FIG. 49 — COUPOLE ET TOUR DE SAINT-PIERRE D ANGOULEME
IV. QuiCHERAT : Saint-Front est la première de nos églises à coupole, mais Saint- Front et Saint-Marc sont deux sœurs jumelles. Toutes deux sont.filles de l'église des Saints-Apôtres à Constantinople, sur laquelle elles ont été copiées. L'importation
byzantine a donc été directe. Saint-Étienne de Périgueux dérive de Saint-Front; à la seconde génération de ces églises, on est en effet revenu au plan en forme de croix latine (i).
V. Anthyme-Saint-Paul : C'est plutôt le vieux Saint-Front que le Saint-Front à coupoles qu'il faut identifier avec l'édifice de 984. Saint-Front de Périgueux est un « monstre » archéologique. Si on en recule la date jusqu'à 984, il est vraiment trop en avance sur les églises contem poraines; si on l'avance jusqu'après l'incendie de 1 1 20 il est en retard sur nos monuments du x[i« siècle. Normalement, il faudrait le dater
FIG. 5o — SAINTE-SOPHIE DE CONSTANTINOPLE (532-537)
des dernières années du xi* siècle. On s'expliquerait alors qu'il n'ait pas de crypte, ce qui est anormal pour un édifice du XI^ Ceux qui identifient le Saint-Front actuel avec l'église bâtie en 984 ne réfléchissent pas que le clocher, qui est manifestement plus ancien, devient alors une énigme. Comment aurait-on pu bâtir une pareille tour, chez nous, au début du x*^ siècle, alors que l'art de bâtir était si rudimentaire? Et comment expliquer dans ce cas le détail de cette vieille église ruinée qui rappelle ce qu'on a fait après? Le cloître roman, qui est attenant, et qui est en partie du xi* siècle, au lieu de suivre le nouveau Saint-Front, suit le tracé de l'église ruinée. Le Saint-Front à coupoles n'existait donc pas quand on bâtit ce
(1) J- Ql'icherat, fragment d'un cours d'archéologie, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, t. II. p. 485.
LA PREPARATION ROMANE 9I
cloître. D'ailleurs, d'après les anciens textes, l'église brûlée en 1120 était plafonnée. Et il est difficile de voir en Saint-Front un prototype, car « un art ne pousse pas comme un champignon » (i).
VI. A. Choisy : Nos églises à coupoles sur trompes trahissent une influence de la Perse: Notre-Dame du Puy §e rattache au type persan. Par contre, nos coupoles sur pendentifs du Périgord appartiennent au type byzantin, et l'on ne trouve celui-ci que là. Saint-Front n'est pas autre chose que Saint-Marc traduit en pierre. L'architecte périgourdin s'est visiblement servi d'un plan coté d'après lequel avait été con-
Pnot. Almari.
FIG. 5l — INTÉRIEUR DE SAINT-MARC DE VENISE (iOÔS-IOQS)
struit Saint-Marc. Mais les procédés byzantins, qui supposent l'emploi de la brique, ont été remplacés par d'autres inhérents à l'emploi de la pierre taillée (2).
VII. M. Dieulafoy: La coupole est d'origine persane. Les exemples de coupoles sur trompes qui se voient aux palais de Sarvistan et de Firouz Abad, dans l'ancienne Suziane, remontent aux rois Achéménides, au v« siècle avant notre ère. Cette forme architecturale a été introduite en France au viir siècle parles invasions musulmanes; c'est donc une importation iranienne (3).
(1) Anthyme-Saint-Paul, Lettre à M. le marquis de Fayolle, dans le. Bulletin monumental de i8q5. Cet auteur a changé plusieurs fois d'opinion; je m'en suis tenu à celle-ci, qui est la plus intéressante.
(2) A. Choisy, Histoire de, l'architecture, W vol., 1899.
(3) Marcel Dieulafoy, VArt antique de la Perse, iS85; Espagne et Portugal, igiS.
VIII. J.-A. Brutails: Le vieux Saint-Front a tous les caractères d'un monument roman du xi' siècle, et le Saint-Front à coupoles appartient au siècle suivant. Il a dû même être terminé assez tard, en i lyS, car, à cette date, l'évêque Pierre Mi met y fit transporter les corps de plusieurs de ses prédécesseurs, que l'on avait dû déposer provisoirement dans la salle capitulaire. Ces corps étaient précédemment dans la partie orientale du vieux Saint-Front, remplacée depuis par la travée Ouest du Saint-Front à coupoles.
