I. SAINT LAURENT EN PRISON — 2. SAINT LAURENT SUR LE GRIL
veulent certains critiques. Il n"y a pas à en douter : ce religieux est un dessinateur de métier : ce Dominicain a un tempérament de peintre ; ce moine est un pur artiste.
La différence entre ces fresques et les peintures antérieures de Fra Angelico est frappante. L'artiste gracieux de Fiesole et de Florence s'y retrouve tout entier avec ses qualités de délicatesse exquise, de dictinction rare et d'aimable poésie, mais la facture a changé. De précieuse et de menue qu'elle était avec les tableaux, elle s'est faite synthétique et hardie. Presque plus rien ne reste du miniaturiste ingénu et de l'enlumineur d'antan. Un reflet seulement demeure, et la même joliesse, de façon que l'impression première est la même. C'est toujours charmant comme autrefois, mais le pinceau hésitant, qui sur les panneaux de bois s'éternisait en un travail patient, est devenu un outil sûr, bien en main, preste à brosser de larges surfaces d'enduit encore humide. C'est bien un peintre maintenant qui manie le pinceau, largement, par teintes sommairement modelées, en longues traînées pareilles à celles d'un lavis, à la façon des grands décorateurs afresco, comme faisait Taddeo Gaddi et les giottesques.
Il ne faudrait pas en conclure que Fra Angelico, avant ses travaux de Rome, pratiquait mal la fresque, car, au contraire, il nous apparaît déjà comme un fresquiste expérimenté en son couvent de San-Marco, où rien n'est pignoché. Quand ses frères, par la plume de Vasari, nous racontent que le saint homme peignait d'une seule venue, ne retouchant jamais ses peintures, afin de ne pas contrarier par un effort humain l'inspiration céleste à laquelle il les attribuait, qu'est-ce à dire pour nous, critiques moins crédules, sinon que ce moine peintre était un habile ouvrier qui savait bien son métier et produisait sûrement ses effets du premier coup?
Le style, lui, a sensiblement changé. Il s'est élargi, et un souffle nouveau l'anime qui vient de la terre et non du ciel. Fra Angelico a ouvert les yeux sur les réalités d'ici-bas. Il y a dans ces scènes, par exemple dans Saint Laurent distribuant des aumônes, un accent naïf de vérité et une franchise d'observation familière qui nous montrent le pieux moine sincèrement associé au mouvement naturaliste de son temps. Voyez ces estropiés au corps débile, cet aveugle à la marche hésitante, ces deux enfants au geste querelleur! Son spiritualisme se tempère de naturalism.e ainsi qu'il convient. Il nous apparaît là non plus comme le dernier des giottesques, mais comme le premier des renaissants.
Et puis, voici qui est nouveau encore : des pilastres fantaisistes, la colonnade de Saint-Pierre en perspective, des soldats vêtus à la romaine d'après l'archéologie du jour, l'aigle des Césars et un empereur qui paraît authentique, des niches où prennent place des statues antiques, tout un décor d'architectures classiques donné comme cadre aux pesonnages. Le Pape qui remet à saint Laurent agenouillé le calice et la patène, insignes du diaconat, a les traits de Nicolas V; c'est le portrait du Pape régnant. Nous reconnaissons sa pâleur, ses yeux vifs et son nez qu'on nous dit très long. Dans la fresque suivante, Sixte II a le masque d'Eugène IV, cet autre ami du peintre. C'est encore un portrait, et il en est d'autres certainement, car tous ces visages sont criants de vérité. Le soldat qui cherche à forcer l'entrée du palais pontifical est d'un mouvement admirable, souple et très observé. Le bourreau qui maintient saint Laurent sur son gril est dessiné comme une académie, et tous ces Juifs ont été vus certainement dans le ghetto de Rome. A examiner tout cela de près,
LA PEINTURE RELIGIEUSE
on a l'impression très nette que Fra Angelico a étudié la peinture contemporaine, entre autres les fresques de Masaccio et de Masolino à Santa-Maria del Carminé de Florence. Son regard, qu'on nous disait perdu dans un rêve sans fin, s'est abaissé sur ce qui l'entoure. Il a vu les Grecs et les Orientaux qui vinrent à Florence à la suite de Jean Paléologue et du patriarche de Constantinople pour le Concile de 1439; il a noté leurs costumes bizarres et leurs exotiques physionomies. C'est eux, certainement, qu'il a voulu représenter en ces étrangers somptueux, mêlés aux familiers de l'empereur Valérien. Enfin, il se préoccupe d'anatomie et de perspective, d'art antique et de reconstitution archéologique, et il cherche à perfectionner sa technique. Le renouveau naturaliste qui commence ne le laisse pas indifférent, et le voici qui rêve d'une transition entre le moyen âge finissant et la Renaissance encore à ses débuts.
Où donc de mauvais critiques ont-ils vu qu'il ne fut qu'un imagier de sacristie, étranger à l'art de son temps, qui toujours usa des mêmes formules et des procédés naïfs de l'enluminure? Est-ce donc parce qu'il fut moine et saint qu'ils veulent le reléguer dans l'imagerie pieuse en l'expulsant de l'art italien? (i)
Au moment où Fra Angelico — de son vrai nom Guido di Pietro, da Mugello, en religion Fra Giovanni da Firenze ou da Fiesole — œuvra si merveilleusement, cet art florentin du xv« siècle, en marge duquel on le veut mettre, était dans une période d'effervescence et de renouvellement. Deux tendances opposées, le spiritualisme mystique et le naturalisme païen, se disputaient le domaine de l'art. Les naturalistes d'alors s'appelaient : Masolino da Panicale, Paolo Ucello, Domenico Veneziano, Andréa del Castagno, Masaccio, Fra Filippo Lippi. Ils avaient comme pendant dans le monde des sculpteurs : Jacopo délia Quercia, Ghiberti, Donatello, Brunelleschi, auxquels on peut joindre l'architecte Michelozzo. Les spiritualistes contemporains, ou à peu près, étaient : Gherardo Starnina, Gentile da Fabriano, Vittore Pisano. Fra Angelico, ancien élève peut-être de Starnina, chez qui il avait eu Masolino comme compagnon d'atelier, prend place dans le second groupe avec Benozzo Gozzoli, son élève, le futur et magnifique décorateur du palais Riccardi, de San-Gimignano et du Campo Santo de Pise.
