‹ Pages d'art chrétienChapitre 17 sur 142 · LES COUPOLES DU SUD-OUEST · texte numérisé non relu

LES COUPOLES DU SUD-OUEST

Les églises à coupoles sur pendentifs, répandues à une quarantaine d'exemplaires dans le Périgord, l'Anjou, -les Charentes, le Limousin, la Gascogne, forment, dans l'art roman du xi« et du xii* siècle, un groupe à part, d'aspect exotique et d'appai'ence orientale, d'un caractère nettement déterminé sans lien avec le reste, qui fait de l'école périgourdine la plus curieuse de nos écoles romanes.

On en cite 43; mais, sur ce nombre, trois ont été démolies et trois n'offrent que ! des vestiges. Il va sans dire qu'il a dû en exister d'autres, et qu'il en est peut-être encore d'inconnues. La plus ancienne, à date certaine, est l'église de Saint-Astier (Dordogne), en ioi3, dont les coupoles ont disparu, remplacées par des voûtes gothiques. Entre toutes, Saint-Front de Périgueux est unique, avec ses cinq coupoles disposées en forme de croix grecque, disposition qu'elle est seule à avoir. Les autres n'ont qu'une enfilade de coupoles ou forment la croix latine. Avec Saint-Front de Périgueux, que l'on date actuellement de 1120, les plus intéressantes sont: Saint- Étienne de Périgueux (1013-1047), Saint-Jean de Côle (1086), Saint-Martin d'Angers (1020), Saint-Pierre d'Angoulême (iio5-ii28), la cathédrale de Saintes (1117-1127), la cathédrale de Cahors (consacrée en 11 19), l'abbatiale de Fontevrault, les églises de Souillac, Solignac, Gensac, Saint-Émilion (fîg. 47 à 54).

Leur existence même est un problème, sur la solution duquel on ne s'entend pas. Depuis l'époque où Félix de Verneilh émettait à leur sujet, en i85i, la première théorie en cours, aujourd'hui abandonnée, l'opinion des archéologues a plusieurs fois varié. Successivement, des idées contradictoires ont été défendues; les solutions proposées -ont reçu des modifications de détail, et des divergences existent encore entre des maîtres également qualifiés. De là, dans les livres, un cliquetis d'explications différentes, de nature à dérouter le lecteur novice, et dont quelques-unes se présentent comme définitives. Je dirai ici ce qu'il faut en penser.

Seule entre nos écoles romanes, l'école du Sud-Ouest a élevé, dès le xi« siècle, des églises à coupoles sur pendentifs qui évoquent invinciblement le souvenir des églises d'Orient et celui des coupoles byzantines. Il s'agit d'expliquer les ressemblances indéniables que l'on constate au premier abord entre les deux. Voici alors les questions qui surgissent :

Nos coupoles se rattachent-elles aux coupoles byzantines, ou sont-elles la création d'un art autochtone?

Si elles dérivent de l'art byzantin, faut-il y voir une transmission directe ou une imitation indirecte?

Dans l'une et l'autre hypothèse, quand et comment s'est introduit chez nous ce

modèle oriental?

Quel est le prototype byzantin? Est-ce Saint-Marc de Venise, les Saints-Apôtres de Constantinople, démolis en .464 par Mahomet II, Saint-Jean d'Ephèse, Saint- Barnabe de Chypre? Il ne peut-être question de Sainte-Sophie, qui est d'un type

très différent.

Quel est le prototype périgourdin? Est-ce Saint-Front, ou celui-ci n'est-il, au contraire, que le dernier anneau de la chaîne?

Quelle est la date de Saint-Front? Faut-il y voir l'église consacrée en 1047, ou devons-nous le regarder comme une reconstruction postérieure à l'incendie de 1120?

Quelle est la date du vieux Saint-Front, c'est-à-dire de cette église ruinée, surmontée d'un clocher, qui précède le Saint-Front à coupoles? Est-ce l'ancienne basilique latine, bâtie au vi« siècle, ou n'est-ce que l'église romane du xi« siècle?

Ya-t-il une filiation permettant de 'classer les églises à coupoles, depuis Sainte- Sophie de Constantinople jusqu'à Saint-Front de Périgueux?

C'est ce qu'on a appelé « la question byzantine» et « la question de Saint-Front ».

La question se complique encore, si on l'étend aux coupoles en général, et si l'on fait rentrer dans le sujet nos églises à coupoles sur trompes (il y en a 120 environ), comme Notre-Dame du Puy et Saint-Hilaire de Poitiers. On se demande alors :

Quelle est l'origine de la coupole? Remonte-t-elle plus avant quel'ère chrétienne ? Cette forme architecturale ayant reçu deux solutions : la trompe et le pendentit.

Phot. Mon. Hist.

FIG. 47 — CATHÉDRALE DE CAHORS (hIQ)

LA PREPARATION ROMANE

Phot. Mon. Hist.