L'ornementation de Saint-Front, dont on a voulu tirer une objection, correspond au contraire à la fin du xii« siècle, où l'on abandonna sur les chapiteaux les « histoires » pour la flore. Quant au parti architectural, il est d'une netteté magistrale telle, qu'il ne saurait être qualifié d'arriéré pour l'époque.
Que dans Saint-Front l'intention soit byzantine, nul ne le nie. La question est de savoir si l'exécution est byzantine. Or, à Saint-Front, ni l'appareil, ni le tracé des coupoles, ni la façon dont elles sont maçonnées ne sont byzantins. L'architecte a manifestement voulu construire un édifice byzantin; et c'est aussi bien Saint-Jean d'Éphèse que Saint-Marc de Venise qu'il a eu en vue; mais son œuvre n'est pas plus byzantine que ne sont français les arcs brisés signalés en Italie par M. Enlart, dont les joints convergent à un centre unique, au lieu de tendre à deux points différents comme les nôtres.
Un détail essentiel aux coupoles d'Orient manque à Saint-Front; c'est cette ceinture de fenêtres percées à la base qui, noyant les supports intermédiaires dans une buée lumineuse, fait paraître la coupole suspendue en l'air.
Un artiste étranger peut bien, en eff'et, prendre les formes apparentes de l'art du pays qu'il traverse; mais, s'il cherche à les réaliser, l'exécution prouvera qu'il n'a pas les traditions de cette école. C'est ce qui est arrivé chez nous pour le style byzantin. Son auteur interpréta Saint-Marc, ou les Saints-Apôtres, ou Saint-Jean; il leur prit le plan d'ensemble, le dessin des piliers, l'ordonnance des voûtes; mais il le fit conformément aux habitudes des constructeurs locaux, qui depuis longtemps déjà bâtissaient des coupoles.
Chez nous, en effet, les premiers essais de coupoles datent de l'an mille. Nos maçons en empruntèrent-ils l'idée, et l'élément essentiel qui est le pendentif, aux Orientaux? Ce n'est pas vraisemblable. Ils y furent amenés par la force des choses, et l'on peut suivre en France l'élaboration d'une coupole locale qui nous est particulière. Cette coupole indigène fut trouvée en tâtonnant par des architectes aquitains n'ayant jamais vu de monuments byzantins.
Les premières coupoles françaises durent surmonter des églises modestes, et être isolées, soit à la croisée du transept, soit sous le clocher. Le type d'Angoulême, inconnu en Orient, vint après. Quant à Saint-Front, c'est une importation byzantine postérieure à cette première tradition. Cette église a été élevée au xii« siècle, à l'imitation d'un monument étranger, par une école d'architecture locale, autochtone déjà fortement constituée, et qui avait réinventé le pendentif.
Celui-ci, au moyen âge, n'a pas la régularité que supposent les formules géométriques modernes. Le pendentif, pour nous est « un triangle sphérique pris dans une demi-sphère pénétrée par un parallélipipèdc à base carrée ». Cette définition ne s'applique pas au pendentif roman, qui n'est pas une fraction de voûte, mais un
LA PREPARATION ROMANE
Phot. Mon. Hist.
FIG. 42 — SAINT-FRONT DE PÉRIGUEUX (l I20)
simple tympan. Curvilligne ou rectiligne, plein ou évidé, ce tympan est d'une régularité empirique qui a succédé à de longs tâtonnements.
Prétendre que notre école du Sud-Ouest est née en Orient, et qu'elle a été transplantée dans notre pays, c'est méconnaître les habitudes du moyen âge. Les anciens ne procédaient pas comme nous; chaque pays suivait ses traditions (i).
IX. Phéné-Spiers : Saint-Marc de Venise n'est pas de 977, mais de io63, et le campanile remonte à un édifice antérieur. Le vieux Saint-Front doit être identifié, non avec la basilique latine de 5o5, disparue, mais avec l'église romane de 1047. C'est cette église, lambrissée, qui fut brûlée en 1120. Le Saint-Front à coupoles est postérieur à cet incendie dont parle les vieilles chroniques.
Il est indéniable que Saint-Marc de Venise a été pris pour modèle quand on a bâti Saint-Front de Périgueux; mais, à ce moment, il y avait un siècle et demi que l'on élevait des coupoles en France.
