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LES ELEVES D'INGRES

Les élèves d'Ingres ont déjà été l'objet d'un article de M. Maurice Denis sous forme de notices courtes, mais substantielles (i). Sauf pour quelques morceaux de choix, l'auteur, plus préoccupé de juger que de décrire, y bornait l'indication des œuvres à la désignation des lieux, et regrettait leur disparition prochaine sans qu'aucune reproduction en garde le souvenir. C'est en cela qu'il peut être complété. J'apporte ici dans ce but, avec des photographies, une énumération détaillée de ces peintures oubliées.

Comme date, celles-ci s'échelonnent sur la période qui va de 1840 à 1866. Les peintures de Timbal à l'église de la Sorbonne et celles de Signol à Saint-Sulpice sont les seules qui soient postérieures à 1870. Elles sont dues, pour la plupart, à l'initiative de Baltard qui, devenu inspecteur des Beaux-Arts, entreprit la décoration des églises de Paris.

De leur nombre, j'ai exclu délibérément l'œuvre de Flandrin et celui de Chassériau. Le premier est trop considérable pour qu'on ne lui fasse pas l'honneur d'un chapitre particulier. Le second, chaînon de transition entre Ingres et Puvis de Chavannes, et très influencé par Delacroix, s'élimine du groupe par son caractère même. Il convient, en le classant à part, d'en souligner l'importance au point de vue évolutif. Ni l'un ni l'autre, d'ailleurs, ne sont oubliés comme ceux'dont il va être question. Chassériau a encore ses admirateurs et déjà ses historiens, -^et pour Flandrin, privilégié comme emplacement, la piété filiale de celui qui le continue en assure la pérennité en de belles photographies.

Les peintures décoratives des autres élèves d'Ingres n'excitent pas la même curiosité. Nul dévot ne songe à leur rendre visite. Au fond des chapelles obscures où elles achèvent de s'effriter sous l'action du salpêtre et de l'humidité, qui s'inquiète d'en déchiffrer la signature et d'en dé mêler le sujet ? C'est donc une bonne œuvre que de les sauver de l'oubli. Le talent qu'ils y dépensèrent est assez grand, leur part d'influence sur ce qui s'est fait depuis assez reconnue, pour mériter que le pèlerin d'art s'y arrête. Nous ferons ici ce pèlerinage, non en allant d'une église à l'autre comme j'ai dû le faire moi-même, mais en examinant séparément l'œuvre religieux . entier de chacun de ces artistes.

I. Amaury Du val. — Amaury Duval se place naturellement en tête. Il fut le pre-

(i) « Les élèves d'Ingres », par Maurice Denis, dans l'Occident, août 1902 et dans Théories. Ce travail a été complété par un article de M. Besnard sur Brémond, dans {'Occident, décembre 1902. M. Alphonse Germain a consacré à Janmot un chapitre de son livre : les Artistes lyonnais.

mier élève d'Ingres, le fondateur, pourrait-on dire, de son atelier où il voisina dès le mois de novembre 1825 avec deux Allemands, un Brésilien et un Belge, en attendant les vrais élèves, les fils que le maître attendait. Théoricien subtil et conteur délicieux, c'est à lui que nous devons de connaître exactement la doctrine d'Ingres et la vie intime de son École âe dessin. Ses peintures d'église comprennent trois groupes : la décoration de la chapelle de la Vierge à Saint-Germain-l'Auxerrois en 1840; celle de la chapelle Sainte-Philomène à Saint-Merry en 1841 ; et celle de l'église de Saint- Germain-en-Laye de 1848 à i853. Il faut y joindre les vitraux du transept de Sainte- Clotilde : douze verrières représentant le Christ, la Vierge, Moïse et des anges.

A Saint-Germain-l'Auxerrois, un Couronnement de la Wer^e occupe tout le mur du fond au-dessus de l'autel. Quatre figures isolées, saint Jean, saint Joachim, sainte Anne, saint Joseph, servent de base à cette grande composition tracée, par suite de l'autel et de la voûte, en forme d'arc. Trois rangées d'anges multicolores au front couronné de roses, pareils aux ingénues des anciennes romances, s'y étagent l'une au-dessus de l'autre jusqu'au haut où le Christ et la Vierge forment une tache blanche (fig. 359). Dans la voûte, quatre anges au corps allongé de vierges romantiques garnissent les quatre voutains. A droite, sur un tympan isolé, une Assomption. Les apôtres étonnés regardent le tombeau vide, tandis qu'un ange volant dans le ciel leur montre le mystère peint sur le mur d'à côté.

