LA GÉNÉALOGIE DES CATHÉDRALES
Il y a quelque vanité à vouloir comparer entre elles nos grandes cathédrales. Pour que l'on pût ainsi, sans injustice, les dresser face à face afin d'en mesurer le degré de beauté, il faudrait que, sorties du sol en même temps, et dans des conditions pareilles, elles eussent été bâties par des maîtres ayant à leur disposition d'identiques ressources techniques. Et tel n'est pas leur cas. Suger, Maurice de Sully et Robert de Luzarches ne sont pas contemporains, et leurs œuvres ne doivent pas être considéréesècomme les numéros d'un concours.
Nées à un moment différent de la période gothique, elles marquent les diverses étapes d'un long développement architectural qui a abouti à la création d'un type classique d'église. Chacune d'elles est un anneau de cette longue chaîne qui relie la basilique romane à la cathédrale gothique rêvée. Leurs auteurs ne sont pas des rivaux, mais des continuateurs, pareils à ces générations d'érudits qui parfont durant des siècles une même œuvre toujours inachevée. L'unité d'effort vers un même but était telle chez eux que chaque constructeur reprenait le problème au point où l'avait laissé son prédécesseur immédiat et faisait avancer d'un pas la solution définitive. Sans souci de nouveauté, il œuvrait dans le sens d'une tradition acceptée de tous, s'appropriant les arrangements jugés bons de ses devanciers, changeant ceux qu'il estimait imparfaits. Ainsi considérées, nos grandes cathédrales s'engendrent l'une l'autre. Membres d'une même famille qui s'est perpétuée en des rejetons du même nom, elles forment plusieurs générations. On peut nommer les mères et les filles. Mieux vaut dresser cette généalogie que vanter les mérites respectifs de monuments tous incomparables par quelque titre. Leur filiation importe plus que leur valeur d'art.
D'ailleurs, la science technique allant toujours croissant, il arrive que leur numéro d'ordre dans cette table chronologique fixe leur degré de perfection. Une cathédrale, par cela même qu'elle est postérieure, est plus savante et plus parfaite. Mais savant n'est pas synonyme d'artistique, et la beauté ne va pas nécessairement de pair avec le perfectionnement de la technique. La généalogie proposée ne retombe donc pas dans le classement repoussé tout à l'heure, et l'histoire de cette filiation ne sera pas un parallèle déguisé.
Tout autre essai de comparaison absolue entre elles serait d'autant plus vain qu'il s'y mêlerait un peu d'orgueil provincial, forme très subtile de l'amour de soi, et aussi l'une de ces préférences que dicte à chacun son goût personnel.
Les Parisiens préféreront toujours Notre-Dame de Paris, et les Picards la cathédrale d'Amiens. Aux yeux des Champenois, l'église métropolitaine de Reims
paraîtra la plus belle, tandis que, pour les Normands, la primatiale de Rouen éclipsera ses sœurs. Et les Berrichons ne voudront pas admettre que Saint-Etienne de Bourges vienne en cinquième rang. Quant aux Allemands, leur admiration exclusive va au Dom de Cologne, qu'ils regardent comme le parangon de l'architecture gothique.
Sans être Parisien, Picard ou Champenois, on préférera peut-être la merveille d'Amiens si l'on est architecte, parce que la cathédrale picarde est le dernier mot de la construction ogivale; le joyau de Reims si l'on est sculpteur ou poète, parce que la basilique royale, toute fleurie, marque l'apogée de la statuaire gothique. L'orgueil de Chartres et la perle de Bourges plairont sans doute davantage aux peintres et aux iconographes, à cause de leur imagerie peinte et sculptée. Et l'austère bijou de Paris pourra avoir les suffrages des archéologues et des érudits, admirateurs de la sobre pureté de ses lignes.
A chacun, d'ailleurs, la cathédrale préférée fournira d'excellents arguments pour se faire valoir. Amiens peut, à juste titre, être fière de sa nef, unique au monde. La façade de Paris est la reine des façades. Reims a les plus beaux portails qui soient. 11 n'y a pas de plus belle flèche que le clocher vieux de Chartres. Les vitraux de Bourges suffiraient à la rendre illustre entre toutes. Et le chœur de Beauvais est une pure merveille inégalée.
