FIG. 295 — LA VIERGE AU BALDAQUIN
terrestre. Simple prétexte pour chanter en des rythmes variés l'enfance et la maternité, les Madones de Raphaël relèvent donc très peu de l'art religieux. Huysmans, qui les avait en horreur, les regardait même comme la source de ce virus païen qui .a infecté tout l'art chrétien pendant plusieurs siècles. Il écrit dans la préface du
Pérugin de l'abbé BroussoUe :
Pour ne prendre que ses œuvres du Louvre, nous sommes en face de Madones et de saints qui n'en sont pas: ce sont des Apollon et des Aphrodite : ses toiles sont tout ce que l'on voudra, sauf de l'art catholique et mystique; et après lui, ce fut son élève, l'odieux Raphaël, qui, avec ses matrones douceâtres et ses nourrices purement humaines, nous conduisit par une longue filière et de lentes transitions aux épouvantables niaiseries des marchands de saintetés de la rue Saint-Sulpice et de la rue Madame.
On peut les défendre, on les défend, en disant que, pour Raphaël comme pour Phidias, la beauté humaine suffit par sa perfection à suggérer le sentiment de l'éternel et du divin. Sans doute, dit-on, la Vierge de Raphaël a perdu tous les attributs de la nature céleste. Le nimbe qui la distingue se réduit à un simple fil fait d'un cheveu qui semble du même or que la chevelure, et souvent ce vestige lui-même s'évanouit. Mais avec quel art délicat il évite en ce tendre sujet toute allusion aux choses physiques! L'allaitement, c'est-à-dire une nourrice, qui, la gorge découverte, presse de ses doigts le globe fécond de son sein, ce thème si cher aux artistes du Xord, n'existe pas chez Raphaël. Il l'a écarté comme trop nature et parce qu'il mêlait à une idée auguste une idée trop crue de fonction. Ah! que les Madones flamandes, avec leurs berceaux, leurs linges, leurs bassins, leurs intérieurs de ménage, sentent le tripotage quand on les compare aux idéales Vierges du peintre d'Urbin! Lui, c'est à force de tact et de pudeur qu'il a su mettre dans ses Madones tout ce qu'une figure humaine peut exprimer d'idéal.
C'est très juste. Mais, en somme, que veut-on dire? Ceci, si je ne me trompe. Raphaël a cru que de faire la Vierge belle, pure et modeste, suffirait, et qu'elle serait ainsi suffisamment la Mère de Dieu. Or, cela ne suffit pas. Cela est insuffisant parce qu'il y a autre chose que ne nous disent pas ces formes parfaites et qu'il faudrait qu'elles nous disent. Les maîtres actuels, comme Hébert, qui ont voulu peindre à nouveau la Vierge-Mère, l'ont si bien compris, qu'ils ont cherché à faire une œuvre de sentiment plutôt qu'une œuvre plastique. En cherchant tant soit peu dans les écrivains préoccupés de sincérité, il serait
FIG. 2q6 — LA VIERGE ALDOBRANDINI
LA PEINTURE RELIGIEUSE
facile de recueillir la preuve que ces Vierges parlent surtout aux sens et que leur valeur chrétienne se réduit à peu de chose. Je citerai seulement deux passages, l'un de Taine, relatif à la Vierge à la Chaise, l'autre de Burckardt :
C'est une belle sultane circassienne ou grecque; sur sa tête est une sorte deJurban, et des étoffes orientales rayées de vives couleurs, bordées de franges d'or, tombent autour d'elle; elle se courbe sur son enfant avec un beau geste d'animal sauvage, et ses yeux clairs, sans pensée, regardent librement en face. Raphaël est devenu païen ef ne songe plus qu'à la beauté de la vie corporelle et à l'embellissement de la forme humaine. (Taine: Voyage en Italie, t. II, p. 176.)
De la sorte, Raphaël, sauf une seule exception, la Madone de saint Sixte, a toujours représenté dans la Vierge la femme, laissant aux spectateurs à apprécier s'ils reconnaissaient ou non en elle la Mère de Dieu, la Reine des anges, la Souveraine des deux entourée de tout l'éclat de la gloire mystique. Raphaël est aussi peu symbolique que possible; son art ne vit pas de pensées en dehors des formes .
(Burckardt, /e Cicérone,p.6'j^.)
La seule où l'on sente un souffle religieux est la Vierge de saisit Sixte. Encore faut-il faire abstraction de la sainte Barbe qui introduit dans le tableau un élément mondain.
Celui-ci est naturellement regardé par les raphaëlistes comme un contraste voulu.
Charles Blanc, dans sa Grammaire des arts du dessin, le dit ingénument :
Les deux figures agenouillées du pape saint Sixte et de sainte Barbe font encore éclater par leur caractère terrestre et celle-ci par une désinvolture un peu mondaine (qu'on ne s'expliquerait
pas du reste sans l'intention de produire un contraste) l'expression vraiment divine de la Vierge et de son Enfant (fig. 3oo).
Les Madones de Raphaël sont si belles qu'elles se feront toujours pardonner de n'être pas plus religieuses. Mais ceci est un point qu'il faudrait concéder. En ces