FIG. 365 — LAMOTHE : BAPTÊME DE SAINTE VALÉRIE
(Sainte-Gloiilde, i865.)
Chambres ne fut pas venu à l'esprit, mais Timbal a préféré se rendre volontairement esclave d'un modèle ancien; le modèle ancien l'écrase.
A Saint-Étienne du Mont, les trois peintures de gauche sont seules de cet artiste. La hauteur où elles sont placées et l'obscurité de cette salle à laquelle les vitraux Renaissance du cloître donnent un si joli rideau de fond, ne permettent guère de les juger. Les sujets représentés sont : la Présentation de la Vierge, le Sermon sur la montagne, la Communion de saint Pierre.
A Saint-Sulpice, la petite chapelle absidale, peinte avec soin, chante la gloire de la vierge parisienne. On y voit sainte Geneviève ravitaillant Paris assiégé et la procession des reliques de la Sainte à travers les rues de la cité parmi les malades et les infirmes. Quatre anges décorent la voûte.
Dans ces deux pages, d'un travail consciencieux, la composition forme une arabesque amusante, et l'aspect est joli; mais la recherche d'une fausse distinction aussi bien dans les lignes que dans le coloris confine à la fadeur. Timbal n'avait pas très bon goût. On a dit de lui, avec cruauté, qu'il faisait pressentir Cabanel.
VlII.ZiEGLER. — Ziegler nous est dépeint par AmauryDuval comme «un homme grand, déjà énorme, à chevelure noire abondante et retombant sur un front bas, avec quelque chose d'effrayant à voir quand il marchait, indiquant du geste ce qu'il venait d'exprimer ». Bien qu'élève d'Ingres, on le croirait disciple de Delaroche dont il avait le goût théâtral et ampoulé. Son œuvre, en ce qui nous intéresse, se
trouve à la Madeleine dont il a décoré à fresque en 1846 la calotte de l'abside.
Comme les coupoles de Notre-Dame de Lorette, peintes par Orsel et Périn, cette voûte hémisphérique de la Madeleine est un exemple de l'inintelligence de nos architectes qui empruntent des formes au passé sans prendre en même temps ce qui, dans les constructions anciennes, contribue à les mettre en valeur et à les éclairer. Les ténèbres les plus épaisses y régnent à l'état permanent, et c'est un énorme trou noir où l'on aperçoit à peine quelques vagues formes humaines à travers la traînée papillotante de lumière qui descend de l'oculus central. Cet oculus, placé là où les Byzantins mettaient le Pantocrator, aveugle le spectateur et n'éclaire pas la calotte de l'abside. Aussi est-il difficile d'analyser celle-ci. Au milieu, au premier plan, Napoléon ^s reconnaissable à l'aigle impérial qui l'accompagne, signe le Concordat avec Pie VII. A droite et à gauche, des rois de France, des personnages célèbres de notre histoire nationale ou étrangers, des Papes. Tout cela dominé par un Christ entouré d'anges aux pieds duquel est sainte Marie-Madeleine. L'artiste a sans doute voulu faire un tableau synthétique de l'Histoire de France ou de l'Histoire du Christianisme.
C'est un travail héroïque, mais la pensée qui y règne tient de la boursouflure. Dans la nef, les lunettes encadrent aussi des peintures importantes dont quelquesunes sont de Ziegler, et l'une d'elles, la Mort de Marie-Madeleine, de Signol. Hors d'aspect et enténébrées, elles échappent aux meilleurs yeux. Quand un architecte et un peintre comprennent ainsi, l'un la place, l'autre l'exécution d'une décoration, tous les deux perdent leur temps.
Au-dessous de la voûte peinte par Ziegler, enserrant l'abside d'une bande lumineuse, la mosaïque de Lameire déroule autour du Sauveur sa théorie de saints et de saintes à la suite de la grande repentie. Cette frise circulaire n'est pas seulement un brillant décor posé au fond du sanctuaire : elle est aussi une leçon.
IX. Lehmann. — Lehmann, très célèbre de son temps, ne nous apparaît plus aujourd'hui que comme un imitateur littéral d'Ingres, et son souvenir s'eff'ace de plus en plus de la mémoire des artistes, malgré l'abondance de son œuvre, qui est considérable. En 1841, il reçut, en même temps que Chassériau et Amaury Duval, la commande d'une chapelle à Saint-Merry. Elle fait suite à celle d'Amaury Duval et est dédiée au Saint-Esprit. Une moisissure envahissante s'étend comme une mousse grise sur ces peintures murales, qui dans le bas sont totalement perdues; ce qui reste du haut permet de les lire encore. Un Baptême du Christ occupe le sommet de la paroi de gauche, dans le bas de laquelle sont figurés les deux épisodes de la confession : l'Aveu des fautes et l'Absolution. La paroi de droite relate la scène de la Pentecôte et la descente du Saint-Esprit sur les premiers chrétiens ou la Confirmation primitive. Entre les vitraux, une Annonciation. La recherche mal comprise du style y aboutit à une froideur glaciale.