Si Amiens est la plus savante, Paris est la plus attique, Reims la plus élégante, Beauvais la plus hardie. Chartres est certainement la plus riche et la plus complète, puisqu'à côté d'un clocher sans rival elle peut montrer des vitraux qui passent encore ceux de Bourges, et des portails qui seraient les plus beaux du monde si ceux de Reims n'existaient pas. Bourges peut prétendre à être la plus originale, et M. Deville la proclame « la plus noble ». 11 n'en est pas de plus pittoresque que celle de Rouen. Cologne enfin serait, disent les Allemands, la dernière édition revue et corrigée de la cathédrale gothique, quelque chose comme un ne varietur, le paradigme définitif de l'église ogivale.
On voit à quoi aboutit le parallèle : à établir l'impossibilité d'un classement. Dès que l'on met en présence nos grandes cathédrales, le contrepoids est si parfait que les plateaux de la balance demeurent immobiles. L'institution d'un palmarès avec distribution de prix ne paraît pas ici défendable : on ne classe pas des chefs-d'œuvre, surtout s'ils sont d'un âge différent.
Par contre, il peut y avoir quelque utilité à interroger ces témoins de notre évolution architecturale religieuse. Puisqu'ils ont été le perfectionnement incessant d'une même conception architectonique reprise vingt fois, il est bon de savoir comment ces nombreux exemplaires d'un même type jalonnent l'histoire de notre architecture et marquent les progrès de l'art de bâtir.
L'évolution de la cathédrale gothique commence aux environs de l'an ii3o. En 1228, quand on achève le gros œuvre d'Amiens, elle est terminée. Elle comprend donc un siècle de tâtonnements et de recherches que viennent couronner victorieusement les constructions de Renaud de Cormont. Ce n'est pas que les monuments du début de cette période ne tiennent en rien au passé ni que ceux de la fin ne se continuent en des dérivés qui les modifient. Ce siècle d'art n'est pas un îlot. Mais il faut bien dans une étude s'imposer un commencement et une fin, et ici début et
terme sont tout de tnême une réalité. Nous irons d'ailleurs jusqu'au bout de cette liste généalogique;
L'église abbatiale de Saint-Denis, dont la façade et la nef étaient terminées en 1 147, constitue la première application de la méthode gothique à un grand édifice. Le nouveau style existait avant elle, depuis quelque vingt ans au moins, dans des églises rurales du domaine royal, comme celle de Morienval (Oise). Mais c'était la première fois qu'on l'appliquait en grand et qu'on abandonnait avec éclat les traditions romanes. La basilique où nos rois allaient dormir leur dernier sommeil a donc sa place marquée en tête de cette généalogie. Elle est la grand'mère des cathédrales. La consécration de son chœur en 1144 fut, en réalité, l'inauguration officielle du style nouveau qui se trouve avoir ainsi pour parrain Suger, le célèbre abbé, ministre et régent de France.
Saint-Denis bâti, la démonstration publique était faite des avantages que présentait le nouveau mode de construction, et c'est à ce propos que celui-ci devrait être expliqué. Mais l'église de Suger a été remise à neuf au milieu du xiii* siècle, de i23i à 1280, par Pierre de Montereau. Les nefs actuelles, le chœur et le transept datent de cette reconstruction, due à l'initiative de saint Louis. De l'ancien œuvre, il ne demeure que la façade, deux travées, le déambulatoire du chœur et la crypte. Bien qu'on puisse, d'après ce qui reste, deviner ce qu'était primitivement la fameuse abbatiale, on ne peut donc pratiquementétudier sur elle cette première manière gothique, et force nous est de regarder ailleurs.
