FIG. 3 10 — LES QUATRE ÉVANGÉLISTES : VOUTE
raliste que lui. Il est moins incisif dans son dessin, moins sagace dans son observation que Pisanello, mais il a plus de distinction. Il n'a pas la grandeur et la force de Masaccio, ni non plus la vision exacte de Masolino, mais les autres naturalistes, Ucello et Castagno, sont des copistes tellement serviles, qu'on ne peut lui reprocher d'avoir défendu contre eux les droits de la pensée sur l'expression. En définitive,
il n'est inférieur en technique qu'à quelques-uns; il se montre le rival heureux des autres; il les dépasse tous comme sentiment religieux.
La valeur chrétienne de l'œuvre de Fra Angelico a été tellement exaltée par les critiques mystiques qu'il n'y a plus lieu d'insister. Mais quelle est exactement sa valeur d'art, et quelles sont les qualités de la langue artistique qu'il parle ?
Si l'on voulait en ces matières procéder à la façon des chimistes et peser en les analysant comme eux les éléments constitutifs d'une œuvre d'art, il faudrait dire qu'un tableau se compose de poésie, de dessin, de coloris et de lumière. Le peintre idéal serait celui qui incarnerait à la fois un poète de génie, un dessinateur impeccable, un coloriste savant, un luministe irréprochable. Et son œuvre devrait renfermer une somme de poésie et de dessin, une science du coloris et de la luminosité également parfaites. Cet artiste rêvé n'existe pas et le chet-d'œuvre ainsi défini est encore à faire.
Mais les maîtres qui sont les dieux de l'art ont réalisé en partie cet idéal : Michel- Ange, dans le plafond de la Sixtine, s'est révélé poète épique de gigantesque j envergure; Raphaël demeure le prince des dessinateurs et le roi de la forme; * Véronèse a dit le dernier mot du coloris, et Rembrandt a montré jusqu'où pouvait aller la magie du clair-obscur. Aucun d'eux n arrive au total exigé : Michel-Ange, coloriste novice, a ignoré les jeux de la lumière; Raphaël les a à peine soupçonnés; Véronèse, peintre descriptif, s'intéresse trop au côté pittoresque pour être appelé un grand poète; et, pour Rembrandt, il n'a jamais soulevé le voile qui lui cachait la beauté.
De Fra Angelico on peut dire tout de suite que l'aspect lumineux des choses lui échappe. 11 ignore les secrets du clair-obscur, et ce sont les ors chez lui qui. répandus à profusion et baignant tout de leur clarté, jouent le rôle du plein air dans la peinture moderne. Pour avoir su jouer de ces dorât ures, il est donc tout de même un peu luministe à sa façon. Son coloris est de convention et sa palette est pauvre, Mais c'est un harmoniste délicat et subtil qui, d'un ensemble de couleurs lisses et voyantes, sait faire un tout fondu, à la fois somptueux et finement nuancé, pareil à ces admirables tapis d'Orient dont l'étrange bigarrure nous ravit en même temps qu'elle nous surprend. Le sens de la couleur, chez lui, ne s'est pas développé au contact de la nature vivante; Fra Angelico n'est point en cela naturaliste ni observateur. Même en peignant a fresco, il a gardé son goût d'enlumineur pour les colorations fraîches. C'est un langage à lui, extrêmement joli, qu'il avait appris de Simone Martino et des miniaturistes d'Ombrie, et auquel il s'est tenu dès qu'il l'a eu trouvé, parce qu'il le jugeait avec raison bien approprié à sa pensée. Sa connaissance de la perspective est loin d'être rudimentaire. Le voici qui s'essaye sérieusement à rendre de longues colonnades et des murailles de ville fuyant à l'horizon; les architectures sont proportionnées aux personnages et les différents plans bien observés. Et ses paysages vraiment toscans, quel progrès sur les montagnes improbables taillées à la serpe par Giotto dans des billes de bois ! Sa science anatomique est d'ordre tout particulier, comme chez les anciens. 11 n'a vu dans l'anatomie que le côté statique, et c'est la mécanique des mouvements qu'il cherche à rendre. Ainsi compris, Fra Angelico anatomiste est un observateur sagace du corps humain, et ses attitudes sont toujours vraies. 11 est mal à l'aise quand il s'agit de rendre un geste
violent, mais, dans la traduction des mouvements calmes, il n'est inférieur à aucun de sa génération, non pas même à Masaccio. Fra Angelico dessinateur fera toujours l'admiration des artistes; et si, comme tel, il demeure incompris des autres, c'est parce qu'il est avant tout un traceur d'arabesques. Dans un tableau, l'arabesque échappe aux profanes, ainsi que l'équilibre des masses. Son dessin est fait de beauté et non d'exactitude; c'est la pureté de la ligne qu'il recherche, et sa parfaite conformité avec le modèle vivant lui importe peu. Quand sa main trace le contour d'un visage, la silhouette d'un corps ou la cassure d'un pli, il n'est pas attentif à la vérité du trait, mais à son élégance. Ce moine est un des plus purs traceurs de lignes qui aient jamais été. Il n'y a pour ne le point voir que les théoriciens d'ordre intellectuel et ceux pour qui la photographie est la seule norme en matière d'art.