X. Lamothe. — Louis Lamothe n'a pas été élève d'Ingres, mais de Flandrin, qu'il aida dans tous ses travaux. Venu à Paris en iSSg, cinq ans après la fermeture de l'atelier d'Ingres, il suivit les leçons d'Hippolyte après avoir suivi celles d'Auguste Flandrin à Lyon; mais, à partir de 1841, date du retour d'Ingres, il vécut, comme tous les anciens élèves, sous l'influence du grand professeur, bien que celui-ci refusât alors de rouvrir son atelier.
LA DÉCORATION MODERNE 549
Louis Lamothe est surtout l'auteur des deux peintures décoratives qui ornent la chapelle de Saint-François Xavier, dans l'ancienne église des Jésuites, rue de Sèvres, à Paris : saint François Xavier prenant congé de saint Ignace avant son départ pour les Indes, saint François Xavier tnourant. La seconde de ces peintures rebute dès l'abord par sa nudité qui pourtant dit l'abandon du grand missionnaire sous un pauvre abri de nattes en terre lointaine. Le fond ocre rayé d'or, que remplissent seulement deux anges, est vide. Mais la première est un tableau d'histoire de bonne qualité et de belle allure. Les pourpoints noirs des gentilshommes et les soutanes noires des Pères forment une base sévère qui contraste avec la coloration du haut, un pan de ciel bleu coupé par le vert d'un arbre et l'architecture blanche et rouge d'une maison.
Depuis le départ des religieux chassés, ces décorations sont difficilement visibles, et des barrières de planches séparent les chapelles de la nef centrale transformée en atelier par le peintre en bâtiment qui l'a louée.
A leur défaut, on peut voir dans le transept de Sainte-Clotilde le beau retable de l'autel de Sainte-Valérie, martyre (fig. 365).
Divisé en deux par la statue de la Sainte, ce panneau figure d'un côté le baptême de sainte Valérie par saint Martial de Limogesy de l'autre son martyre, ou plus exactement, la Sainte revenant, sa tête entre les mains, vers l'évêque saint Martial. Il est daté de i865.
Précieusement peint et finement dessiné, ce retable, à lui seul, permet de juger, et très favorablement, le peintre lyonnais. L'école allemande, où ces sortes de compositions abondent, n'a jamais rien fait qui le vaille.
J'arrête ici cette liste de notices. Les élèves d'Ingres n'y sont pas tous, et il en est d'autres : Sturler, Pichon, Romain Gazes, Papety, Edouard Bertin, DesgofFes, Bézard, etc., auxquels on a joint parfois, inexactement, Benouville, Cornu et Chenavard; mais il faut nous borner à ceux-là qui pratiquèrent la grande décoration d'église et qui écrivirent quelque page valable.
Pichon a peint le chœur de l'église des Jésuites à Paris et la chapelle Saint-Charles Borromée à Saint-Sulpice. Cazes a décoré le chœur de Saint-François Xavier et celui de Notre-Dame de Bordeaux. Bézard a peint les douze piliers de Saint-Louis d'Antin, la chapelle Saint-Louis de Gonzague à Saint-Eustache et la chapelle Saint-Joseph à Sainte-Clotilde. DesgoflFes a aidé Ingres dans ses décorations du château de Dampierre, et Benouville a collaboré avec Amaury Duval à l'église de Saint-Germainen-Laye. Sébastien Cornu (qui a travaillé un moment avec Ingres, ainsi que Chenavard, d'où ce titre d'élève) a décoré la chapelle de la bienheureuse Marie de l'Incarnation à Saint-Merry, la chapelle Saint-Séverin à Saint-Séverin, et le transept de Saint-Germain-des-Prés. Quant au michel-angelesque Chenavard, dont le cerveau philosophique bouillonnait de projets grandioses, il entreprit la décoration du Panthéon, que lui avait confié le gouvernement provisoire de 1848 et que lui enleva le décret de i85i, rendant le Panthéon au culte. De son effort gigantesque il reste cinquante-quatre maquettes en grisaille conservées au musée de Lyon. Une simple mention suffit pour tout cela.
Équipe intermédiaire et préparatoire, les élèves d'Ingres, chargés de décorer la
■plupart des églises de Paris, auront eu le mérite de formuler les premiers les exigences de la peinture monumentale. Avec des talents divers, ils ont ouvert la voie où s'engagèrent plus tard de mieux doués qu'eux, et ils ont à leur tour formé des élèves.
Brémond a été le maître d'Albert Besnard, le décorateur de l'École de pharmacie, du Petit Palais des Champs-Elysées et de la chapelle de l'hôpital Cazin à Berck-PJage. Janmot a dirigé les débuts de Paul Borel, à qui les églises de Bossan doivent leurs décorations, et que Huysmans, dans sa Cathédrale, déclarait le plus grand peintre religieux de son temps. Lamothe a formé dans son atelier un disciple illustre, Degas. Et nous verrons plus loin quel lien, la princesse Cantacuzène, unit Puvis de Chavannes à Chassériau.
Sauf deux d'entre eux, Mottez et Brémond, les élèves d'Ingres ne s'imposent pas à l'admiration du critique, mais leur rôle historique vaut d'être noté. Premiers dépositaires d'une doctrine à laquelle on revient de plus en plus après les écarts du naturalisme et de l'impressionnisme, ils valent au moins à ce titre.