C'est très joli, un peu sentimental et bien i83o. Au premier abord, cela plaît infiniment par son bel aspect décoratif et sa distinction. On ne s'aperçoit qu'après que la draperie du Christ trop plissée est en zinc, que cela, pèche par monotonie, et l'on est gêné dans son admiration par les souvenirs que cela réveille. Amaury Duval s'y révèle grand décorateur à la manière des giottesques dont il a vu les fresques en Italie, et l'ont sent trop qu'il s'en est souvenu. Cette obsession lui a enlevé toute personnalité. Le terrible M. Ingres avait bien raison quand il rabrouait le jeune Amaury pour son « amour exagéré des gothiques ». -

A Saint-Merry, deux murs placés vis-à-vis retracent la vie de sainte Philomène. A droite, l'empereur Dioclétien tend une couronne à la Sainte qui, à genoux entre le billot du bourreau et l'autel des idoles, préfère la mort à l'abandon de sa foi. Au-dessus, le Christ entouré d'anges reçoit la Sainte dans son paradis. A gauche, la Sainte, que les païens du haut d'un pont ont jetée dans le fleuve, est portée en l'air par deux anges devant une foule émue d'admiration (fig. 36o). Au-dessus, la Vierge fait accueil à la Sainte au milieu d'un cercle d'anges. Un tableau d'autel complète cet ensemble mural. On y voit sainte Philomène dans sa prison secourue par deux anges qui lui versent un baume réconfortant.

La scène du pont est d'une fraîcheur délicieuse. Elle est avec le tableau d'autel ce qu'il convient de retenir. Le reste n'a pas les mêmes qualités, mais a les mêmes défauts. Que manque-t-il donc à ce dessin de quattrocentiste attardé, à ces formes grêles et à ces harmonies pâles de blanc et de bleu? II manque la sève de réalisme qu'Ingres mettait dans ses oeuvres et le souci de faire nature qu'il enseignait. C'est dire qu'il manque l'essentiel tle la doctrine d'Ingres, et que de ses qualités maîtresses nous avons seulement ici un agréable fantôme. Au lieu de la bonne santé des formes prises à la source même de la vie, et que prônait le maître, l'élève a préféré l'élégance d'une vision faussée par ses souvenirs d'Italie. Devant cette erreur du disciple qui

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fait fausse route, le cri de Baudelaire rendant compte du Salon de 1846 revient à l'esprit : « Ce n'est pourtant pas ainsi, il faut le répéter sans cesse, que M. Ingres comprend les choses, le grand maître! » Or, ce disciple est celui qui a le mieux compris théoriquement l'enseignement d'Ingres. Formez donc des élèves! A Saint-Germain-en-Laye, Amaury Duval a décoré presque toute l'église : abside,

chœur, nef, chapelle de la Vierge, chapelle Saint-Georges, déambulatoire. Le reste n'est pas de lui. Dans la calotte de l'abside, le Christ assis, les bras ouverts, et qu'entourent quatre anges porteurs de palmes, trône au milieu d'un cercle de dix-huit saints. Le chœur est orné de deux anges sur chacun des deux arcs triomphaux et des quatre évangélistes sur le mur de la travée. Dans la nef, six grands panneaux occupent au-dessus de la colonnade l'espace intermédiaire des fenêtres. Sous les titres : 7erèMw, Charitas, Humilitas, Merces, Misericordia, Redejnptio, ils représentent : le sermon sur la montagne; l'arrivée du bon Samaritain et du blessé à l'hôtellerie; le festin du père de famille; le maître de la vigne et les ouvriers de la dernière heure; le retour de l'enfant prodigue; le Calvaire. Douze figures isolées placées dans les entre-colonnements les accompagnent et les expliquent. C'est ainsi que le Bon Pasteur voisine avec l'Enfant prodigue et le Bon Larron avec le Christ en croix. Dans les autres parties de l'église sont un saint Georges à cheval, une Vierge, des bustes d'apôtres.