FIG. 48 — CATHÉDRALE d'aNGOULÊME (lI05->II2j

qu'elle est l'origine de ces deux organes ? Faut-il attribuer la trompe aux Perses, aux Syriens, ou aux Romains? Le pendentif est-il une création romaine ou une invention byzantine? En France, la coupole sur trompes a-t-elle, comme en Orient, précédé la coupole sur pendentifs, ou faut-il admettre une généalogie inverse?

A toutes ces questions, déjà nombreuses, de nombreuses réponses ont été faites. Les voici par ordre, telles qu'elles se dégagent des ouvrages cités en référence; par leur classement seul, on verra comment la pensée actuelle des érudits s'est peu à peu précisée, et quel est actuellement l'état de la question. Je ne cite pas: je résume, mais d'ordinaire avec les termes mêmes des auteurs :

I. FÉLIX DE Verneilh : Saint-Front de Périgueux est une œuvre byzantine bâtie de

gg PAGES d'art chrétien

984 à 1047. Son auteur ne peut être qu'un architecte grec ou un Vénitien de formation.grecque. Il a été fait à l'imitation de Saint-lMarc de Venise, daté de 977, qui luimême est une copie des Saints-Apôtres de Constantinople, bâtis sous Justinien par les architectes de Sainte-Sophie, et que nous ne connaissons plus que par une description de l'historien Procope. Les piliers évidés en croix sont identiques dans les deux monuments. Saint-Front se rattache donc à Byzance par l'intermédiaire de Venise. Le fait s'explique par la présence d'une colonie vénitienne que l'on signale à Limof^es à la fin du x' siècle. Le clocher lui-même de Saint-Front est byzantin, et nest qu'un rappel du campanile de Venise. Quant au vieux Saint-Front, c'est l'ancienne basilique latine bâtie en l'an 5o5.

Saint-Front de Périgueux est le prototype périgourdin d'où sont sorties les autres églises à coupoles du Sud-Ouest. Le style byzantin, introduit chez nous dans toute sa pureté, est allé ensuite en dégénérescence. On a abandonné. le plan en croix grecque, reconnu incommode, pour revenir à la forme de la croix latine. Le type nouveau a achevé de se constituer parla modification des piliers intérieurs, flanqués au dehors de contreforts, au dedans de colonnettes, et par la réunion des coupoles que l'on a dissimulées sous un toit commun, à cause de nos climats pluvieux (i).

II. VioLLET-LE-Duc : Saïut-Front de Périgueux a été copié, au x^ siècle, sur Saint- Marc de Venise; le plan par suite est le même dans les deux; mais il n'a pas été élevé par un architecte étranger venu des bords de l'Adriatique. C'est une œuvre romane. L'architecte de Saint-Front, en effet, a imité la coupole byzantine sans se rendre compte de son principe. Les pendentifs ne sont pas appareillés comme il convient : les lits des assises sont horizontaux, au lieu d'être normaux à leur courbe génératrice. Ce sont de véritables encorbellements, c'est-à-dire des arcs superposés suivant un sphéroïde. Il est à remarquer que les arcs-doubleaux ne sont pas tracés comme à Saint-Marc de Venise, en plein cintre, mais en tiers-point, bien que cette forme ne fût pas encore adoptée en France. Les constructeurs de Saint-Front, peu familiers avec ce système de voûtes, ont recherché l'arc brisé afin d'obtenir une plus grande résistance (2).

III. Alfred Ramé: La filiation Saint-Marc-Saint-Front doit être gardée, mais Saint-Front est moins ancien que ne le prétend Félix de Verneilh. C'est une œuvre du xii^ siècle. Les coupoles de Saint-Marc, en effet, sont un remaniement postérieur, exécuté dans la deuxième moitié du xi" siècle. Si donc Saint-Front a été copié sur Saint-Marc, ce ne peut être au x« siècle, mais à la fin du xi% ou plus tard encore au xii% car un incendie détruisit en 1 120 l'église bâtie par l'évêque Frotaire. Mais alors, comment soutenir que Saint-Front est la plus ancienne église à coupoles de France? N'est-il pas beaucoup plus probable qu'on a bâti avant lui nombre d'églises soit à une coupole, soit à série de coupoles, et ne doit-on pas le considérer comme marquant, non le début, mais l'apogée de cette architecture en Aquitaine (3)?

(i) FÉLIX DE Verneilh, l'Architecture byzantine en France, i85i.

(2) ViOLLET-LE-Duc, Dictionnaire raisonné de l'architecture française, articles « Architecture religieuse » et « Coupole », t. I" et IV, 1868.

(3) A. Ramé, Communication à la Sorbonne, du 11 avril 1882, parue la même année dans le Bulletin du Comité des travaux historiques et scientifiques. Je néglige volontairement la réponse du baron de Verneilh, neveu de F. de Verneilh, dont l'opinion se réduit à ceci : La date de Saint-Front doit être maintenue, mais puisque Saint-Marc est moins ancien, c'est à Constantinople et non à Venise (^u'il faut aller chercher le prototype. Elle se confond avec celle de Quicherat.

LA PREPARATION ROMANE

Phot. Mon. Hist.

Page 1