FIG. 290 — LA VIERGE AUX TROIS FIGURES
LA PEINTURE RELIGIEUSE
de longs cheveux noirs, qu'il a couronné l'effort de ses prédécesseurs. Contrairement à Michel-Ange, qui, plus génial, a passé comme une bourrasque dans l'art italien, faisant oublier et mépriser tout ce qui s'était fait avant lui et donnant des exemples, qui, suivis par des incapables, devaient être désastreux, Raphaël est venu non anéantir mais conserver, non effacer mais accomplir. Refaisant en lui-même et en quelques années une évolution qui avait duré plusieurs siècles, il a commencé par s'assimiler le plus parfait et le plus pur du passé. Michel-Ange avait été un furieux créateur, ivre de destruction. Éternel emprunteur, Raphaël a été tour à tour Giotto, Masaccio, Pérugin, Fra Bartholomeo, avant d'être lui-même. Alors, de toutes les ressources de l'art, telles que les avaient faites deux siècles d'expériences assidues, il a formé un langage qui, malgré les réactions postérieures, demeure la forme européenne de l'imagination plastique. Son art a donc ceci de particulier, qu'il est l'expression heureuse des rêves de tout un peuple, le miroir où se reflète, en s'affinant jusqu'à l'extrême perfection, tout l'art de son pays. Il a presque tout emprunté aux autres, mais ce qui n'est qu'à lui-même, c'est un sens de la beauté que personne n'avait jamais eu et que nul n'a possédé depuis à un si haut degré. Et c'est ce qui lui assure une place éternelle au tout premier rang, encore qu'il soit inférieur à d'autres pour certaines parties de son art. Michel-Ange le .surpasse comme dessinateur et Titien comme coloriste; mais il a pour lui, à un degré éminent, en plus d'une science de composition incomparable, ce que les hommes rechercheront toujours davantage dans l'art, la beauté. Voici quatre cents ans que la Madone de saint Sixte et la Vierge à la Chaise ont été
peintes : après quatre cents ans d'expérience humaine, ces deux œuvres incarnent encore aux yeux du monde l'idée de la forme parfaite.
A cette classification des Vierges de Raphaël par sujets traités, on peut superposer celle que suggère M. Louis Gillet, dans son livre sur le peintre d'Urbin. Plus que toute autre, elle fait voir quel était en somme le véritable sujet pour l'artiste : un simple problème de composition avec la Madone comme prétexte. Ce classement, on pourrait l'appeler géométrique, car il a pour base l'arabesque formée par le dessin, la géométrie des formes.
D'après cette idée, la Vierge à l'Enfant des panneaux rectangulaires correspond au problème suivant: Étant donnés deux corps, une femme et un enfant, l'une
FIG. 2qi — LA VIERGE TEBRANUOVA
drapée, l'autre nu, trouver un contour qui, de leurs deux formes, n'en fasse qu'une.
Des onze solutions trouvées, les cinq dernières sont magnifiques (fig. 292 et 294).
L'introduction du petit saint Jean-Baptiste amène un autre problème de géométrie et un autre arrangement, la pyramide. Il s'agit alors d'établir un triangle dont la tête de la Vierge forme le sommet et les deux enfants la base.
Cette recherche de la composition pyramidale est très sensible dans la Belle Jardinière et la Vierge au Chardonneret. On la retrouve dans les Saintes Familles, par exemple dans la Sainte Famille Canigiani, où elle confine à l'exagération (fig. 296).
Les panneaux circulaires sont au nombre de six. Dans le plus ancien, la Madone Conesiabile, la Vierge se détache en buste au milieu d'un cercle à moitié vide et il n'y a aucun rapport de lignes entre la figure dessinée et le cadre. Mais bientôt Raphaël se pose le problème de la composition circulaire, et après trois essais infructueux il le résout superbement en deux chefs-d'œuvre, la Vierge aux Candélabres et la Vierge à la Chaise. Là, l'accord est parfait entre la forme du tableau et le dessin. Ce cadre rond appelle ces lignes en spirale, et cette composition concentrique réclame une surface arrondie (fig. 291 et 298). Le problème change avec les Vierges de Majesté et les Saintes Conversations. Les deux courbes combinées, la pyramide et la circonférence, font place à l'ovale, aux échelons, aux cercles accouplés en forme de 8. Enfin, cette grammaire de l'art épuisée, Raphaël aborde l'arabesque libre et peint la Madone de saint Sixte. Celle-ci est à toute cette géométrie artistique ce: que le vers libre est à la prosodie (fig. 295, 297 et 3oo).
Les Saintes Familles relèvent du tableau ordinaire et se rattachent au type de la Nativité {ûg. 3oi).
La Vierge à la Chaise et la Vierge de saint Sixte sont les plus populaires des Madones de Raphaël. La première est la divinisation d'une race : nous ne pouvons