Après les peintures de Flandrin, c'est une des décorations religieuses les plus importantes que nous ayons en France pour la période moderne. A l'abside, nous retrouvons le « gothique » que Baudelaire raillait d'archaïser avec une distinction de mijaurée qui redoute les belles couleurs et les formes saines. Si le dessin est joli, la coloration est laide. Mais dans la nef c'est un artiste nouveau qui se révèle. Amaury Duval a pris le parti de faire noble et d'éteindre son coloris. Tous les tons •sont délavés et les silhouettes, architecturales, s'entourent de belles draperies. C'est presque du Flandrin. L'élève va-t-il enfin comprendre le maître? Hélas ! la réussite n'est qu'à demi, gâtée par la froideur et l'absence de vie. Comme la science théologique qui ne peut nous rendre meilleur sans la grâce divine, la doctrine d'art est inefficace sans le génie; et c'est le génie, le génie d'Ingres, qui manquait à Amaury Duval. L'art est une chose incommunicable.

Toutes ces peintures, à Saint-Germain-l'Auxerrois, à Saint-Merry, à Saint- Germain-en-Laye, ont été exécutées à fresque, c'est-à-dire sur l'enduit encore frais du mur. Les premières sont bien conservées : les autres sont très détériorées. A Saint-Merry, des soins, consistant à perforer le mur de trous qui l'assainissent en l'aérant, font espérer une conservation relative et momentanée.

Ce mot de fresque est si souvent employé inexactement, dans le sens général de peinture murale, alors qu'il s'agit de toiles marouflées et peintes à l'huile, qu'il me faut bien insister sur son sens rigoureux. Tout le long de ce livre, il sera, ainsi que les expressions similaires, pris, au pied de la lettre.

11. Victor Mottez. — Victor Mottez dans l'atelier d'Ingres était surnommé le fort Mottez. C'est le plus habile fresquiste du groupe, en même temps que le plus savant dessinateur; aussi les autres avaient-ils recours à lui pour leurs travaux de peinture murale. Il a traduit le Libro del Arte de Cennino Cennini, où la science oubliée des fresquistes du xiv^ siècle se trouve consignée, et l'a fait suivre d'un appendice, fruit de son expérience, qui en montre l'emploi avec nos couleurs actuelles. Tout le livre est à lire si l'on veut savoir : comment se préparent la chaux et le crépi ; la manière de s'y prendre pour le décalqué ; de quelle façon le fresquiste actuel doit composer sa palette, car il y a des couleurs qui tiennent et d'autres qui ne tiennent pas; comment se font les mélanges des tons entre eux et des tons avec le

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FIG. 36o — AMAURY DUVAL : SAINTE PHILOMÈNE PORTÉE PAR LES ANGES (Saint-Merry, 1841.)

blanc de chaux; le procédé à suivre pour peindre, c'est-à-dire pour modeler, glacer et accentuer; la méthode à employer suivant les cas et qui est ou de peindre en pleine pâte ou de peindre par hachures; enfin comment, quand on a des surprises faute d'expérience, se font les retouches à tempera, autrement dit à la colle d'ceuf, retouches interdites dans la vraie peinture à buonfresco et dont l'abus, entre parenthèses, rend impossible le nettoyage du Jugement dernier à la Sixtine. Il est à lire aussi si l'on veut simplement savoir combien est héroïque ce beau métier de fresquiste, que Michel-Ange jugeait seul digne de lui (i).

(i) Ce livre, devenu introuvable, a été réédité par l'Occident en 191 1.

L'œuvre décoratif de Victor Mottez est en trois endroits : à Saint-Germainl'Auxerrois, sous le porche et devant l'ancienne sacristie; à Saint-Sulpice, dans la chapelle Saint-Martin; à Saint-Séverin, dans la chapelle Saint-François de Sales.