Les églises à coupoles apparaissent, dans le Périgord, dès le début du xi« siècle; les coupoles de Saint-Astier, de Saint-Martin d'Angers, de Saint-Etienne de Périgueux (la première seulement), sont de cette époque. Celles-là ont pris naissance dans la contrée et ne sont qu'une variante de la voûte en berceau. Le plan auquel on les applique est une seule nef à plusieurs coupoles. Leur construction diffère essentiellement de celle des coupoles byzantines. Les coupoles de Saint-Front furent bâties conformément à la tradition locale, avec des arcs-doubleaux brisés, des
(i) J.-A. Brutails, « La question de Saint-Front », dans le Bulletin monumental, 1895.
pendentifs sphériques, et suivant un tracé ovoïde; seul fut imité le plan byzantin de Saint-Marc.
Les différences entre la coupole française et la coupole byzantine sont essentielles. Le pendentif français porte sur des arcs aigus, au lieu que le pendentif byzantin porte sur des arcs en plein cintre. Le pendentif français part de l'intrados des voussoirs, au lieu que le pendentif byzantin part de l'extrados. Le profil du pendentif français présente une double courbe, au lieu que le profil du pendentif byzantin est un quart de sphère. Le pendentif français a les assises horizontales et encorbellées, au lieu que le pendentif byzantin a les assises normales à la courbe. La coupole française s'élève en arrière du pendentif, au lieu que la coupole byzantine n'a pas de retrait. La coupole française est ovoïde, au lieu que la coupole byzantine est sphérique.
La constatation de ces différences ruine la théorie de l'influence byzantine directe.
La plus ancienne coupole française est celle de Germigny-des-Prés (Loiret), en 806; c'est une coupole sur trompes. Les plus anciennes coupoles du groupe périgourdin au xi^ siècle, ont la surface de leurs pendentifs recouverte de stuc, mis là sans doute pour dissimuler l'aspect rudimentaire de cet organe, alors grossièrement appareillé. Quand nous arrivons au xn^ siècle, avec Saint-Pierre d'Angoulérne et les autres, nous trouvons, au contraire, la pierre de taille et un appareil régulier, sinon normal. Mais on ne devait pas procéder comme aujourd'hui. Comme toute coupe horizontale du pendentif faisait p rtie d'un cercle dont le centre était l'axe de la coupole, on se guidait, pour le construire et le tailler, sur un fil fixé en un point de cet axe.
En résumé, le maître maçon de Saint-Front est allé à Venise, a mesuré le plan de Saint-Marc, et, de retour, l'a copié. Mais pour les pendentifs et les coupoles, il a suivi la tradition locale. Sa décoration est celle de l'art roman contemporain. Il V a donc dans Saint-Front absence complète d'influence byzantine, malgré le fait singulier que Saint-Marc ait servi de modèle. Les maîtres maçons du Midi français ont toujours passé pour les inventeurs de la voûte en berceau. 11 faut admettre qu'on leur doit aussi lidée et le développement de la coupole sur pendentifs, construite d'après une méthode particulière qui n'a rien de commun avec celle d'Orient (i).
X. C. Enlart : Notre école périgourdine peut être appelée romano-byzantine, car ses églises à coupoles sur pendentifs sont la copie manifeste de modèles orientaux. Mais ceux-ci doivent être cherchés en Chypre, à Saint-Barnabe, Sainte-Croix, Larnaca, Peristerona et Hieroskypos. Ces églises byzantines de Chypre, au lieu d'être bâties en briques comme les autres, le sont en pierres de taille comme celles du Périgord; elles sont appareillées de la même façon, et leurs coupoles s'élèvent sur des arcs brisés comme chez nous. Il y a donc entre elles et les nôtres les plus grands rapports. Deux d'entre elles ont cinq coupoles disposées en croix, comme Saint-Front. Etant situées sur les points où l'on faisait escale, et pourvues de reliques vénérées, beaucoup de pèlerins occidentaux ont dû les visiter. Il suflSt que parmi eux se soit trouvé un architecte pour que celui-ci ait pu, au retour, bâtir des églises comme
( 1 ) Phéné-Spiers, Saint-Front de Périgueux et les églises à coupoles du Périgord. Paru à Londres en 1896, ce travail a été publié en français dans le Bulletin monumental de 1897. Son auteur n'a eu connaissance de l'article de M. Brutails qu'après l'avoir rédigé. L'accord entre l'architecte anglais et l'archéologue français n'en est que plus remarquable.