Saint-Denis a eu trois filles : Notre-Dame de Noyon, Saint-Etienne de Sens et la cathédrale de Senlis. Les cathédrales de l'Ouest, bâties à cette même époque en style ogival, comme Saint-Maurice d'Angers et Saint-Pierre de Poitiers, n'ont rien à voir avec cette lignée. Elles ne sont gothiques que d'apparence.
En ce qui concerne Noyon, la filiation s'explique par l'amitié qui unissait son évêque Baudouin II au célèbre abbé. Suger prêta ses ouvriers et son maître d'œuvre au prélat bâtisseur. Aussi retrouve-t-on dans les deux bâtiments le même système d'appareil, des profils semblables et d'identiques ornements. Plus que tout le reste, son chœur s'avère comme procédant de Saint-Denis, tandis qu'à Sens c'est la façade qui, plus spécialement, témoigne que c'est l'abbatiale qui l'a engendrée. Quant à Senlis, à peine retrouve-t-on encore sous les surcharges et les réfections ce qui fut une copie de la nécropole royale.'
C'est qu'avec le temps les trois églises sœurs ont bien renouvelé leurs atours, l'une pour réparer les dégâts d'un incendie, les deux autres pour obéir à cet incessant besoin de perfectionnement qui est une des caractéristiques du moyen âge.
Noyon, commencée vers 1145, a suivi après i2g3 l'exemple de Saint-Denis en refaisant complètement ses voûtes. Senlis, commencé en ii53, incendiée en i5o4, doit au xvi« siècle son transept, ses voûtes, ses fenêtres et ses galeries-. Sens, commencée en 1140, nous est seule parvenue à peu près intacte. Le plus important des remaniements qu'elle a subis a consisté à surélever les arcs formerets en changeant leur tracé, à refaire le voutain qu'ils supportent, et à faire profiter les fenêtres de l'espace gagné en les allongeant. Elle n'est pas seulement la première en date des
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cathédrales gothiques, elle est aussi celle qui a le mieux conservé l'ordonnance de la fin du xii^ siècle. Plus représentative que ses sœurs, elle fait revivre pour nous le témoignage effacé de Saint-Denis, et l'on peut, en l'examinant, dire en quoi consistait le système structural de la nouvelle architecture.
L'âme de ce système, c'est la voûte. Et ce qui, avec elle, doit être tenu pour essentiel, c'est ce qui la supporte, c'est-à-dire la pile, l'arc-boutant et le contrefort. Tout le reste, qui constitue la plastique, est art décoratif, c'est-à-dire toilette, c'est-à-dire secondaire, et n'est d'ailleurs venu qu'après, à mesure que le nouveau style prenait conscience de lui-même et renouvelait ses moyens d'expression. Nous n'en parlerons pas, nous en tenant à l'ossature, dans laquelle nous ferons rentrer la travée et la façade pour en montrer l'évolution.
Née de la lutte entreprise par les constructeurs romans contre la pesanteur et la poussée des voûtes, l'architecture gothique fut, avant tout, une trouvaille de maçon. La mystique n'y fut pour rien. Les voûtes romanes, qu'elles fussent en berceau ou à arêtes, demandaient à être contre-butées d'une façon ininterrompue. Les contreforts étaient bien espacés, de façon à correspondre aux arcs-doubleaux, mais, en réalité, la poussée s'exerçait sur toute la ligne, et c'étaient les murs très épais qui la recevaient. Aussi les collatéraux servaient-ils surtout à maintenir la grande nef. Dans le roman du Midi, ces voûtes latérales affectaient même la forme d'un demi-berceau, et elles épaulaient réellement, à la façon d'un arc-boutant continu, la nef du milieu. Mais comment, avec cela, ouvrir des baies qui feraient entrer dans la basilique romane l'air et la lumière? Il n'y fallait pas songer. La grande nef était condamnée à l'obscurité. Et pourtant les architectes rêvaient d'édifices immenses, lumineux et aérés. Pour les rendre possibles, il fallait changer la méthode employée jusque-là pour voûter. Le point de départ fut le sectionnement de la voûte d'arêtes en travées au moyen d'arcs-doubleaux. La solution consista à faire supporter chaque travée par un cintrage de pierre permanent formé de deux arcs diagonaux, qui, prenant naissance à droite et à gauche des doubleaux, se croisaient en forme d'X au milieu de la voûte, sectionnant ainsi chaque division en quatre compartiments indépendants. A ces arcs ogifs, c'est-à-dire de renfort, on donna le nom de croisées d'ogives. Sur leurs reins, comme sur un échafaudage stable et élastique, les quatre voutains vinrent se poser. La voûte d'ogives gothique était créée : elle était le perfectionnement de la voûte d'arêtes romane.
