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THÉODORE CHASSÉRIAU

Théodore Chassériau a fait le désespoir d'Ingres après avoir été son orgueil . Le vieux maître ne comprit pas ce que cet art représentait et qui n'était qu'une phase nouvelle du mouvement créé par lui. De la distance où nous sommes, comprenant mieux la doctrine d'Ingres que M. Ingres lui-même, parce que nous en voyons les prolongements, nous lui restituons sa valeur vraie en» le reconnaissant comme le continuateur de son maître, celui qui le compléta au lieu de le répéter, et comme le précurseur de Puvis de Chavannes.

Né à Saint-Domingue en 1819, Théodore Chassériau est un exemple authentique de peintre-né. Rarement vit-on précocité pareille. Il était à peine âgé de dix ans qu'il proclamait sa volonté d'être peintr^et sa dévotion pour M. Ingres. Sur les instances d'Amaury Duval, son parent et le plus ancien du groupe, celui-ci l'admit par pitié et malgré son âge dans son atelier, se plaignant qu'on le prît pour une nourrice. On lui avait dit que, refusé, l'enfant en ferait une maladie. Ses premiers dessins émerveillèrent le professeur qui, dans une circonstance, fit lever tout le monde en poussant des cris d'admiration et déclara solennellement :

— Cet enfant sera le Napoléon de la peinture.

Quatre ans après, en 1834, Ingres partait pour Rome, laissant le jeune homme sans guide à un âge où l'on risque de choisir la mauvaise voie. Cette séparation prématurée est la cause que l'ardent créole se fourvoya un moment dans les excès de l'orientalisme romantique.

A seize ans, en i836, Chassériau expose au Salon ses premiers tableaux : son portrait, un Enfant prodigue et un Cain maudit, qm lui valent une troisième médaille.' Dès lors, l'art de Delacroix s'impose à lui et son lyrisme enflammé le hante. Il rêve d'unir les deux méthodes : le rythme de la forme selon Ingres avec les modulations du ton selon Delacroix. Il alterne les deux techniques : le contour cerné et calme avec le dessin fiévreux et tout en saillie, les tons purs de l'enluminure avec les colorations sulfureuses et assourdies. Mais à travers ces recherches inquiètes, tendant sans cesse au style, sa personnalité se dégage, faite de grâce pompéienne, de langueur brûlante et d'exotisme pittoresque. C'est un oiseau des îles qui s'acclimate sur le sol latin tout en gardant son brillant plumage. Bientôt, il atteint une formule à lui, pénétré de classicisme ayec quelque chose d'oriental qui amène Théophile Gautier à le définir : « Un Indien qui a fait ses études en Grèce. » Cette formule est celle de Jésus à Gethsémani et de la Descente de Croix, deux toiles si mêlées, si étranges, qu'elles intriguent et embarrassent les critiques d'alors, fort perplexes, aux Salons de 1840 et 1842. Entre

deux, Chassériau était allé retrouver Ingres à Rome, pour parfaire, son éducation. Cette réunion momentanée ne fit que montrer l'imminence de la rupture. De Rome, il écrit à un ami, le 9 septembre 1840 :

Je regarde Rome comme l'endroit de la terre où les choses sublimes sont en plus grand nombre, comme une ville où l'on doit beaucoup réfléchir, mais aussi comme un tombeau... Je n'ai pas trouvé à Rome autre chose que le Colisée de chrétien; Saint-Pierre n'a aucune apparence religieuse... Comme nous ne pouvons avoir aucune sympathie au cœur pour Jupiter, Platon, Vesia et une foule d'autres dieux et déesses, ce n'est pas à Rome que nous pouvons voir la vie actuelle, et quand on reste les yeux toujours tournés vers le passé, on risque beaucoup de rester en ses oeuvres dans une agréable béatitude qui vous endort... Dans une assez longue conversation avec M. Ingres, j'ai vu que sous bien des rapports jamais nous ne pourrions nous entendre. 11 a vécu ses années de force et il n'a aucune compréhension des idées et des changements qui se sont faits dans les arts à notre époque; il est dans une ignorance complète de tous les poètes de ces derniers temps. Pour lui, c'est très bien, et il restera comme un souvenir et une reproduction de certains âges de l'art du passé, sans avoir rien créé pour l'avenir. Mes souhaits et mes. idées ne sont en rien semblables. C'est pourquoi, en décembre, dans les derniers jours, je serai en France... (i) . , ,

La brouille commençait, brouille du côté d'Ingres seulement, car l'élève, qui en souffrit, garda toujours pour le maître vénéré le plus affectueux respect.

Doué de la plus belle imagination, coloriste autant que dessinateur, virtuose à un âge où l'on apprend encore son métier, Chassériau avait tout ce qu'il fallait pour réussir dans la grande décoration. L'occasion lui en fut ^offerte en 1841. Le Conseil municipal de Paris le chargea alors de décorer la chapelle Sainte-Marie l'Egyptienne à Saint-Merry. 11 avait vingt et un ans.

L'œuvre de Chassériau à Saint-Merry occupe deux panneaux. Le premier a trois compartiments : la Conversion, la Communion au désert, l'Ensevelissement. Le second en a deux : la Glorification, le Récit de saint Zo^yme (fig. 371 et 372).