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celles de notre Sud-Ouest. On ne connaît malheureusement pas la date de ces églises, mais je les crois orientales et plus anciennes que les nôtres. L'importation de modèles similaires a dû être parallèle et simultanée dans la région vénitienne et dans le 'Périgord (i).
XI. Ch. Diehl : L'hypothèse d'une imitation directe des modèles byzantins par des artistes français ayant vu l'Orient, semble plus vraisemblable, quand on observe l'analogie de nos édifices du Périgord avec ces églises de Chypre, également bâties en pierre, et qu'on se souvient que cette île était une des escales ordinaires sur la route des pèlerinages et du commerce d'Orient. En tout cas, il semble bien impossible d'attribuer Saint-Front et nos autres églises à coupoles à une école locale et autochtone, quelques différences de technique que l'on constate entre elles et les monuments orientaux. Il y a quelque témérité à déclarer incontestablement acquis que Saint-Front n'est pas une production de l'école byzantine, quand on est obligé d'accorder à l'évidence que Saint-Front est fait à l'imitation d'un modèle byzantin. Il demeure assurément quelque chose d'obscur dans le fait que ces coupoles romanes se trouvent si éloignées des ports qui étaient en relations constantes avec l'Orient; mais les emprunts semblent si caractéristiques, qu'il faut accepter le fait sans l'expliquer (2).
XII. R. DE Lasteyrie : Saint-Front est le produit d'une école indigène qui ne doit aux influences byzantines ni plus ni moins que la plupart des autres églises bâties au sud de la Loire pendant l'époque romane. Son plan lui-même n'a rien de byzantin, car Saint-Front, dans l'intention de ses constructeurs, ne devait pas être une église en forme de croix grecque. Si elle a ce plan, c'est qu'on a hésité à détruire l'admirable clocher contre lequel elle vient se buter, et que, finalement, elle est restée inachevée. Mais on avait évidemment l'intention d'en faire une église en forme de croix latine, du même type que la cathédrale d'Angoulême, car on avait commencé la construction d'une travée formant le pied de la croix, et les restes des quatre piles existent encore.
Les pendentifs comme les trompes étaient connus en Occident dès l'époque romaine. Les exemples persans cités par M. Dieulafoy doivent être attribués à la dynastie sassanide (226 à 641 après J.-C ), donc à un temps où la région persane avait subi l'influence romaine ou byzantine. Il est invraisemblable que nos architectes aient été prendre cette idée à une source aussi éloignée, alors que plus près d'eux il y avait des églises du v« et du vi* siècle voûtées de la sorte : Saint-Vital de Ravenne, baptistère de la cathédrale de Naples. M. Rivoira a même cité plusieurs exemples de trompes du i'^'" et du 11^ siècle, au palais des Césars sur le Palatirj, et à Tivoli. Les Romains seraient donc les véritables inventeurs des trompes. Quant aux pendentifs, ils sont romains aussi et antérieurs à Justinien, comme le prouvent les exemples du III* siècle, cités par M. Rivoira : Minerva Medica à Rome, monument funéraire de la Voie Nomentane, Thermes de Caracalla (disparu). Thermes de Domitien à Albano.
En Gaule, ce genre de construction a été connu dès l'époque impériale. M. de Truchis en a donné la preuve en signalant l'édicule de Beurey-Beauguay (Côte-d'Or).
(i) C. Enlart, l'Art gothique en Chypre, t. II, p. 707, 1899; et Manuel d'archéologie française, t. I", p. 92, 210 et 284, 1902.
(2) Ch. Diehl, Manuel d'Art byzantin, p. 676, 1910.
t>6 PAGES d'art chrétien
Ce petit monument, que surmonte une coupole sur pendentifs, taillée dans un seul bloc de pierre, est du ii? ou du m* siècle.
En dehors des textes des vieux chroniqueurs relatant l'incendie de 1120, la date de Saint-Front nous est fournie par un simple rapprochement avec la travée orientale de Saint-Étienne de Périgueux, la cathédrale d'Angoulême, l'église de Saint-Avit- Sénieur, qui toutes sont du premier quart du xii^ siècle (i).
Comme on le voit, s'il est des points acquis admis de tous, il en est d'autres au sujet desquels le désaccord et l'incertitude persistent.
