de murs pleins, comme à Saint- Martin-des-Champs, puis dissimulés sous les combles, comme à Saint-Germer, enfin rasant timidement les toits, comme à Domont, les architectes du milieu du xii« siècle légueront à leurs successeurs une méthode parfaite de voùtement. Des chefs-d'oeuvre naîtront, dont tout le mérite ne reviendra pas à leurs auteurs immédiats, car c'est cette longue préparation romane qui les aura rendus possibles.

Et là, il est bon de dire encore, en se référant toujours à \'ézelay, combien notre vieille architecture, éducatrice de la nouvelle, laissait à celle-ci, en même temps que des pratiques plus savantes, une haute tradition d'art et de beauté qu'elle n'a pas su entièrement conserver. La plus singulière impression que m'ait laissée Vézelay, c'est la supériorité de la nef romane sur le chœur gothique. Celui-ci est pourtant plus savant, et celle-là représente une formule imparfaite. Mais la technique ne va pas nécessairement de pair avec la beauté,- et savant n'est pas synonyme d'artistique.

A la Madeleine de Vézelay, rien n'égale le bel aspect décoratif de cette nef, de proportions si harmonieuses, où toutes les lignes se poursuivent et se relient, ponctuées par de symétriques ornements. Un bandeau tourne autour des grandes arcades, un second autour des doubleaux, un troisième à la place des formerels, qui ne sont que la continuation des tailloirs des chapiteaux. Un quatrième, orné de palmettes, réunit les bagues entre elles, barrant toute la nef d'un grand trait horizontal que l'architecte de Notre-Dame d'Amiens imitera un siècle plus tard. Bien décorée, cette nef bâtie de pierres variées, avec des doubleaux aux claveaux alternativement blancs et gris et des bandeaux roses, est admirable. A côté de cette ampleur, de cet aspect gras et de cette couleur, le chœur gothique parait maigre et sec.

C'est d'ailleurs l'impression générale que laisse dans l'âme de beaucoup d'artistes un voyage à travers la France, et que j'ai pour ma part vivement ressentie: nos églises romanes sont plus intéressantes que nos églises gothiques. Si on les juge au

LA PREPARATION ROMANE

Phot. Mon. Hist.

FIG. 19 — SAINT-ÉTIENNE DE CAEN (xii« siècle. Voûte sur croisée d'ogives.)

nom de l'esthétique, il faut leur reconnaître une grandeur et un caractère ornemental que les églises gothiques perdront progressivement, après l'avoir tout d'abord

hérité d'elles. La façade de Notre-Dame la Grande, à Poitiers, si petite en réalité, si grandiose en reproduction et pour l'œil, est un exemple entre autres de ^ce sens de la composition et des belles ordonnances. A mesure qu'il s'éloignera du roman, le gothique deviendra de moins en moins monumental. 11 acquerra d'autres qualités, mais celle-là lui fera défaut.

En ce chapitre, que j'ai voulu de pure technique, cette digression est un correctif pour éviter au lecteur d'injustes conclusions. Nous n'en avons que plus de droit à enregistrer la richesse de l'héritage roman.

Celui-ci était fait de plusieurs legs^ et nos meilleures provinces y avaient contribué. La Normandie léguait sa croisée d'ogives, l'Auvergne ses arcs-boutanls, le Languedoc sa sculpture, la Bourgogne l'arc en tiers-point. Enrichie par ces pourvoyeuses, l'école de l'Ile-de-France, prenant alors la tête du mouvement artistique qu'elle suivait péniblement jusque-là, allait conduire l'Art français vers de nouvelles destinées.

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