CHAPITRE VI
LES EGLISES FORTIFIEES
Les églises fortifiées sont plus nombreuses en France qu'on ne le croit généralement. Dans le tome II de son Manuel d'Archéologie française, M. C. Enlart a pris le soin de dresser par départements le répertoire des châteaux, des maisons, des abbayes, des moulins, des cimetières, des enceintes, enfin des églises fortifiées, remontant à l'époque romane et à la période gothique. Ce catalogue complète utilement la liste que le tome I" donne de nos anciennes églises. Si l'on additionne, d'après lui, celles qui appartiennent à cette catégorie spéciale, issue de l'art militaire, on arrive au total de 25 1 églises, réparties en 5g départements.
En tête viennent les Pyrénées-Orientales avec 22, puis l'Aisne avec i5, ensuite l'Hérault avec 12. Après, les chiffres baissent de plus en plus, jusqu'à ne pas dépasser la simple unité, ce qui est le cas de quatorze départements.
En ce qui concerne l'Hérault, que je connais particulièrement, le répertoire de M. Enlart est à allonger d'une douzaine de numéros. L'église de Baillargues a des vestiges de fortifications sur son clocher et sur sa façade. Des mâchicoulis surmontent le chevet de celle de Baissan. A Montferrier, le clocher est muni de créneaux et de meurtrières. L'église de Villeneuve-les-Béziers est flanquée d'un clocher à créneaux moulurés. A Viols-le-Fort, la bage d'une tour carrée et des murs latéraux appartiennent encore à l'église primitive qui était très sérieusement fortifiée, comme le nom même du village l'indique. Le porche de l'église de Montagnac a des mâchicoulis. L'église de Saint-Guilhem-le-Désert, non pas l'abbatiale, mais Saint-Laurent, chapelle en ruines placée à l'entrée du village, montre encore une abside qui ressemble à une tour d'enceinte fortifiée : elle servait de citadelle et tenait aux remparts du village. A Vallemagne (ne pas confondre avec Villemagne, citée par M. Enlart), le parapet du chevet et celui des tours de la façade sont percés de meurtrières. Les églises de Loupian et de Saussines ont des traces de fortification. Quant à la tour de Puissalicon, elle est le clocher d'une ancienne église disparue, à laquelle elle servait de donjon. On peut même ajouter l'église de Saint-Martin-de-Londres, renfermée dans une étroite enceinte de remparts édifiés pour sa défense (i).
Cela porte à 25 les églises fortifiées de l'Hérault.
Le chiffre de 25 1 qui, si j'en juge par l'exemple de ce département, pourrait être considérablement augmenté, sans grande utilité d'ailleurs, est plus impressionnant
(i) Géographie générale du département de l'Hérault, t. III, 2" volume : Antiquités et monuments, par Emile Bonnet, passim.
sur le papier qu'en réalité. Beaucoup, en effet, de ces églises n'ont qu'un petit titre à être ainsi classées. Elles le tiennent parfois d'un arrangement partiel, en général celui du clocher, ou d'un détail dans les parties hautes, comme sont les créneaux.
La cathédrale de Viviers, par exemple, n'a pour sa défense qu'une tour fortifiée. A Nanteuil et à Thiviers, dans la Dordogne; à Saint-Luperce et à Prouais, dans l'Eure-et-Loir; à Cappy, dans la Somme, il n'y a de militaire que le clocher. Saint- Denis a, sur sa façade, des échauguettes et un parapet crénelé, d'ailleurs refaits par Darcy, en 1879; et Saint-Ghamans, dans la Corrèze, est muni de hourds. C'est à des membres supplémentaires que se réduit ainsi, d'ordinaire, le système défensif.
Un grand nombre de ces églises datent seulement du xv* et du xvi* siècle : celles-là, dans le Nord, doivent l'origine de leurs défenses au danger des incursions anglaises, et remontent à cette période de troubles et de désordres qui suivit la guerre de Cent Ans. Elles nous intéressent moins. Un nombre plus considérable encore date de l'époque gothique, xm^-xiv® siècles.