Les points acquis semblent être ceux-ci : Saint-Marc de Venise, commencé en io63, a été consacré en logS. Avant cette date, les églises à coupoles apparaissent chez nous avec Saint-Astier, Saint-Étienne de Périgueux et Saint-Martin d'Angers. Saint-Front a été brûlé en 1120, et c'était alors une église couverte de charpentes de bois; le Saint-Front actuel est postérieur à cet incendie. En Orient, la coupole, sous ses deux formes, est d'un siècle ou deux antérieure à Justinien.
Les questions suivanies n'obtiennent que des réponses contradictoires: Nos constructeurs ont-ils pris ailleurs l'idée de la coupole? Dans ce cas, où l'ont-ils prise? Saint- Front est-il un emprunt fait aux Byzantins? Quel est alors son prototype oriental ?
Il faut avouer qu'aucune réponse n'est satisfaisante. L'hypothèse d'un Saint-Front en croix latine est problématique; une incertitude plane sur les églises de Chypre, et la croyance à une école autochtone soulève bien des difficultés. La conclusion, exprimée déjà de différents côtés, est qu'à l'heure actuelle une solution de la question byzantine est impossible. L'origine et la filiation des coupoles nous échappent. Pourtant, je ne peux m'empêcher de remarquer l'impuissance des architectes romans à voùtej de la sorte; le fait que nos vieux maîtres d'oeuvre n'aient pu, après un siècle et demi d'essais, fixer la technique de la construction des coupoles, me semble prouver à lui seul que c'était là pour eux une forme étrangère dont ils ne comprenaient pas bien le principe essentiel. Si l'on admet cela, la clé de l'énigme doit se trouver en Chypre, et non dans le Périgord. La question de Saint-Barnabe se pose avant celle de Saint-Front. C'est de la solution du problème soulevé par les églises chypriotes que découlera celle du problème périgourdin. Mais de ces églises signalées par M. Enlart, nul ne parle, sauf M. Diehl dans son Manuel. Serait-ce que la date supposée et leur origine orientale sont sujettes à caution? Byzantines et du x« siècle, elles s'imposent à nous comme les prototypes des églises périgourdines.
La date de 11 20 donnée à Saint-Front est basée sur ces deux textes de chroniques latines :
Anno MCXX, XI Kal. aug. monasierium S. Mariœ Magdalenœ de Vi^eliaco combustion est cum MCXXVII hominibus et feminis. Similiier incensum est monasterium S. Frontonis civitatis Petragorice, cum multis hominibus et feminis (2).
Guillelmi de Alba Rocha tempore, burgus S. Frontonis et monasterium cum suis ornamentis, repentino incendio conflagravit, atque signa in clocario igné
(1) R. DE h\sit.w\z, l'Architecture religieuse en France, à l'époque romane, ch. viii et xiv, 1912.
(2) Chron. S. Maxentii, dans Mabille, Chronique des Eglises d'Anjou, p. 429.
LA PRÉPARATION ROMANE
FIG. 53 — SAINT-FRONT DE PÉRIGUEUX (lI20)
soluta sunt. Erat tune temporis monastertum lignais iabulis coopertum (i).
U) Gestes des évêques de Périgueux,. ù.ns Labbe. Les deux textes sont dans le Recueil des historiens de France, XII, Sgi.
Donc: « L'an 1120, le 22 juillet, le moutier de Sainte-Marie-Madeleine de Vézelay fut brûlé avec 1 127 hommes et femmes. De même fut brûlé le moutier de Saint-Front de la ville de Périgueux avec beaucoup d'hommes et de femmes. » Et encore : « Du temps de l'évéque Guillaume d'Auberoche, le bourg de Saint-Front ainsi que le moutier avec ses ornements furent consumés par un incendie subit dont les flammes firent fondre les cloches dans le clocher. Le moutier était alors couvert de planches de bois. »
Le mot monasterium désigne ici l'église du monastère. La mention d'un plafond lambrissé écarte toute idée de coupoles; avec celles-ci, du reste, le gigantesque brasier que suppose le détail des cloches fondues n'aurait pas trouvé où s'alimenter. Les traces de feu relevées à l'extérieur de la coupole voisine du clocher, proviendraient donc de l'incendie allumé en iSyS par les huguenots, les mêmes qui ruinèrent la première travée de Saint-Etienne de Périgueux.