Les voutains qui, dans la voûte romane, formaient une concrétion homogène reposant sur les murs, reposent maintenant, séparés, sur les branches d'ogives, et celles-ci reportent tout le poids sur le point de retombée où elles se réunissent. La poussée est donc localisée.
Ce parti adopté, il suffisait de donner aux impostes une grande force de résistance pour que la solidité de l'édifice fût assurée. Les contreforts ne pouvaient j.ouer ce rôle, puisqu'ils étaient reportés plus loin au dehors par les nefs latérales. Les piliers intérieurs ne suffisaient pas à la tâche, puisqu'ils n'étaient aptes qu'à recevoir un poids vertical. Tous deux s'avouaient impuissants contre la poussée oblique des arcs ogives, et pourtant c'était elle qu'il fallait neutraliser sous peine de voir les premières assises glisser et toute l'armature de la voûte s'effondrer. Aux points où les arcs diagonaux se réunissent, il fallait des étais. On eut l'idée de bander au-dessus
FIG. 55 — COUPE DES CATHÉDRALES DE SENS, DE LAON, DE PARIS ET DE BOURGES
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des toits latéraux des arcs décrivant un quart de cercle entre le contrefort et le mur de la grande nef. Le point d'appui véritable était ainsi rejeté au dehors.
Désormais, les voûtes latérales en demi-berceau, dont les arcs-boutants ne sont qu'une section, ne seront plus nécessaires pour épauler la nef centrale: on pourra donc les baisser et ouvrir dans le mur de la grande nef, enfin dégagé, des fenêtres qui lui apporteront un jour direct.
Au moment où la cathédrale de Sens sort de terre, la voûte d'ogives a accompli certains progrès. Les liernes et les tiercerons, c'est-à-dire ces branches d'ogives secondaires qui subdivisaient en trois chaque voutain, sont abandonnés comme membres inutiles, en attendant de reparaître plus tard sous une nouvelle forme pendant la période flamboyante. L'armature, par contre, s'est complétée d'arcs formerets qui se recourbent au-dessus des murs, mais sans les décharger du poids des voutains, traités qu'ils sont en simples bourrelets.
On continue par tradition à voûter sur plan carré. Et dans cette section imposée par l'habitude, les branches d'ogives se croisent, déterminant un nombre variable de voutains, quatre ou six. La forme bombée primitive, provenant de ce que les diagonaux ont la tête plus élevée que les doubleaux et les formerets, subsiste plus ou moins. Peut-être s'aperçoit-on déjà que ce tracé est défectueux, puisqu'il charge les arcs-doubleaux et les arcs formerets, mais on ne sait comment y remédier. Enfin l'arc en tiers-point, reconnu plus solide parce qu'il a l'avantage de faire glisser le poids au lieu de le garder sur ses reins comme le plein cintre, et qu'il a moins de poussée, n'est pas encore exclusivement adopté et voisine partout avec le demi-cercle. Il en sera longtemps ainsi.
A Sens, la méthode de voûtement est la suivante : la grande nef est couverte de voûtes sexpartites; les nefs latérales de croisées simples sur plan carré, qui, dans le déambulatoire du chœur, par suite de l'écartement des supports extrêmes, ont leur clé sur le côté avec des voutains inégaux; l'abside enfin et la chapelle absidale d'un réseau de branches d'ogives. L'arc en tiers-point est employé pour les doubleaux, les arches des piliers, le triforium et les formerets. Quant aux arcs ogives, exécutés comme deux moitiés de cercle, le plein cintre est alors leur tracé normal. La voûte actuelle de Sens n'est pas très bombée, mais elle l'était avant le relèvement des formerets.
