CHASSÉRIAU : GLORIFICATION DE SAINTE MARIE L'ÉGYPTIENNE
(Saint-Merry, 1841.)
de surface peinte ont pu être sauvés et sont maintenant au Louvre. A l'aide de ces fragments, des descriptions de Théophile Gautier et du souvenir qui en reste encore, il est possible de reconstituer la disposition primitive.
Au bas de l'escalier, on rencontrait un guerrier détachant des chevaux de guerre liés à des arbres. Le long des degrés, trois ligures symboliques, le Silence, la Méditation, VÉtude, accueillaient le visiteur. Tout en haut, au premier étage, un vaste ensemble de sujets phiTosopiiiques développaient ces quatre idées : l'Or^i^re, la Force,
la Paix, la Guerre. Tout cela traduit en scènes concrètes, sans rien de cette irréelle abstraction que feraient supposer les titres, donc dans un langage plastique. On y voyait : un homme d'âge payant des ouvrier^; une frise de guerriers, des forgerons battant le fer des épées; un groupe de captifs; des jeunes gens s'élançant sur des chevaux de guerre; des ouvriers construisant une ville, sous le contrôle des Muses; de jeunes mères allaitant leurs enfants; des moissonneurs au repos; une frise de vendangeurs; des commerçants débarquant sur une côte orientale. Jamais le symbole, cette grande ressource de l'art décoratif, n'avait été si bien compris. Les cahiers de l'auteur nous révèlent comment il s'y prenait et de quelle façon l'abstraction philosophique revêtait chez lui, en traversant son cerveau, cette forme pleine et savoureuse, indistincte de la réalité vivante, que seuls savent lui donner les grands artistes. On y lit des phrases comme ceci :
Faire un jour, dans la peinture monumentale ou en tableaux, des sujets tout simples, tirés de l'histoire de l'homme, de sa vie, ainsi un voyageur, ainsi le penseur, le joueur, le désœuvrement, la douleur, le retour, le voyageur voyant les fumées bleuâtres de sa ville* montant dans l'air, les prisonniers, la liberté, 1^ dégoût, l'épouvante, la colère, le courage, la misère, le faste, l'amour, autant de sujets où l'on peut être émouvant, vrai et libre..; Faire dans une composition de la Paix, pour représenter le Commerce, ceci : la mer bleue et verte, d'un ton léger et ferme, un peu houleuse, des navires étrangers avec des banderoles des plus belles couleurs, une seconde barque détachée du navire; ceux qui portent des marchandises brillent... le grand caractère ne peut exister réellement sans initiation réelle de la Nature... Cette liaison de naïveté et de grandeur est le vrai sublime de l'Art. Faire des choses saisissantes, m'ais vraies... Ne rien faire d'impossible; trouver la poésie dans le réel. Ne pas se torturer. Chercher ce qui est beau et l'exécuter. Si dans la nature c'est beau, ce sera beau dans la peinture. La beauté est la vérité... Faire dans le ministère de la guerre toutes les scènes de la vie militaire prises dans la cavalerie, la sentinelle à pied â la porte, le sabre au poing enroulé à la main par la dragonne blanche, fier et grand. Le pansement des chevaux; tirer parti de ce costume original du cavalier... Mettre tous mes ornements gris sur or. Ne pas oublier la valeur riche des arbres jeunes, dorés, avec des taches blanches, comme aux lauriers que j'ai vus à Versailles... Pour rehausser de grandes places calmes et grises de murailles, il suffit d'un simple ton d'or à quelques places... Le paysage est grand, sublime, attendrissant, surtout l'hiver, quand les arbres sont plus simples, moins chargés de feuilles et que l'on voit les branches, ce qui pourrait me servir pour les sujets antiques... Ne peindre que les choses. qui me touchent l'âme, ne jamais oublier qu'un effet sérieux et simple est le point essentiel dans une grande peinture ; peu de tons, de la force, de l'éclat dans l'harmonie, et c'est tout... M'écouter et me croire toujours seul; ce que j'éprouve sur moi est toujours la vérité... Dans le panneau de la guerre, du côté opposé aux gens qui font des armes, personnifier l'incendie par le sujet des troupes débarquant la nuit avec des torches et mettant le feu à une ville, en incendiant un petit bois placé le long de l'eau qui forme le premier pian... Mettre une façade, l'Architecture appuyée sur l'un des côtés... L'Architecture qui rêve en regardant son plan, l'édifice qui doit monter dans l'espace ; à côté, la Musique avec des instruments variés; l'Art tragique, sombre... Un con- .traste dans ce tableau du Commerce par tout le luxe qui y sera, avec la splendeur tranquille du reste de ce côté et le mâle aspect de l'autre côté... Faire à la Méditation une draperie traînante et négligée. Le Silence très enveloppé. L'Étude moins couverte... Ne jamais être aride ou allemand, mais bien italien ou français, c'est-à-dire du charme et de la raison... Faire de la peinture qui se voie de loin, il le faut... {op. cit., p. 223 à 264.)