A Saint-Germain-l'Auxerrois, le mur occupé par ses fresques et que coupe une porte forme trois panneaux : saint Martin à cheval donnant au mendiant la moitié de son manteau (fig. 36i); le Christ et la Vierge assis, ayant devant eux, à genoux, Clovis II et Bathilde; saint Germain et saint Martin sur un trône au pied duquel sont agenouillés deux groupes de fidèles. Ce troisième panneau représente la consécration de l'église ou sa restitution. Date : 1846.

La décoration du porche, plus importante, comprenait sept compositions; mais, le temps l'a ruinée. On devine encore sur le tympan central Dieu le Père tenant dans ses bras le Christ crucifié devant une rangée de saints; sur les deux murs voisins le Sermon sur la montagne et la Mission des apôtres: sur les tympans latéraux la Pentecôte et Jésus au milieu des docteurs; au-dessus d'un des deux arcs transversaux une Vierge entourée d'anges. Tout cela s'écaille et tombe par plaques.

Dans les Éclaircissements du livre cité plus haut, Mottez explique lui-même pourquoi ses fresques ont tant souffert; mais il est à croire que celles du porche tout au moins auraient péri sans cela. Si les fresques du Campo Santo de Pise sont mangées par l'air marin depuis que la vitrerie du cloître en est absente, que dire de nos climats meurtriers où l'abri d'un porche paraît bien insuffisant pour protéger une peinture?

Le parti adopté n'est pas le même dans ces deux groupes de fresques. Il est à fond d'or au porche. Il est nature à l'intérieur. C'est très personnel comme composition et comme dessin. Puvis de Chavannes a dû s'y arrêter en méditant, alors que sa vision plastique prenait corps dans son esprit; car c'est ici que l'on voit le plus ce que le grand moderne doit à cette génération de précurseurs.

A Saint-Sulpice, deux panneaux remplissent les deux parois de la chapelle. A gauche, saint Martin descendu de cheval fend son manteau de son épée pour en donner la moitié au. pauvre. Un char et quelques femmes achèvent de meubler la scène qui se passe dans un paysage de neige. Au-dessus, le Christ se revêt du lambeau de tunique si généreusement donné. A droite, saint Martin à genoux ressuscite un mort couché dans sa bière. Devant la foule apeurée, le cadavre se vsoulève à demi, rappelé à la vie par le thaumaturge. Comme cadre, la colonnade d'un péristyle d'église. En haut, deux anges rouges déroulent une banderole (fig. 362.) C'est daté de 18Ô2;

Dans la scène du miracle, la robustesse des formes s'allie à la chaleur du ton pour donner de la grandeur au drame qui se trouve traduitde façon expressive.Les silhouettes des moines porteurs de torches font penser aux inquisiteurs de Jean-Paul Laurens.

A Saint-Séverin, Mottez avait peint la chapelle de Saint-François de Sales (i i. La décoration n'y est plus qu'à l'état de souvenir. Jugeant sans doute ces fresques irrémédiablement perdues, on les a recouvertes de deux tableaux qui, appliqués sur le mur, n'en laissent voir que la bordure, la même qu'à Saint-Germain-l'Auxerrois. Les lunettes du haut sont seules visibles. L'une représente saint François de Sales

(i) C'est par erreur qu'on lui attribue la chapelle de Sainte-Anne ; les peintures en sont de Heim.

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enfant visitant les malades. Dans l'autre, on voit le Saint étendu sur son lit de mort devant trois personnages dont deux paraissent êire des anges. Malgré leur état de délabrement, ces deux compositions, haut placées et mal "éclairées, contrastent singulièrement avec les pauvres peintures placées au-dessous.

Original et puissant plus qu'aucun autre, Mottez est assurément le plus intéressant des élèves d'Ingres, et il eût mérité plus de chance dans le sort fait à ses murailles. Il partage avec Flandrin le sentiment de la grandeur. Comme lui il a su créer des poèmes de noblesse et d'éloquence, mais sans l'austérité ennuyeuse du peintre de Saint-Vincent de Paul et de Saint-Germain-des-Prés. On lui reproche une inclination à la bizarrerie et des colorations aigres. 11 est de ceux qui ne vous laissent jamais indifférents tellement on sent une personnalité qui s'affirme. Après Flandrin, Ingres a dû l'aimer plus qu'aucun autre. Son rôle, dans l'élaboration des formules que Puvis de Chavannes devait parfaire, a été considérable. On s'en apercevrait davantage si son œuvre n'était à moitié efface ou inaccessible.