De tout ceci, la forme sexpartite des hautes voûtes est ce qu'il y a d^e plus caractéristique. Elle est une conséquence du plan carré. A cause de lui, les architectes font correspondre chaque travée centrale à deux travées latérales, conformément à l'ordonnance normande, mais parce que l'espace à couvrir leur paraît trop grand pour deux branches d'ogives, ils prennent le parti de subdiviser encore en deux chaque section de voûte au moyen d'un arc-doubleau supplémentaire. Cet arc de recoupement donne six voutains.
C'est la voûte sexpartite telle qu'elle est employée à la grande nef de Sens.
En bonne logique, cette façon de voûter entraînait un système de piliers inégaux, alternativement forts ou minces, suivant qu'ils supportaient les doubleaux maîtres flanqués des deux diagonaux ou les arcs de recoupement seulement. L'architecte de Sens l'a parfaitement compris.
Voyez les supports de la nef. Les maîtresses piles sont d'énormes massifs de
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maçonnerie à angles multiples, dans les encognures desquels s'engagent quatorze colonnettes. Les piles intermédiaires, au contraire, très faibles, sont formées simplement de deux fûts accouplés qui, en plan, forment un 8. Toutes deux sont prises dans l'arsenal roman. Le gothique n'a pas encore de supports à lui.
Le recoupement de la voûte a eu une autre conséquence logique : le dédoublement de la travée. Examinez une travée de Sens: elle se compose de deux arches que sépare le pilier intermédiaire, de deux tronçons de galerie divisés par une colonnette, de deux claires-voies identiques entre lesquelles retombe la voûte, enfin de deux arcs formerets. La travée ainsi comprise est un diptyque dont les deux panneaux sont pareils.
En élévation, la travée de Sens comprend trois membres: les arches de la nef, un triforium à couloir qui donne sous les combles du bas côté, et les fenêtres. Mais ici Noyon doit être consultée.
Noyon, si elle n'a pas gardé comme Sens ses voûtes sexpartites, repose comme elle sur des piliers alternés. Le principal est une pile romane entourée d'un cercle de colonnettes; l'intermédiaire, une simple colonne. Cette alternance avec les voûtes actuelles n'a plus de raison d'être, mais il ne faut y voir qu'un témoin d'une disposition plus ancienne disparue. La travée ici aussi est dépliée en deux pages semblables, mais si nous la considérons de bas. en haut, nous y trouvons un étage de plus. Une galerie s'étend, en effet, sur les bas côtés, et au-dessus court un triforium aveugle formé d'arcatures trilobées. Tribunes et arcatures sont donc superposées. Le voisinage de ces deux éléments, l'un décoratif, l'autre utilitaire, est à noter parce que l'un des deux est destiné à disparaître, supplanté par l'autre. Au dehors, dissimulés sous le comble de l'appentis, des arcs-boutants se cachent et forment des arcs de soutènement. Cet élénient gothique n'est encore ici qu'un expédient qu'on emploie mais qu'on n'ose avouer.
A Sens, l'arc-boutant s'affirme, mais sans élégance. Le contrefort monte jusqu'à la naissance des voûtes, aminci en route par trois retraits successifs. Un simple fleuron le termine. Arrivé au bout, il se continue dans un arc qui fait corps avec lui et va buter le mur de la grande nef vers le milieu des arcs ogives. C'est un simple étai soudé à la tête de la culée. Et cet étai est purement passif: il reçoit la poussée et la transmet au contrefort.
Il est facile de comprendre qu'avec une voûte sexpartite la poussée des arcs de recoupement est faible, comparée à celle des arcs diagonaux et doubleaux réunis. A cette inégalité de poussée intérieure devrait correspondre une disparité dans l'étayement. L'alternance des piles devrait se retrouver dans les arcs-boutants. Logiquement, aux piles maîtresses on aurait dû faire correspondre un arc-boutant majeur très puissant, et aux piliers interïnédiaires un arc-boutant mineur plus faible. Par un manque de logique absolu, à Sens comme à Noyon, le même arcboutant se reproduit identique à chaque division secondaire comme à chaque travée.