Par contre, les églises fortifiées romanes sont rares, une trentaine environ, si l'on s'en tient au catalogue de M. Enlart. Ce sont les plus caractéristiques, les plus intéressantes. Sur ce nombre, six se trouvent dans l'Hérault : Agde, Maguelonne, Saint-Pons de Thomières, Castelnau-le-Lez, Celleneuve, Vic-les-Étangs, Avec les cathédrales d'Agde et de Maguelonne, les Saintes-Maries-de-la-Mer dans les Bouchesdu-Rhône, l'église de Royat dans le Puy-de-Dôme, la chapelle du château de Cruas dans l'Ardèche, sont les plus belles de cette catégorie. Qui les a vues se fait une juste idée de ce qu'était au xu^ siècle une église fortifiée (fig, 41 à 46).
Leur intérêt se double du fait d'avoir été conçues dès le début comme des forteresses, La rareté en l'espèce, ce sont, en effet, les églises originairement fortifiées. Le cas contraire est général. Les églises gothiques en particulier n'ont été, pour la plupart, mises en état de défense qu'après coup, par l'adjonction d'éléments militaires greffés sur elles. Bâties sans préoccupation militaire, elles ont été ainsi transformées à peu de frais en refuge assuré contre les envahisseurs, les rivaux et les malandrins. De là l'importance toute spéciale d'églises comme celles d'Agde, de Maguelonne, de Cruas, d'Albi, où l'on ne distingue aucun remaniement postérieur ou qui, armées de pied en cap, sont guerrières dans tous leurs membres. Une forteresse inexpugnable, comme les Saintes-Maries-de-la-Mer, c'est tout autre chose qu'une église faible et ajourée comme Saint-Denis, dont on a hérissé le haut de créneaux pour s'y défendre en cas d'aitaque. Si celle-ci pouvait suffire contre des concitoyens au moment des guerres intestines qui, si souvent, désolaient notre sol, celle-là, refuge assuré des populations fuyant les hordes sarrasines, ou le flot des grandes compagnies, ou les armées protestantes, donnait par son seul aspect une impression de force et de sécurité qui l'élevait à la hauteur d'un symbole.
Pour bien comprendre ces églises-forteresses romanes, il importe de savoir ce qu'était au xi« et au xii« siècle le château féodal, car c'est lui qui a été pris pour modèle, et c'est un rôle analogue qu'elles ont joué.
Jusqu'à l'an mille, les châteaux forts n'étaient que de simples donjons de bois, dressés au sommet d'une motte qu'entourait un fossé profond. Au haut, des hourds en planches faisaient saillie, derrière lesquels s'abritaient les défenseurs. Le même progrès architectonique qui fit, dans nos églises, substituer la voûte de pierre aux
poutres des charpentes, amena le remplacement du donjon en bois par le donjon en maçonnerie.
A partir du xi^ siècle, le château fort roman est donc bâti en pierre taillée. Il se réduit à un donjon carré, flanqué d'une enceinte appelée « chemise », dont il occupe l'extrémité. 11 n'a pas de porte, et l'on n'a accès qu'au premier étage, à laide d'une passerelle jetée sur ^enceinte. On choisit, pour l'établir, un lieu d'accès difficile, fortifié par lui-même, tel qu'une colline isolée, le promontoire d'un plateau, le confluent de deux cours d'eau. En pays plat, un fossé qui l'isole remplace ces défenses naturelles.
Au xii« siècle, le donjon, toujours rectangulaire, se couronne d'une plate-forme
FIG. 42 — ÉGLISE DE CaSTELNAU-LE-LEZ, HÉRAULT (XU* S.)
crénelée. Des contreforts l'épaulent, entre lesquels on bande des arcs, qui, détachés du mur, forment des mâchicoulis. Les angles se hérissent de tourelles saillantes, et 'celles-ci, en se prolongeant jusqu'au sol, deviennent des tours d'angle. On creuse des chemins de ronde dans l'épaisseur des murs. Les fenêtres, ouvertes seulement à l'étage supérieur, voisinent avec des archères, simples fentes de meurtrières par où on lance des flèches sur les assaillants. Enfin, l'enceinte elle-même est flanquée de tours; des courtines ou murailles crénelées réunissent les tours entre elles, et, par ce complément donné à la « chemise », l'enceinte devient un véritable rempart. Tel est le type roman du château fort français, type tellement parfait qu'il a persisté jusqu'à la Renaissance, à peine modifié par l'art gothique. Il n'est pas de région, en France, où chacun ne puisse en voir quelque exemple. La Normandie surtout et les bords du Rhône en sont particulièrement riches. Il faut citer comme les plus représentatifs le donjon de Foulques d'Anjou à Langeais, le donjon de
LA PRÉPARATION ROMANE
FIG. 43 — SAINT-ÉTIENNE d'aGDE, HÉRAULT (i'TS) La porte et le perron sont modernes. (Photographie communiquée par M. Emde Bonnet.)