III. SiGNOL. — Signol, si l'art se mesurait à l'aune, une large place devrait lui être faite ici; nul, en effet, pas même Flandrin, n'a, eu de plus beaux espaces à remplir. Pour le connaître il faut aller : à Saint-Séverin, dans la chapelle Saint-Joseph; à Saint-Sulpice, dans le transept; à Saint-Eustache dans le transept et la chapelle des catéchismes; à Saint-Louis d'Aniin, dans le chœur.

A Siint-Séverin, l'artiste a représenté un Mariage de la Sainte Vierge et une Fuite en Egypte, qu'il a surmontés de deux anges tenant un voile étendu et d'une Rachel pleurant ses enfants morts. On y lit la date de 1847.

Grâce à l'exiguïté de la place et à la gracieuseté du sujet, Signol, dont le talent était mince et la sensibilité banale, a tiré du thème de la sainte Famille quatre compositions aimables, qui sont de nature à le faire apprécier. C'est gracieux, c'est sa meilleure œuvre, et, sans en dire beaucoup de bien, on ne pourrait médire de lui, s'il n'avait rien laissé de plus. Mais il y a Saint-Sulpice.

A Saint-Sulpice, le modeste décorateur de Saint-Sév^erin s'est trouvé en face des quatre murs du transept. En pleine lumière, d'une surface de quarante mètres carrés environ, ces murailles de choix auraient eu besoin d'un Delacroix ou d'un Chassériau. Par une fatalité, que l'on constatera plusieurs fois au cours de ce chapitre, il ne s'est trouvé qu'un très petit imagier pour les remplir. Il les a remplies en -.y peignant: l'Arrestation du Christ à Gethsémani, le Calvaire, la Résurrection, l'Ascension ; et comme le haut était vide, il y a logé : Jérémie, Isaïe, Ezéchiel et la Trinité. Toutes ces peintures portent la date de 1876.

L'écart entre la grandeur des sujets et la petitesse des motifs est si sensible qu'il est inutile d'insister. Ces énormes panneaux sont de petites images de piété.

A Saint-Eustache, la constatation est la même. L'œuvre est considérable; l'importance est mince. Nous avons là, au transept : la Marche au Calvaire, le Christ en croix, la Résurrection, la Marche au tombeau, les Quatre évangélistes, la Prudence, la Force, la Justice, la Tempérance: à la chapelle absidale : Jésus parjni les docteurs, Jésus bénissant les enfants, une Madone, sainte Ursule, sainte Catherine, la Théologie, la Charité, quatre anges.

De tout cet ensemble, seules, les figures symboliques du transept, femmes assises sur fond or, méritent un regard sympathique, encore qu'elles ne soient que la

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FIG. 36 1 — V. MOTTEZ : SAINT MARTIN (Saint-Germain-l'Auxerrois, 184Ô.)

reprise édulcorée des immortelles figures de Raphaël au plafond de la Signature.

Dans le reste, l'intention d'imiter Flandrin est évidente; mais ces pages forcées sont aux compositions de Flandrin ce que l'emphase est à l'éloquence.

La calotte du chœur de Saint-Louis d'Antin est de moindre importance : elle est garnie d'un Christ juge entre deux anges, saint Louis et saint Antoine de Padoue.

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FIG. 302 — V. MOTTEZ : SAINT MARTIN RESSUSCITANT UN MORT (Saint-Sulpice, 1862.)

IV. Paul Balze. — Paul Balze et son frère Raymond, moins connu, ont eu un mérite, celui de préconiser pour la décoration extérieure des églises le procédé, nouveau alors, de la peinture sur faïence et sur lave émaillée. Ils l'ont appliqué avec succès sous les porches de Saint-Augustin et de la Trinité en 1862 et 1867.

A Saint-Augustin, trois tondi formant tympan au-dessus des portes représentent la Foi, l'Espérance et la Charité, Les trois figures symboliques et les personnages qui les accompagnent s'enlèvent en bleu, rouge et vert sur un fond or.