Mais tout cela ne suffit pas à expliquer le charme prenant qui se dégage de ces peintures. Il y a autre chose, et c'est la poésie. Fra Angelico est poète. Il est de la race des lyriques, dont l'imagination, peuplée de rêves fleuris, embellit tous les objets. Ces peintres ont le merveilleux privilège de voir plus beau que les autres. Fra Angelico est un de ces transfîgurateurs de formes. Si son œuvre nous enchante davantage, c'est qu'elle est plus musicale et plus chantante. Mais son imagination n'a pas seulement, comme celle de Raphaël, le don d'embellir; elle purifie aussi, parce qu'elle est chaste. C'est un crible qui ne laisse passer aucune scorie. Ici, la pureté fut à la base de l'art.
Ce don de poésie qu'il avait reçu en naissant, il en doit le développement à son séjour à Fiesole et à Cortone, entre
Sienne, Pérouse et Assise, loin de la prosaïque Florence. 11 a subi là l'influence de Simone Martino, de Duccio, de Giotto. Les incorrects et sublimes chefs-d'œuvre des vieux maîtres trécentistes l'avaient pour toujours imprégné d'idéalisme chrétien; aussi plus tard, le réalisme de Donatello glissera sur lui sans laisser de trace, et il demandera seulement à Florence un peu de sa science technique.
FIG. 3 II — SAINT THOMAS d'aQUIN
Ce peu, qui lui suffira, nous parait insuffisant. Il est loin, en effet, de savoir tout ce qu'on pourrait exiger. L'époque où il a vécu et le genre de vie qu'il a mené en 1 sont les causes. Et l'on peut, si l'on veut, l'imaginer à l'école de Vinci. Mais ne rêvons pas trop d'un Fra Angelico savant. Il semble, en vérité, que dans ce domaine la science soit chose maudite. C'est elle qui a fait commettre à Michel-Ange son Jugement dernier, magnifique leçon de professeur, page païenne de l'art chrétien. J Et c'est elle encore qui a empêché le Raphaël romain de tenir les promesses du * Raphaël ombrien. Dès que la science prend le premier pas, tout le reste disparaît, et l'art disparaît du même coup, car alors c'est le triomphe du tour de force et de la bravoure sur l'émotion.
Tel qu'il est, le pieux moine peut être admiré, même au sortir des Chambres et de la Sixtine, par le visiteur qu'a troublé la grandeur de Michel-Ange et ébloui la perfection de Raphaël. La sincérité de son œuvre lui assure cette admiration.
De récents critiques ont voulu la diminuer en attribuant à Benozzo Gozzoli tout ce qui, dans ces fresques, trahit une évolution nouvelle. Je vois bien quelques différences de style, mais je persiste à croire que le développement du talent de Fra Angelico et l'influence des contemporains suffisent à les expliquer. Ainsi il aura eu jusqu'à la fin cette recherche du mieux qui est la caractéristique des vrais artistes. Gozzoli avait vingt-sept ans quand il l'aida. Que l'on prenne ses premières fresques, et l'on verra que leur caractère ne concorde en rien avec celles-ci. Et à part Gozzoli, qui était son assistant, Fra Angelico n'eut pour l'aider que des ghar^oni peu payés. Les comptes du Vatican en font foi. On trouvera ceux-ci dans les Arts à la Cour des Papes d'Eugène Mûntz, t. 1", p. loi, 112, 127. Il y est noté : pour Fra Angelico un traitement annuel de 200 ducats d'or, pour Benozzo Gozzoli un paiement mensuel de 7 ducats.
« Frère Jean » ne mérite donc pas seulement les surnoms de Beato et d' Angelico. Ce fut un grand artiste en même temps qu'un saint religieux. 1