Beaugency dans le Loiret, le château de Niort, le donjon des comtes d'Évreux à Houdan, le donjon d'Issoudun, le donjon de Provins dit Tour de César.
Avec les derniers en date, comme celui de Laval, le donjon, de carré qu'il était, devient rond ou polygonal, et désormais c'est la forme cylindrique qui prévaut.
Deux choses amènent alors la constitution du type gothique: le développement de la « chemise » et la disparition progressive du donjon. Exemples du xiii^ siècle : le château d'Angers et le château de Coucy. Arrivé au terme de son évolution, le château fort n'est plus qu'un palais renfermé dans une enceinte de remparts. Tels sont Vincennes, Pierrefonds, et, en Palestine, le Kérak des croisés. Les arrangements créés à l'époque romane s'y retrouvent. La dépendance de l'art gothique à l'égard de l'art roman est à constater ici aussi. Et le résultat amène à dire que seul le moyen âge a su faire œuvre d'art avec les constructions militaires.
Obligé de se défendre contre de multiples ennemis, locaux ou étrangers, le moyen âge a tout fortifié, non seulement les châteaux forts, mais encore les ponts, les moulins, les fermes, les abbayes, les maisons de ville, et enfin les églises. Des villages entiers ont même été organisés comme des forteresses : il en existe encore beaucoup dans le Midi. Saint-Pons de Mauchiens, dans l'Hérault, possède toujours ses remparts et ses portes d'entrées flanquées de tours défensives.
De tout cela, les églises seules nous intéressent ici. Pour les fortifier, les architectes romans s'y sont pris de deux manières : ou bien ils les ont entourées d'une enceinte, ou bien ils ont adapté le monument lui-même à sa nouvelle destination.
La première solution, qui, d'ailleurs, n'exclut pas la seconde, fait de l'église l'équivalent du château fort. Comme lui, elle s'appuie sur une enceinte formée de murs crénelés et de fossés, qui n'est autre que le mur du cimetière voisin. L'église est tangente à cette enceinte comme le château fort à sa « chemise »; son abside y forme tour et son clocher carré lui sert de donjon. De ce clocher, le bas est hermétiquement clos : on n'a accès qu'au premier étage à l'aide d'une corde, et le haut se hérisse de hourds. Quant à l'église elle-même, aménagée comme un véritable château fort, on la barde de contreforts entre lesquels des arcs encorbellés forment mâchicoulis; on la surmonte de créneaux dont les merlons sont percés d'archères; des échauguettes surmontent les angles; un chemin de ronde soigneusement abrité circule tout autour; un pont-levis isole le portail d'entrée, et celui-ci s'abrite, ou sous une tour de défense, ou entre deux tours, ou entre deux contreforts surmontés d'échauguettes. Les murs ont une épaisseur formidable, et les fenêtres, qui dans le Midi sont habituellement percées d'un seul côté, se réduisent à des meurtrières. A l'intérieur, la crainte d'un siège à soutenir a fait aménager un four à pain dans le clocher et un puits dans l'église.
La seconde solution, ramenée à une adaptation postérieure de l'édifice, se réduit à une partie de la première, c'est-à-dire à la fortification des parties hautes de l'église et de son clocher. Un étage fortifié a suffi, dans la plupart des cas, pour constituer un refuge dans les moments de danger, sans que le reste de l'église soit modifié et se distingue des habituels lieux de prière. Les monuments ainsi mis après coup en état de défense, à l'aide de créneaux, d'archères et de mâchicoulis, nous intéressent moins que les églises-forteresses dont toute la membrure est pareille à celle d'un guerrier.
Celles-là sont vraiment des châteaux forts: elles en ont la force et la silhouette. A Cruas, dans l'Ardèche, et à Rudelle, dans le Lot, l'église a exactement la forme
LA PREPARATION ROMANE
Phot. Mon. Hist.
FlG. 44 — CHAPELLE DU CHATEAU DE CRUAS, APDÈCHE (xil^ S.)
d'un donjon. Avec elles, nous abordons les exemples concrets, malheureusement incomplets aujourd'hui, et privés de leur enceinte.