LA DÉCORATION MODERNE 567
Ces carnets, complément des Cahiers de Moniauban, où de nombreux passages trahissent une si intense préoccupation de la couleur et la divination de nos plus récentes recherches, nous révèlent l'âme ardente de Chassériau et sa compréhension robuste de la peinture monumentale. De la vie elle-même, considérée avec ses yeux d'artiste, il a su tirer une poésie plastique, d'essence très élevée, digne des Grecs et de Raphaël; et il apparaît clairement que rien n'est plus éloigné de l'Académisme que ce flot de poésie réelle auquel s'alimentait son imagination. Ingres eût dû s'en réjouir, il bougonna. Un de ses amis, le docteur Cabanus, qu'il fréquentait souvent, ayant exposé dans son salon le portrait de sa fille par Chassériau, Ingres qui ne pouvait l'éviter, passa la première fois en se voilant les yeux des pans de sa redingote, et dans la suite aff'ecta de ne pas le voir. Et M. Haro ayant tenté une réconciliation, il répondit brusquement : « Ne me parlez jamais de cet enfant-là! »
En dépit de la formule, le mot employé trahit le reste de tendresse dans le cœur du vieux professeur, qui en parlait donc comme d'un enfant prodigue perdu pour lui. Non, Chassériau n'était pas perdu. Il demeure une des gloires de l'art français; mais, mort à trente-huit ans, en iSSy, il est parti sans avoir tenu toutes ses promesses. S'il eût vécu et qu'il eût eu ^e temps de quitter Delacroix comme il avait quitté Ingres, peut-être le mettrions-nous au-dessus d'eux.
La décoration de la Cour des Comptes, antérieure à ses excès de romantique égaré, postule ce qui s'est fait depuis. Le groupe des Forgerons annonce ceux, presque similaires, que Puvis de Chavannes a peints dans le Travail du musée d'Amiens. Le panneau du Commerce est une première idée du thème que le même Puvis de Chavannes devait développer dans Marseille porte de VOrient, au musée de Marseille. Et le groupe des jeunes femmes évoque, avec une vision moins large, mais avec plus de saveur dans les formes, ce que fera plus tard son continuateur.
Dans les dernières années de sa vie, Chassériau vécut sous l'influence bienfaisante d'une femme remarquable pour qui il professa toujours la plus respectueuse amitié, la princesse Cantacuzène. C'est elle, avec ses gestes de reine, qui inspira ses dernières Madones, en particulier la Vierge de l'Adoration des Mages. Plus tard, devenue M™« Puvis de Chavannes, la même femme prendra place au Panthéon sous les traits augustes de sainte Geneviève veillant sur Paris, preuve palpable du lien qui' va de l'un à l'autre de ces deux artistes dans la filiation ingriste.