A la Trinité, les tympans des trois portails ont comme sujet : la Trinité, le Christ juge, la Tradition des Clés. Le parti est le même qu'à Saint-Augustin.

Dans la première de ces églises l'artiste s'est servi de plaques de lave émaillée, dans la seconde, de carreaux de faïence, et il a opéré avec des couleurs vitrifiables qu'il a, après la mise en place, recouvertes d'un vernis indélébile. A voir leur conservation parfaite et leur aspect brillant de mosaïque, on pense avec regret au porche de Saint-Germain-l'Auxerrois, où le malheureux Mottez a usé si vainement de la fresque.

Les six tondi de Saint-Augustin et de la Trinité sont d'agréables œuvres où les deux frères ont mis à profit l'enseignement raphaëlesque d'Ingres. L'intérêt artistique ne va pas au delà. Ils sont un exemple à citer de la piété, peu éclairée chez eux, que le maître inculquait à tous pour le dieu.

De cette piété, Paul et Raymond Balze ont donné une preuve personnelle, lorsqu'ils ont exécuté, avec quelle patience, des copies grandeur nature des Chambres et des Loges de Raphaël au Vatican. Pour les Chambres, ce sont de grandes toiles reproduisant les principaux morceaux : Dispute du Saint-Sacrement, École d'Athènes, Messe de Bolsène, Saint Léon et Attila, etc. Pour les Loges, c'est une construction réduite qu'ils ont décorée à même les murs. La réduction des Loges se trouve à l'École des Beaux-Arts de Paris où l'on peut voir aussi quelques fragments des Chambres; elle y fait pendant à la chapelle décorée par Sigalon d'une copie du Jugement dernier de Michel-Ange. Mais les principales copies des Stanze sont dans la cour d'honneur des Invalides. Leur rôle éducateur est très discutable. On s'exposerait, en effet, à de lourdes méprises si l'on voulait juger Raphaël d'après ces plates reproductions. C'est en face de pareilles traductions que le mot de trahison vient à l'esprit. Non, les Balze auraient mieux fait de laisser Raphaël à Rome. Il est d'autres manières de l'honorer, dont l'une est celle qu'ils ont employée eux-mêmes quand ils décoraient les porches de Saint-Augustin et de la Trinité en se souvenant, trop servilement, de la leçon qui se dégage de ses œuvres.

V. Brémond. — Jean Brémond, un moment rival de Flandrin pour le prix de Rome, est de tous les élèves d'Ingres celui qui a le moins subi l'influence du maître. Très indépendant, ballotté entre des tendances diverses, élève aussi de Couder (1), passionné de vie et porté vers l'étrange, il apparaît comme le plus clair lien qui existe entre Ingres et notre modernité. A cause de cela et pour montrer la trame de cette chaîne, je pensais d'abord le mettre à l'extrême limite de ce chapitre, mais la date de son œuvre, 1844, milite pour qu''on le place presque au début.

(i) Auguste Coader a décoré en 1844, à Saint-Germain-l'Auxerrois la chapelle du Sacré-Cœur. Les quatre compositions figurent Noël, la Passion, l'Ascension, Dieu le Père entouré d'anges.

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FIG. 363 — BRÉMOND : MARTYRE DE SAINT CHRISTOPHE (La Villette, 1844.)

Comme décoration religieuse, il a surtout à son actif les peintures de l'église de la Villette, à Paris : c'est un travail remarquable aussi bien comme étendue que comme valeur d'art.

La commande ne comprenait d'abord que quelques tableaux; mais élargissant pour son compte le programme, l'artiste, avec l'assentiment de l'architecte reconnaissant, Lequeux, entreprit la décoration totale de cette église de forme basilicale.

Et alors se déroula sur les murs tout un poème dont les deux saints patrons de l'église, le Nouveau Testament et le symbolisme fournirent les sujets.

Dans la calotte de l'abside, surplombant le maître-autel, sept figures symboliques remplissent les sections de la voûte. Ce sont : la Foi, l'Espérance, la Charité, la Justice, la Tempérance, la Prudence, la Force.

