MICHEL-ANGE, PEINTRE DE LA SIXTINE
En mars ou avril i5o8, Jules II, réconcilié avec Michel-Ange qu'il avait fait revenir de Bologne, le chargeait de peindre la voûte de la chapelle Sixtine. Au sculpteur irrité qu'on eût, après huit mois de travaux, abandonné son projet de tombeau pour entreprendre la reconstruction de Saint-Pierre d'après les plans de Bramante, le Pape offrait ce travail de peinture comme compensation. Dans une lettre à Fattuci, l'artiste nous apprend lui-même comment il en fut chargé :
« Dès mon retour, écrit-il, le pape Jules ne me permit pas encore d'exécuter son tombeau, mais me força de peindre la voûte de Sixte, et il fut convenu qu'il me payerait pour cela 3 ooo ducats. D'après le premier projet, je devais exécuter les douze apôtres dans les lunettes et remplir le reste avec les ornements d'usage. En abordant le travail, il m'a semblé toutefois, et je le dis aussitôt au Pape, que cela ne serait jamais qu'une bien pauvre chose. 11 me demanda pourquoi et je lui répondis: Parce que les apôtres étaient bien pauvres, eux aussi. Alors il me donna une commande nouvelle : je devais faire ce qu'il me plaisait, et il me le payerait en conséquence. » (i)
D'après les premiers historiographes de Michel-Ange, ses élèves, cette commande n'aurait pas été un acte spontané du Pape. Elle aurait été précédée d'une véritable intrigue ayant pour but de discréditer le grand artiste en l'acculant à un échec et de faire éclater la supériorité de Raphaël, qui, cette année-là même, commençait les peintures des Stan^e. Voici la version de Condivi, dans sa Vita di Michel Angelo :
« Bramante et d'autres rivaux mirent dans la tête du Pape qu'il devait faire' peindre à Michel-Ange la voûte de la chapelle du pape Sixte IV, en lui laissant espérer qu'il ferait là merveilles. Ils lui rendirent ce service par méchanceté, pour détourner le Pape des travaux de sculpture et parce qu'ils tenaient pour sûr que- Michel-Ange, ou bien n'accepterait pas et se brouillerait ave.c le Pape, ou bien accepterait et serait très inférieur à Raphaël d'Urbin; car ils estimaient que l'art véritable de Michel-Ange était la sculpture, ce qui est vrai. Michel-Ange, qui, jusque-là, n'avait pas travaillé en couleurs et qui savait combien il est difficile de
(i) La meilleure source de renseignements sur Michel-Ange, ce sont encore ses propres écrits, c'est-à-dire ses lettres et ses poésies, publiées plusieurs fois et en dernier lieu par Cari Frey. C'est pour y avoir puisé que la critique moderne aboutit à des conclusions un peu différentes de celles sur lesquelles on vivait depuis quatre siècles, se confiant trop en quatre écrits contem-j porains de l'artiste, mais qui relèvent plutôt du panégyrique: Vite degli architetti, pittori e seul- \ tori, par Vasari; Vita di Michel Angelo, par Condivi; Quatre entretiens sur la peinture, par | François de Hollande; Mémoires de Benvenuto Cellini.
LA PEINTURE RELIGIEUSE
peindre une voûte, chercha par tous les moyens à se dégager, en proposant Raphaël à sa place, et en donnant pour excuse que ce n'était pas son art et qu'il n'y réussirait pas.
Il alla si loin dans ses refus que le Pape se fâcha presque .
Alors, quand il vit l'obstination du Pape, il se résolut enfin à l'œuvre. »
Vasari, dans ses Vite, fait un récit analogue :
« Ceux-ci ( Bra mante et les autres envieux) voulaient ainsi le réduire au désespoir, en lui enlevant sestravaux de sculpture qui l'immortalisaient pour le contraindre à entreprendre un genre de peinture où il devait se ^montrer inférieur à Raphaël, puisqu'il n'avaitpas eu encore l'occasion de le pratiquer; et, en supposant qu'il réussît contre leur attente, ils espéraient irriter facilement le Pape contre lui, détruire son crédit,enfin s'en débarrasser de manière ou d'autre. Michel- Ange eut beau allé.
guer son ignorance de la fresque et de la pratique des couleurs, Jules II fut inflexible, et l'artiste, voyant qu'il ne pouvait plus résister sans exciter la colère du Pape, dont le caractère était extrêmement violent, résolut d'obéir. »
La suite de l'histoire veut qu'on ait fait venir de Florence quelques peintres ayant l'expérience pratique de la fresque pour exécuter sur les murs les cartons de Michel- Ange. C'était Francesco Granacci, Giuliano Bugiardini, Jacopo di Sandro, Indaco Vecchio, Agnolo di Donnino et Aristotele da San-Gallo. Et Bramante fut chargé de construire les échafaudages. Le lo mai i5o8, Michel-Ange se mit à l'œuvre. Mais il était dit qu'il ne pourrait rien faire que seul. Comme en i5o5, pour le tombeau, il voulut bientôt tout faire par lui-même. Il commença par déclarer l'échafaudage de Bramante détestable et en refit un nouveau à sa façon.
« Jules II, dit Vasari, répondit, en présence de Bramante, qu'il permettait à Michel-Ange d'agir à sa fantaisie. 11 se tira aussitôt avec habileté de ces constructions au moyen de contrefiches isolées des murs par des procédés à lui, procédés qui furent dorénavant employés, et par Bramante lui-même. »
Quant aux fresquistes venus de Florence, il les prit en grippe, se brouilla avec eux et finalement les mit à la porte. Alors, s'enfermant seul dans la Sixtine, seul avec quelques manœuvres comme Giovanni Michi, il entreprit cette surhumaine décoration de voûte, qui l'occupa quatre années, où l'on compte 346 figures grandeur nature, et qui est, dit Vasari, « la plus belle fresque de l'art florentin ».
Phot. Anderson.