L'église de Saint-Pons ne donne plus qu'une faible idée de ce qu'elle était au xii^ siècle. La façade actuelle, élevée en 1716, remplace l'abside gothique de la fin du xv« siècle démolie par les protestants en iSôy. L'ancienne façade romane, murée, se trouve maintenant derrière le maître-autel, car on a changé au xviii^ siècle l'orientation de l'église. Il faut imaginer celle-ci à l'époque romane, avec une nef unique en berceau brisé, cantonnée de quatre tours crénelées. Deux de ces tours existent encore. Et il y a toujours les deux chemins de ronde à meurtrières, établis, l'un dans l'épaisseur des murs, l'autre au-dessus des arceaux qui reposent sûr les contreforts.
8o PAGES d'art chrétien
L'ancienne cathédrale de Maguelonne, à laquelle on n'accédait autrefois que par des portes défendues et des ponts-levis, est tout ce qui reste d'un ensemble fortifié considérable, enserré dans une enceinte munie de tours, que Richelieu fit disparaître. L'île où elle s'élève avait été le repaire des Sarrasins, avant que ses évéques s'y fortifient à leur tour. Ceux-ci firent de leur cathédrale au xi* et au xii» siècle une véritable place de guerre. L'édifice actuel remonte à deux dates différentes : sa nef seule, voûtée en berceau brisé, appartient à l'édifice construit par l'évêque Arnaud I«, entre io3o et loôo; le transept et le chœur furent bâtis au début du xii» siècle par deux évéques successifs, sauf les voûtes, sur croisées d'ogives, qui sont encore une réfection postérieure de Jean de Montlaur en 1178.
Des quatre tours qui flanquaient sa façade et son transept, Saint-Pierre de Maguelonne n'en possède plus que deux, une à gauche de la façade, l'autre à droite du transept. Mais tout dit encore sa force d'autrefois. Les murs ont sur tout le pourtour une épaisseur de 2"°, 25; et à l'endroit où les éperons extérieurs rencontrent les piles du dedans, ils atteignent 4 mètres. Autrefois, ces contreforts supportaient des mâchicoulis et le mur se couronnait de créneaux. Tout cela a disparu. Seuls les murs, que percent quelques rares fenêtres étroites comme des meurtrières, témoignent encore du rôle défensif qu'on entendait leur faire jouer en cas de siège. Et tout en haut, la toiture dallée qui est presque une plate-forme, a été disposée pour recevoir des défenseurs et des machines de guerre.
Contrairement à Saint-Pierre de Maguelonne, Saint-Etienne d'Agde n'est pas regardé comme une construction homogène primitivement fortifiée, mais il faut s'entendre. L'édifice en forme de T que nous voyons aujourd'hui a succédé à une première église avec abside qui fut terminée en 1149. En iiyS, Louis VII autorisa l'évêque Guillaume à munir d'ouvrages défensifs la ville d'Agde et sa cathédrale. A ce moment, on démolit l'abside pour bâtir le chevet carré actuel flanqué de deux tours, dont une inachevée, et l'on doubla l'épaisseur des murs que l'on arma d'éperons réunis par des arcs. La nouvelle cathédrale, bien qu'on ait utilisé une ancienne construction non fortifiée, est donc une reconstruction à peu près totale, entièrement militaire, et c'est une véritable forteresse. La voûte est un berceau brisé.
L'énorme masse rectangulaire que des contreforts très rapprochés rayent verticalement comme de grandes barres réunies par des arcs de soutènement, s'apparente au château des Papes d'Avignon, où l'on retrouve ce même parti de consolidation. Mais elle en diffère par la couleur, bâtie qu'elle est en lave volcanique, qui lui donne une teinte noirâtre. Ses hautes murailles à pic sont couronnées de créneaux, et le donjon est surmonté de mâchicoulis et d'une échauguette.
Jusqu'à ce siècle-ci, un groupe de maisons obstruait la façade au pied de laquelle passe l'Hérault. En 1899, on a dégagé celle-ci pour y ouvrir une porte précédée d'un perron. Les Sarrasins ne sont plus à craindre. Quant à la chapelle qui accoste son flanc droit, c'est une construction de iSyS, mais faite avec les matériaux d'un ancien cloître dont on a utilisé les authentiques arcatures et les montants de fenêtres.