A droite et à gauche du chœur, deux grands panneaux de 2 X 2,5o représentent le martyre de saint Jacques et celui de saint Christophe.

Dans la nef, une frise de un mètre de haut se déroule au-dessus de la colonnade et jusque dans le chœur, sur une longueur de 5o mètres. Sorte de procession, elle retrace en un vaste ruban les principaux faits de l'histoire évangélique. On y admire entre autres l'Entrée des Rameaux à gauche, le Sermon sur la montagne à droite, la Cène dans le chœur, à gauche.

Sur les murs des collatéraux, six grands panneaux sur la vie du Christ séparent les huit fenêtres. Il faut, à ce qu'il m'a semblé, et avec un doute pour deux d'entre eux, les interpréter ainsi : à gauche. Saint Joseph renvoyé de l'hôtellerie de Bethléem, les Rois Mages devant Hérode (?), la Fuite en Egypte; à droite, Jésus guérissant les aveugles de Jéricho, Jésus prêchant dans le Temple (?), Jésus ressuscitant Lazare. Deux figures assises, du genre de celles qu'inaugura Michel-Ange à la Sixtine, surmontent chacune des huit fenêtres, et douze pilastres ornés de camées comme ceux de Raphaël aux Loges séparent les grandes fresques des vitraux.

Cette simple énumération a son éloquence. Elle en prend une plus grande encore quand on a goûté le caractère âpre de cette décoration. Le morceau de choix en est le Martyre de saint Christophe. Le bourreau, qui, d'un revers de son glaive, s'apprête à trancher la tête du Saint agenouillé de face constitue une de ceS arabesques devant lesquelles un artiste ne saurait demeurer insensible. Et l'harmonie rouge de l'ensemble chaud et profond comme un velours grenat, achève de dire tout ce que ces fières silhouettes aux visages hautains signifient (fig. 363).

Une œuvre pareille mériterait d'être aimée et conservée. Hélas! les gens de l'endroit n'ont pour elle aucune estime, et son état de délabrement est complet. Seul avec la frise assurée de vivre puisque la maquette est au musée de la Ville de Paris, le Martyre de saint Christophe est encore appréciable. Le Martyre de saint Jacques a été victime d'un restaurateur qui l'a lavé et repeint. Quant aux panneaux des nefs latérales, fendus, éraflés, ils ont tous à moitié disparu. D'horribles clous, supportant de ces stations du chemin de la croix en plâtre peint que l'on débite au quartier Saint-Sulpice, leur font de mortelles entailles. Et j'ai entendu dire devant eux que leur auteur n'avait pas dû être payé bien cher. Pauvre Jean Brémond ! si artiste et si désintéressé! La dernière fois que j'allai voir ses peintures, il pleuvait; dans un coin obscur, des gouttes d'humidité suintaient du mur. Il me sembla que la fresque pleurait. C'étaient peut-être des larmes.

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VI. Janmot. — Janmot est en grande estime auprès des Lyonnais, qui parlent à son sujet de tendresse fervente et de candeur franciscaine. On cite de lui surtout deux Cène, une à l'hospice de l'Antiquaille, l'autre à l'église Saint-Polycarpe. Malheureusement, la première, dégradée, a été recouverte récemment d'une mauvaise copie sur toile appliquée à même la fresque originale. Elle n'existe donc plus. La seconde, reproduite par M. Alphonse Germain, est une composition lourde d'aspect, mais qui se recommande par la ferveur des gestes et des physionomies.

A Paris, nous n'avons pour le juger que ses peintures murales à l'ancienne chapelle des Franciscains, rue Falguière, et à Saint-Etienne du Mont, dans la petite chapelle qui sert d'entrée à la sacristie. Encore ces deux exemples se réduisent-ils à un seul depuis la loi de Séparation. Les peintures des Pères Franciscains, en effet, ont été détruites à la suite de l'installation dans leur chapelle d'une école et d'une imprimerie. On peut juger de l'une d'elles par le carton encore existant. On y voit saint François d'Assise adorant à genoux la Sainte Vierge assise au pied d'un arbre avec l'Enfant Jésus sur ses genoux, entourée de deux anges et des quatre grands prophètes. C'est une œuvre mystique sincère dont il faut regretter la disparition. L'autre représentait, dit-on, le mariage de saint François avec la Pauvreté.