Ainsi raisonnent tous les archéologues actuels qui, du fait de l'incendie de 1120, concluent à la postériorité de l'église à coupoles. Ce point, considéré comme acquis, est à la veille d'être remis en question par M. l'abbé Roux, auteur d'un important travail sur Saint-Front de Périgueux. Son ouvrage tend à établir la thèse suivante :
« L'incendie de 1120 détruisit le vieux Saint-Front à charpente, mais le nouveau Saint-Front- à coupoles existait déjà : on constate son existence vers l'an 1070. Les deux églises étaient alors contiguës, séparées par un clocher-lanterne bas. Le vieux Saint-Front est une église romane du xi« siècle remaniée au début du xn". Après l'incendie, il servit encore, car il y a des remaniements postérieurs, et au xiii* siècle on dut l'abandonner. La chapelle bâtie au xv* siècle dans l'angle sud-est, suppose une ruine en plein air. Le clocher actuel est une reconstruction du xii* siècle postérieure à 1120: ses piliers accusent trois campagnes différentes. Il y a un noyau primitif du xi« siècle, renforcé de colonnes vers iioo, et doublé au milieu du xii« siècle d'un massif de maçonnerie. » (i)
M. Roux se défend de sortir de la question purement locale, mais on voit les répercussions de sa thèse sur toute la question byzantine. En attendant des preuves décisives, résignons-nous à ne pas savoir.
L'origine et la filiation de nos coupoles demeurant inconnues, nous pouvons du moins nous demander quelle a été la raison de leur emploi, et tâcher de les classifier. Réduits au doute comme historiens, raisonnons donc en architectes. Pourquoi a-t-on élevé des coupoles en France au xii^ siècle? Et quels sont les différents modes employés dans leur construction? (2)
L'abandon des charpentes et l'adoption des voûtes avaient amené dans nos églises, au xi« siècle, une diminution de la largeur, un rétrécissement de l'espace contre lequel luttaient vainement nos premiers constructeurs. La nef centrale, encombrée par les supports des collatéraux, réduits à de véritables couloirs, n'atteignait qu'exceptionnellement. 8 mètres. Une aspiration, commune à tous, poussait les
(1) La restauration de Saint-Front, commencée en i852, a été terminée en i883 par P. Abadie. Le clocher a été restauré par M. Bœsviiwald, de i885 à 1889.
(2) Michel Dansac, l'Emploi des coupoles sur la nef dans le Sud-Ouest; Ch. Besnabd, les Coupoles et voûtes domicales du Sud-Ouest. Ces deux travaux, correspondant aux deux questions posées, ont paru dans le tome 11 du Guide du Congrès archéologique d'Angoulème en 1Q12, publié par la S. F. A., igiS.
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architectes à rechercher l'ampleur perdue des anciennes basiliques. Or, aucun des systèmes de voùtement alors connus, voûte en berceau ou voûte d'arêtes, ne leur permettait d'atteindre ce résultat. Tous deux avaient des poussées telles qu'on ne savait, en l'absence de l'arc-boutant, comment les équilibrer dès qu'on agrandissait le monument.
La Bourgogne avait bien essayé d'y arriver avec la voûte d'arêtes, mais nous avons vu ce qu'il était advenu de la nef de Vézelay, large de 14 mètres, maintenue d'abord avec des tirants de fer, puis épaulée par des arcs-boutants hâtifs. Quant à la nef de Cluny, elle s'était écroulée à peine construite. La hardiesse irréfléchie de l'école de Bourgogne n'avait trouvé nulle part des imitateurs.
Seule, la coupole, parce qu'elle ne pousse pas et parce qu'elle peut être bâtie par tranches, sans échafaudages, permettait de voûter en toute sécurité de larges espaces.
La nef d'Angoulême a i5 mètres; celle de Saint-Avit-Sénieur, i6'",5o; celle de Cahors, 20 mètres. Les coupoles qui les recouvrent ont: l'une 11 mètres, l'autre ii'",5o, la troisième i5 mètres. On ne voit pas comment, antérieurement au système gothique, les maîtres d'œuvre auraient pu voûter autrement des nefs d'une pareille largeur. Voûter sans crainte des espaces aussi larges que ceux que permettaient autrefois les charpentes de bois, telle semble avoir été la raison déterminante de l'emploi de la coupole en France. Elle apparaît donc comme la grande solution romane, antérieurement à la croisée d'ogives.
Son union exclusive avec des arcs brisés comme supports, ne laisse pas que de
Phot. Moh. Hist.