Dans le premier panneau, le compartiment du milieu renferme l'épisode principal de la vie de la Sainte, sa^ conversion. N'osant entrer dans l'église, Marie s'arrête pensive, déjà repentante, auprès d'une Madone dorée, entre deux courants de foule semi-barbare, excitant par sa présence la curiosité étonnée des jeunes chrétiennes. Le luxe de ses bijoux et l'éclat de sa tunique rose disent la vie mondaine qu'elle a menée jusque-là. Et rien n'est plus émotionnant que cette figure de pécheresse, au teint basané, dressée là au milieu du tableau. Chassériau a su tout dire, aussi bien le passé coupable que l'angoisse présente avec une discrétion du plus haut goût. Au-dessus, saint Zozyme donne la communion à la Sainte retirée dans le désert, et au-dessous, le même saint Zozyme, aidé d'un lion, ensevelit la Sainte morte.

Dans le second panneau, tout l'espace est presque entièrement occupé par une seule composition, au-dessous de laquelle une frise monochrome nous montre saint Zozyme racontant aux moines émerveillés le mystère de cette vie de pénitente. La composition maîtresse est une sorte de ravissement, de glorification, d'assomption. La Sainte, extasiée, monte au ciel, emportée par deux anges. Du bas, deux groupes d'esprits

(i) Valbert Chevillard, Un peintre romantique, Théodore Chassériau, p. 42, iSgS.

LA 'DECORATION MODERNE

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FIG. 3/1 — CHASSÉRIAU : CONVERSION ET ENSEVELISSEMENT DE SAINTE MARIE L'ÉGYPTIENNE

(Saint-Merry, 1841.)

célestes lancent vers elle leurs encensoirs fumants, et, près de la fosse vide, le lion pleure. La fougue et l'élan de ce morceau sont admirables. Le mouvement ascensionnel des lignes, toutes tendues vers une verticale partant du centre, et que brise seulement l'horizontale du lion et de deux ailes d'anges est tel que le groupe central paraît lancé à toute volée hors de la fosse entr'ouverte au-dessous.

A ces qualités, Chassériau a joint une féerie de couleurs inconnue des autres élèves d'Ingres. Les bleus lilas et les roses, les verts marins et les roux, les jaunes et les violets y chantent une merveilleuse symphonie. Le public et certains critiques

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aveugles, choqués par de prétendues dissonances, lui reprochèrent « de violer la loi mystérieuse de l'accord ». C'est là le sort de tous les créateurs d'harmonies nouvelles. Seul, Théophile Gautier, poète et peintre à ses heures, qui avait donc tout ce qu'il faut pour être bon juge, loua avec enthousiasme l'œuvre nouvelle, portant dès lors sur l'artiste des jugements que nous ratifions aujourd'hui.

Malgré cet apport nouveau dans la couleur et l'expression, les décorations de Chassériau à Saint-Merry se réclamaient encore de la doctrine d'Ingres. Il y avait là les qualités de style, de composition, de coloration exigées par l'intransigeant théoricien. Celui-ci ne voulut voir que la partie novatrice, la meilleure pour nous, la mauvaise pour lui. Aux flatteurs qui venaient lui en faire compliment comme d!un succès personnel, quand on découvrit les peintures en 1843, il répondit avec humeur :

— Dans ma maison, je n'ai jamais obligé personne à porter ma livrée.

Dix ans plus tard, Chassériau se remettait à la décoration religieuse en peignant la chapelle des fonts baptismaux à Saint-Roch et la voûte du chœur à Saint-Philippe du Roule. Le premier de ces travaux était terminé en j854, le second en i856. Chassériau n'était plus alors l'Ingriste perfectionné que nous avons admiré à Saint- Merry. Delacroix avait déteint sur lui au point de lui faire comprendre la peinture décorative comme la comprenaient les Vénitiens de la fin du xvi« siècle.

A Saint-Roch, la place exiguë est des plus ingrates : un angle concave à gauche, un dessus de porte à droite. Saint Philippe baptisant l'eunuque de la reine de Candace occupe le premier; saint François Xavier baptisant les Indiens garnit le second. On admire l'exotisme savoureux de l'un, la ferveur concentrée de l'autre que domine la blanche silhouette, admirable, d'un porte-croix.

A Saint-Philippe du Roule, l'espace considérable, 22 m. X 5, est bien en vue. Malheureusement, cette base de calotte, sorte d'hémicycle au-dessus de l'autel, suit un tracé concave qui amène des déformations visuelles. Autour du groupe central formé par le Christ dépendu, les disciples, la Vierge et les saintes femmes, se pressent le centurion suivi de son escorte, les soldats romains occupés à jouer la tunique sans couture, les pharisiens railleurs. Massée au premier plan, sur un ciel bleu, enténébré, cette foule grouillante, tachée de verts et de rouges puissants, est du plus tragique effet.

A Saint-Merry, comme à Saint-Roch et à Saint-Philippe du Roule, Chassériau a exécuté ses peintures avec des couleurs à l'huile, appliquées directement sur le mur. Elles ont l'aspect de la fresque, et elles prétendaient triompher de l'humidité des murs. L'humidité a eu raison de l'huile aussi bien que de la cire et de la chaux, et, sauf à Saint-Philippe du Roule, toutes sont fort endommagées.

L'œuvre religieux de cet artiste s'arrête là; mais son plus grand effort, celui où nous saisissons le mieux le rôle joué par lui est une œuvre profane, la décoration de l'escalier de la Cour des comptes à Paris, exécutée de 1844 à 1848, et malgré mon dessein de m'en tenir aux sujets chrétiens, il me faut bien en dire un mot.

La gare du quai d'Orsay remplace aujourd'hui l'ancienne Cour des comptes démolie en 1897. Les murs peints à l'huile par Chassériau ont disparu avec la pittoresque bâtisse incendiée par les communards.

Heureusement, l'œuvre elle-même, un des plus précieux monuments de notre art français, n'a pas entièrement péri. Grâce à l'initiative d'un Comité, 60 mètres carrés

LA DECORATION MODERNE

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