A Saint-Étienne du Mont, les deux panneaux du mur représentent, l'un saint Etienne devant le Sanhédrin, l'autre la lapidation de saint Etienne.

Peints à la cire, ils ne sont pas de nature à donner de Janmot une haute idée, car les draperies sont lourdes, le dessin académique et la couleur crue. Encore un peu, et l'on penserait à l'imagerie qui a suivi. Mais il paraît qu'il ne faut pas le juger d'après cette œuvre, qui est de 1866.

Ce qui nous montre Janmot sous son meilleur jour, c'est encore son Poème de l'âme édité chez Thiollier, et il me faut bien le citer, quoique en dehors de mon sujet. Il y a là une série de compositions candides et harmonieuses, qui sur le mur auraient fait de belles décorations. Mais, comme caractère, j'y vois surtout une influence très marquée du xv^ siècle italien et un vague relent botticellesque. Des morceaux comme Sur la montagne. Rayon de soleil, le Purgatoire, Sursum corda, viennent tout droit de la Florence de 1480.

Somme toute, Janmot est une sorte de primitif. Comme les quattrocentistes, il a la préoccupation de traduire l'émotion d'une physionomie et la vivacité d'un geste; mais la distribution des masses et l'équilibre général des formes, auxquels s'attache un art plus avancé, lui échappent. Et surtout, son œil paraît insensible aux belles couleurs comme aux laides, et de là des colorations que Baudelaire déjà, au Salon de 1845, trouvait « douloureuses à l'œil ».

VII. TiMBAL. — Timbal n'est pas, à proprement parler, élève d'Ingres. C'est un de ceux que le maître renvoya à Flandrin à son retour de Rome, en 1841, lui demandant d'ouvrir un atelier, ce que Flandrin refusa par discrétion. Mais il en a subi complètement l'influence, tout en étant élève de Drolling.

Timbal, qui connaissait mieux son métier que Janmot, est un de ces artistes avec lesquels on s'aperçoit le plus que l'expérience manuelle ne suffit pas, la peinture étant, selon l'expression de Michel-Ange: cosa mentale. C'est lui qui a décoré: le transept de l'église de la Sorbonne en 1871, la chapelle des catéchismes à Saint- Étienne du Mont en i855 et la chapelle Sainte-Ceneviève à Saint-Sulpice en 1864.

A la Sorbonne, les peintures de Timbal forment deux groupes. Celles de gauche représentent une série de figures symboliques : la Foi, la Science, la Philosophie, la Poésie, l'Art, l'Histoire, la Religion, le Doute, autour du tympan central où se voit un Christ au tombeau. Au-dessous, deux personnifications : le Travail et l'Humilité. A droite, une immense toile marouflée occupe tout le mur du transept. Sous le titre : la Théologie, l'artiste, s'inspirant de la Dispute du Saint-Sacrement de Raphaël, a groupé en deux zones, autour de l'Ange de la Théologie et d'un autel surmonté de l'ostensoir eucharistique, les principaux génies du christianisme depuis

FIG. 364 — TIMBA.L : LA THÉOLOGIE (Eglise de la Sorbonne, 1871.)

saint Jérôme jusqu'à Bossuet, de saint Basile à Lacordaire, y compris les intermédiaires les plus inattendus, comme Clovis, Abélard, Héloïse, Malebranche, Descartes, Poussin et M. Ollier. En tout, cinquante-deux personnages (fig. 364).

Le plus clair résultat de cette composition, pourtant savante et habile, est de faire apprécier le modèle créé par Raphaël. Au lieu de la volontaire ordonnance vaticane d'un si majestueux effet, nous avons ici un groupement libre, une de ces compositions lâches auxquelles nous ont habitués les tableaux vivants, et que l'on prend pour un beau désordre. C'est d'autant plus décevant que la transposition du motif raphaëlesque est plus évidente. S'il avait' cherché autre chose, le souvenir des

LA DECORATION MODERNE

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