Les spiritualistes personnifiaient le grand courant mystique du moyen âge. Plus poètes qu'observateurs, se faisant de l'art une idée toute morale et presque religieuse, la beauté les préoccupait davantage que l'exactitude, et ils sacrifiaient sans hésiter la vraisemblance à leur imagination. Les naturalistes incarnaient l'humanisme naissant; ils étaient la première Renaissance. Peintres avant tout, ils apportaient dans l'interprétation des sujets sacrés un amour de la réalité, un studieux enthousiasme pour la nature et pour la vie, une indépendance croissante qui leur faisaient substituer l'allégorie palpable au pur symbole. C'était la lutte éternelle de l'idéalisme et du réalisme, de l'idée et de la forme. De ces deux conceptions d'art, l'une, la seconde, devait tuer l'autre et triompher définitivement avec la génération suivante de naturalistes : Pesellino, Baldovinetti, les Pollajuoli, Verrocchio, Lorenzo
(i) Les critiques mystiques (Vasari, Montalembert, Rio, P. Marchesc, P. Beissel, Jules Helbig) obéissent à un autre sentiment, mais favorisent, sans le vouloir, ce résultat. De ce culte mal compris de Fra Angelico dérive aussi l'idée que la piété peut remplacer le talent. Voir J.-C. BroussoLLE, la Critique mystique et Fra Angelico, 1902.
di Credi. Ceux-là, ouvriers habiles, peintres savants plutôt qu'artistes, plus préoccupés de technique que d'art, prépareront par leurs recherches réfléchies l'éclosion des grands génies du xvi* siècle.
Fra Angelico, avant de mourir, pourra deviner la défaite prochaine de son école et l'abandon de ses idées : il mourra, du moins, avec la consolation d'avoir fixé en d'inoubliables visions l'idéal religieux de ce passé qui mourait avec lui.
L'art du moyen âge avait visé surtout à rendre le sentiment, la vie morale, l'âme; ses peintres sont des traducteurs d'idées. La Renaissance s'appliquera de préférence à exprimer la sensation, la vision directe, la vie physique, le bel animal humain ; ses artistes sont des modeleurs de formes. Aussi, tandis que l'artiste médiéval insiste sur les visages pour tâcher d'y faire voir, ainsi que dans un miroir, l'âme de ses personnages, le renaissant, fasciné par l'anatomie du corps humain, cherche à dresser de belles académies, parfaitement équilibrées. Le premier est avant tout un interprète de la face humaine, indiflférent à ce qui n'est pas la physionomie; le second, héritier de l'art antique, se complaît dans une insensibilité sereine, afin de ne pas rompre par un trouble quelconque des lignes la belle harmonie rêvée.
Encore aujourd'hui, le public non artiste juge comme les spiritualistes du xiv« siècle et examine d'abord dans une figure peinte l'expression de la tête : il y a dans tout profane un Primitif qui sommeille.
Fra Angelico. chez qui l'expression de la physionomie est si intense, apparaît donc comme un représentant autorisé du moyen âge, mais il a déjà des soucis nouveaux qui l'apparentent aux novateurs.
Ceux-ci trouveront en Benvenuto Cellini un traducteur parfait de leur pensée, quand il écrira dans son ivresse de renaissant : « Sache que les cinq fausses côtes forment autour du nombril, quand le torse se penche, une foule de reliefs et de creux qui sont parmi les principales beautés du corps humain. » Et il est déjà très significatif, le mot de Paolo l cello à sa ménagère impatiente qui le pressait de prendre quelque repos : «Si tu savais quelle douce chose c'est que la perspective! » IndiflFérent au gril des côtes, peu préoccupés du point de centre et de la ligne d'horizon, les peintres siennois du xjv« siècle mettaient en tête des statuts de leur corporation la déclaration suivante : « Nous sommes par la grâce de Dieu ceux qui manifestent aux hommes illettrés les choses miraculeuses faites par la sainte foi. » Quel abîme entre ces deux textes! Cet abîme, c'est la génération de Fra Angelico qui l'a creusé.
Comme Giotto, le génial trécentiste, comme l'infortuné Masaccio, qui, avant de mourir à vingt-sept ans, sut inclure en quelques mètres carrés tout l'acquis de l'art à son époque, Fra Angelico a compris que l'art vrai et total n'était ni réaliste ni \ idéaliste, mais qu'il devait faire une part égale au rêve et à la réalité. L'observation directe de la nature doit être à la base de toute œuvre plastique, mais, cette vision une fois analysée, il faut la transposer en une réalité plus intense qu'anime un sentiment personnel. Le style n'est qu'à ce prix. Ceux-là seuls marchent dans la voie royale conduisant au paradis de l'art qui ont compris cette grande loi. Masaccio excepté, qui alors l'a mieux comprise que ce Dominicain, observateur attentif autant que délicieux rêveur?
Fra Angelico a moins de qualités charmantes que Gentile, mais il est plus natu-
LA PEINTURE RELIGIEUSE