SAINT LAL'RENT DISTRIBUANT LES AUMÔNES
à gauche, un estropié à béquille tend la main. Deux femmes, quatre enfants et trois mendiants complètent cette scène, qui se passe devant l'ancienne basilique constantinienne du Vatican, démolie par Bramante pour faire place au Saint-Pierre actuel. 4 bis. L'empereur de Rome, Valérien, assis sur un trône, dans une niche, menace des verges posées à terre saint Laurent, qui, les mains liées derrière le dos, est poussé
par un soldat au milieu d'une foule brillante. Il faut noter à droite un accusateur à profil juif très prononcé et un personnage oriental à turban. Une draperie verte, tendue à mi-hauteur, forme un riche décor de fond.
5 bis. Un bourreau attise avec une fourche le feu du gril sur lequel saint Laurent est étendu. Un autre bourreau maintient le martyr avec une perche. Les assistants rient. Du haut d'une terrasse, l'empereur et l'impératrice, entourés de quelques courtisans, parmi lesquels deux Orientaux, assistent à la scène. Par une fenêtre de cet édifice, à gauche, on aperçoit le Saint dans sa prison bénissant un fidèle agenouillé. Cette fresque est très abîmée.
La vie de saint Etienne forme six tableaux très réguliers; le 3 et le 6, consacrés tous les deux au martyre, en représentent deux moments diff'érents. La vie de saint Laurent ne forme que cinq tableaux, le premier occupant la place de deux sur la paroi qui
est du côté de l'Epître, mais ces cinq fresques représentent tout de même six épisodes, la cinquième en reproduisant deux à la fois, et l'équilibre se trouve ainsi rétabli. On pourrait même en trouver sept. Le second panneau, en effet, peut être décomposéendeux. Les soldats qui veulent forcer la porte, derrière laquelle se trouvent les trésors de l'église, ne sont pas en rapport direct avec le Pape et le Saint placés à côté d'eux. Ce sont deux scènes distinctes, reliées seulement par un des deux'Suivants du Pontife, qui, le regard inquiet tourné vers la porte, fait un geste d'effroi.
Cette façon de morceler le récit et de le détailler en épisodes contigus n'est plus dans nos mœurs artistiques, mais il faut savoir l'accepter. Elle était dans les habitudes de l'époque. Fra Filippo Lippi, à la cathédrale de Prato, a représenté côte à côte Hérodiade dansant devant Hérode, Hérodiade en conciliabule avec la reine, Hérodiade remettant à sa mère la tête de
FIG. 3o8 — SAINT LAURENT DEVANT l'eMPEREUR VALÉRIEN
LA PEINTURE RELIGIEUSE
saint Jean-Baptiste. Et c'est une même salle qui sert de cadre aux trois scènes mêlées sans scrupule comme si elles se passaient simultanément, au même endroit. Prçs de quarante ans plus tard, Botticelli, sur les murs de la Sixtine, peindra six fois le même personnage, Moïse, dans le même tableau, dans un paysage unique, occupé à six actions différentes, et nul ne le trouvera étrange. Raphaël n'at-il pas, dans la chambre d'Héliodore, juxtaposé saint Pierre endormi dans sa prison et saint Pierre conduit par la main de l'ange? En somme, Fra Angelico est en avance sur son époque ; tout ici est d'une parfaite unité et d'une logique irréprochable. Un pilier, un pan de mur ou des remparts séparent toujours les deux scènes, qui ne sont jamais situées dans le même lieu .
Ces deux rubans de peinture ne sont pas seulement parallèles avec des sections concordantes. Les compositions elles-mêmes se répondent et, sauf dans un cas, les thèmes sont identiques. Il y a là deux ordinations, deux dis- ';
tributjons d'aumônes, deux comparutions devant le juge, deux martyres. En haut, le diacre jérosolymitain; en bas, le diacre romain. L'analogie est manifeste et intentionnelle. C'est un récit bilingue, une double traduction de la même vie. Evidemment, nous sommes en présence d'un virtuose qui a voulu jouer deux variations sur le même motif. Le danger était de se répéter; on a fait la gageure d'éviter toute redite, et c'est merveille de voir comment rien en ces deux récits ne se ressemble. Et voilà qui nous prédispose déjà en faveur de leur auteur, assez Imaginatif pour raconter à nouveau sans user des mêmes vocables, assez artiste pour s'éprendre de lignes et de couleurs au point de s'intéresser à l'expression presque autant qu'à la pensée elle-même. Vraiment, ce décorateur de cellules ne me paraît pas avoir été seulement un mystique, un extatique, un saint, comme le
FiG. Sog