La façade de Sens contient en germe la façade gothique de l'avenir. On y découvre, étouffés par les surcharges, tous les éléments de l'ordonnance future. La division tripartite y est déjà, marquée par les tours et le portail d'entrée qui bée entre les deux. Tout en haut, séparant un vitrail d'une galerie, une rose minuscule inscrit sa roue. Tout cela ne réclame qu'un peu d'ordre. Qu'un génie ordonnateur vienne, qui
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mette chaque chose à sa place et sache en tirer parti, et la façade gothique sera créée. Façade embryonnaire, dédoublement de la travée, coexistence des tribunes et du triforium, arcs-boutants rudimentaires ou dissimulés ou d'une franchise inélégante, lourdes culées au bout desquelles l'arc-boutant est emmanché, piliers romans alternés dont un principal à colonnettes, voûtes sexpartites sur plan carré et bombées, le tout avec le plan à trois nefs de la période précédente, voilà où en sont les architectes gothiques au moment où grandit la première génération des cathédrales.
Notre-Dame de Laon appartient à la seconde. Commencée en 1160, elle prend place entre Saint-Étienne de Sens, dont elle est la fille, et Xotre-Dame de Paris, dont elle peut se dire la mère. Certaines ressemblances avec Saint-Etienne de Sens ont fait même supposer que son architecte, Guillaume de Sens, en avait donné le plan. Saint-Pierre de Lisieux,.qui a les mêmes piliers, et la primatiale de Lyon, qui a les mêmes voûtes, lui font suite.
Comme ses ascendantes, elle est couverte de voûtes sexpartites dans la grande nef, de croisées simples sur plan carré dans les collatéraux, et deux travées latérales correspondent à une travée centrale. Mais une modification importante s'est produite dans le système des piliers. Ceux-ci sont uniformément de grosses colonnes trapues, ou, si l'on veut, car c'est mieux dire, des piles cylindriques coiffées d'un chapiteau. Sur leur tailloir, des colonnettes prennent naissance, trois par piles, qui montent jusqu'à la voûte pour en recevoir les arcs.
Cette égalité de supports, malgré une inégalité absolue de charges, est un illogisme de plus à ajouter à celui des arcs-boutants ici encore tous pareils, mais il faut y voir surtout un indice de la tendance qu'avaient les architectes à uniformiser les divisions de la nef. Cette uniformisation finira par se faire, car elle est nécessaire, mais on ne la commence pas par le bon bout. Tant qu'on n'aura pas supprimé la cause même de l'ordonnance usitée, c'est-à-dire la voûte sexpartite à double formeret, elle sera entachée d'illogisme.
L'arc-boutant est le même qu'à Sens. Tracé en quart de cercle, il continue la culée à la façon d'un manche. Au-dessous de lui, un faux arc-boutant, sous la forme d'un éperon évidé, bute derrière le triforium.
Ici comme à Xoyon, une étroite galerie de service surmonte les tribunes qui ont presque l'importance de la nef latérale. C'est en réalité un second collatéral superposé au premier, et le système de la voûte y est d'ailleurs pareil.
La façade de Laon est le brouillon de celle de Paris. Trois portails qui s'exagèrent en porches, une rosace flanquée de deux verrières, une galerie qu'un ressaut ramène à la division tripartite des deux premiers étages, et, tout en haut, les deux tours percées de fenêtres voici la façade gothique sortie de ses langes. Sauf à Paris, on ne
fera jamais mieux.
Notre-Dame de Paris, commencée en ii63, n'a pas seulement emprunté à Notre- Dame de Laon sa façade afin de la parfaire. Elle lui a pris aussi ses piliers et ses tribunes. Et nous trouvons encore ici, mais pour l'avant-dernière fois, les voûtes sexpartites.