L'église de Royat, datée de 11 65, rappelle en plus petit la cathédrale d'Agde, avec plus de pittoresque et moins de robustesse. Défendue au Nord par le ravin profond de la Tiretaine, elle est le réduit central de la petite place de guerre qu'était au moyen
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FIG. 45 — ÉGLISE DE ROYAT, PUY-DE-DÔME (ll65)
âge le village de Royat. Sa fortification consiste surtout en "une galerie supérieure appuyée sur les contreforts et sur des consoles, dont le bas est garni de mâchicoulis et le haut couronné de larges créneaux à merlons percés d'archères. Comme à Agde, une terrasse couvre l'église qui est voûtée en berceau. Au-dessus du transept s'élève une tour, carrée à la base, octogonale au sommet, qui achève de donner à l'édifice
un caractère militaire très prononcé : elle a été reconstruite sous Louis XVIII. C'est autour d'elle, comme d'un centre, que se développe la petite église en forme de croix. Ses murs, troués plus tard de rosaces gothiques, n'ont comme parure que de simples panneaux de pierres noires noyées dans du ciment blanc, mais l'originalité des lignes formées par sa seule armure guerrière suffit à l'orner, mieux que ne le ferait un choix d'ornements.
Plus pittoresque encore est l'église des Saintes-Maries-de-la-Mer. Celle-là est la perle de la série.
A vrai dire, l'église des Saintes bénéficie un peu du voisinage de la mer, vers laquelle elle semble cingler comme un vaisseau blond; de l'auréole que lui donne le soleil, et de tout ce dont la légende comme la poésie, depuis les deux Maries jusqu'à Mireille, l'ont entourée. De silhouette admirable, quand on en regarde l'abside, elle frappe plus sur la photographie qu'en réalité. Ma première impression en l'abordant fut une déception, parce que je l'imaginais plus grande. Petite, sans façade, elle défrise tout d'abord le visiteur qui débouche d'une rue de côté. La steppe marécageuse de la Camargue, qu'il faut traverser pour la visiter, lui fait une introduction et un cadre qui suggestionnent l'âme en sa faveur. Malgré tout, la cathédrale d'Agde, avec son cube altier, est plus imposante, et le géant gothique d'Albi plus puissant d'aspect. Mais, vue 'de loin, de la plage de Valcarès par exemple, avec le village peureusement groupé autour d'elle, l'église des Saintes reprend toute sa valeur, grâce au donjon qui surmonte son abside.
Est-ce une église?-' Est-ce une forteresse? On n'imaginerait pas un lieu de prière pareil si l'on ne savait qu'à ces époques troublées l'église était tout naturellement l'asile où les populations trouvaient en cas d'alerte un refuge sûr. Comme ses sœurs bâties dans un but militaire, l'église des Saintes garde son air de citadelle.
La couleur surtout en est admirable. Moussue, verdie, rouge par endroits, maculée d'innombrables taches rondes, la vieille muraille, que les embruns de la mer ont comme tannée, prend sous le soleil des tons de patine inimitables.
Cela se voit surtout au mur du Nord, encore primitif, bâti de pierres huit fois séculaires. Le mur du Midi, très retapé par Revoil et Formigé, n'a pas eu le temps de colorei- ses pierres neuves, mais, entre les réfections modernes que nécessitait son état de délabrement, les anciennes assises apparaissent par plaques. Leur couleur de sang est rayée de veines rouges, et désagrégées, calcifiées, elles se délitent et s'écaillent. Qu'est-ce donc qui a de la sorte anéanti ce dur calcaire sur cette face méridionale et sur la façade? Ce ne sont point les Sarrasins. Il a fallu une guerre fratricide pour que la solide église, que n'avaient pu entamer les pirates, menace ruine. Là, en iSôy, les bandes protestantes, à la suite des massacres de Nîmes, assiégèrent les catholiques qui s'y étaient réfugiés. Une fois encore, les vieilles murailles protégèrent les habitants des Saintes, mais elles gardent toujours les traces quasi sanglantes de l'assaut. Mieux que la sape et le bélier, la flamme a eu raison de leur résistance, et il a fallu de nos jours panser des brèches qui attentaient à sa vie. Ce fut sans doute le dernier drame dont la petite église dut être le témoin. Heureuse est-elle de n'avoir pas été démolie comme sa voisine, l'abbatiale de Saint- Gilles.
L'église des Saintes-Mariés n'est pas aussi ancienne que le croyaient nos premiers
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