FIG. 339 — LE SACRIFICE
à Santa Maria de! Carminé. C'est en copiant l'une de ces dernières qu'il reçut du brutal Torrigiano, son compagnon d'atelier chez Bertoldo, le coup de poing qui lui défigura à jamais le visage.
Cet atelier de sculpture était, d'ailleurs, très mêlé, et les peintres y coudoyaient les sculpteurs. Nous y voyons, en effet, Lorenzo di Credi, dont les peintures sont si nombreuses qu'il n'est guère de collection publique en Europe qui n'en possède une ; Giuliano Bugiardini, qui viendra plus tard, à titre de fresquiste, aider Michel- Ange à exécuter la voûte de la Sixtine, et Niccolo Soggio. Et voilà qui serait fait pour nous surprendre si nous ne savions qu'à cette époque bienheureuse de l'art, la délimitation des différents arts plastiques, considérés comme des spécialités, n'existait pas encore. Ce qu'on cultivait alors, c'étaient les arts du dessin, et le dessin était à la base. La méthode avait pour résultat de former des artistes complets, aptes à toutes les besognes. Les exemples abondent de cette universalité. En 1334, Giotto, que ses fresques d'Assise viennent de rendre célèbre entre tous les peintres, est nommé architecte de la ville de Florence et s'attaque aux bas-reliefs du campanile. C'est le même artiste, Verrocchio, qui entreprend la statue équestre du Colleone, fondu en bronze à Venise, et qui peint le Baptême du Christ, actuellement à Florence. Et toute sa vie il tient boutique d'orfèvrerie. Lorenzo di Credi n'est connu que par ses tableaux, mais c'était aussi un sculpteur excellent, car Verrocchio, en mourant, lui confia le soin d'achever toutes ses statues dans ses ateliers de Venise et de Florence. Et n'est-ce pas Léonard de Vinci qui, dans un mémoire à Ludovic le More, où il lui offre ses services en énumérant ce qu'il sait faire, s'exprime ainsi : « Je puis égaler n'importe qui en architecture, et en construisant des monuments privés ou publics, et en conduisant l'eau d'un endroit à un
LA PEINTURE RELIGIEUSE
autre. Je puis exécuter de la sculpture en marbre, bronze, terre cuite. En peinture, je puis faire ce que fait un autre, quel qu'il puisse être. » On pourrait continuer indéfiniment à feuilleter simplement des monographies d'artistes du xv« siècle.
Quatorze ans se passent. En i5o3-i5o4 — Michel-Ange a alors vingt-neuf ans, et son David colossal, en^imarbre, venant après sa Pietà, a fait de lui le premier sculpteur de son temps, — le gonfalonier Soderini décide de faire décorer la salle du Conseil, au palais de la Seigneurie. 11 faut là deux fresques rappelant deux hauts faits militaires de la république florentine : la bataille]de Cascina, épisode de la guerre de Pise, en 1364, et la bataille d'Anghiari, livrée aux Milanais en 1440. A qui s'adresse Soderini? A Léonard de Vinci et à Michel-Ange. On ne dit pas que celui-ci ait fait de difficultés.
La commande de Léonard de Vinci remonte à i5o3, celle de Michel-Ange date de 1504.
On ne peut donc parler de concours. Mais, qu'on le voulût ou non, les deux oeuvres devaient réunir comme dans un tournoi les deux plus célèbres champions de l'art italien : le vieux Léonard, alors âgé de cinquante-deux ans, chef incontesté de toute l'école, et le jeune Michel-Ange, qui, bien que n'ayant encore produit que quelques œuvres, s'annonçait déjà comme le porte-drapeau autour duquel allait se rallier la génération nouvelle, acquise d'avance à l'ardent novateur.
Le thème offert était un tableau de bataille. C'était le même sujet sous deux aspects différents. Léonard de Vinci, chargé de la bataille d'Anghiari, peignit un combat de cavalerie; Michel-Ange, dans la bataille de Cascina, choisit le moment où les soldats sont surpris au bain par l'ennemi. En i5o6, tout était abandonné. Léonard de Vinci ayant voulu expérimenter un nouvel enduit à l'huile de son invention, sa peinture ne tint pas et, découragé, il l'abandonna. Quant au carton de Michel-Ange, il ne fut jamais exécuté pour des raisons que nous ignorons. Pour prouver cependant la justesse de son choix et montrer le résultat obtenu, Soderini fit exposer les deux œuvres.
« Le carton de Michel-Ange, écrit Benvenuto Cellini dans ses Mémoires, fut placé
Phot. Andersen.