Donc, les supports de la grande nef sont des piles cylindriques uniformément les
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mêmes, sur les tailloirs desquelles sont posées trois colonnettes qui montent jusqu'à ce qu'elles rencontrent les arcs-doubkaux et les arcs ogives. Là, deux autres colonnettes commencent, qui vont, un peu plus haut, supporter à droite et à gauche, la retombée des arcs formerets.
Le système gothique ne commence qu'à la seconde zone. Le soubassement est roman.
Mais l'architecte était préoccupé de l'alternance des piliers, si logique avec les voûtes à doubleaux inégaux. Mieux avisé que celui de Sens, il a trouvé une solution plus élégante. Au lieu de renforcer de deux en deux les piles de la grande nef, il a cantonné de douze colonnettes un sur deux des piliers des collatéraux. On a ainsi mis d'accord la logique, qui réclamait un rapport entre la charge et le support, et l'œil qui exigeait une symétrie absolue dans l'ordonnance du vaisseau central.
Notre-Dame de Paris a un double collatéral et par suite cinq nefs. Le premier collatéral est surmonté d'une tribune aussi importante que lui. Cette large galerie contre-bute la grande nef et reporte la poussée sur les piliers des collatéraux dont l'alternance est donc parfaitement logique.
Pour les voûtes de ces mêmes collatéraux dans le pourtour du chœur, l'architecte s'est trouvé en face d'un problème difficile à résoudre. Les travées des deux déambulatoires rayonnant parallèlement autour de l'abside ne pouvaient concorder entre elles. Leur écartement allant grandissant, il devenait impossible de les voûter comme dans la nef. On a intercalé des piles intermédiaires, une au premier déambulatoire, deux au second. Et, bandant sur elles des branches d'ogives non croisées, qui dessinent un V d'abord, un M ensuite, on a simplement emboîté les uns dans les autres des quartiers de voûte triangulaires. Ceci, malgré son imperfection, montre au moins l'élasticité du nouveau principe.
L'ordonnance de la travée actuelle comprend trois étages : les arches du bas, la galerie des tribunes et les vitraux. Mais c'est là une disposition nouvelle due à un remaniement. Elle date de saint Louis et eut pour cause la réparation des dégâts d'un incendie. L'ordonnance primitive gardée encore par une travée, comprenait quatre étages. Au-dessus des tribunes, une rosace à meneaux dentelés ouvrait sur un comble, et, tout en haut, une fenêtre simple distribuait un jour parcimonieux. La modification du xiii« siècle consista à remplacer fenêtre et rosace par une grande verrière composée de deux lancettes géminées surmontées d'une rose qui s'inscrivent dans un arc de décharge.
Les deux nefs latérales ayant reporté à dix mètres au dehors les culées extérieures, on n'osa pas enjamber une pareille distance avec un seul arc-boutant. On les fit donc à double volée. Pour cela, les piliers des collatéraux furent prolongés à l'extérieur et on éleva sur eux des contreforts intermédiaires pour soutenir en leur milieu les arcs-boutanis qui franchissaient. en deux bonds l'espace compris entre la nef centrale et la culée. Au-dessous de la seconde volée, un autre arc-boutant, allant de la culée au contrefort intermédiaire, vint contre-buter les tribunes. Un troisième enfin, dissimulé sous les combles de la galerie, alla poser sa tête contre le mur de la grande nef, au-dessus de la rosace à meneaux.
Tel est — tel était plutôt — le système ingénieux à la fois élégant et solide adopté par l'architecte de Paris. Mais la même restauration qui changea l'ordonnance de
la travée modifia complètement l'ossature extérieure. Donc, à la fin du xiii* siècle, on démolit le grand arc-boutant à double volée, la pile qui lui servait de support et l'arc-boutant caché sous l'appentis. A leur place, on lança dans les airs les gigantesques arcs-boutants actuels, de i5 mètres de portée, qui enjambent les collatéraux et les tribunes. Ces arcs sont exceptiqnnels dans l'art gothique, et leur place est beaucoup plus loin, après Amiens, dans l'histoire de son évolution. On n'en retrouve d'équivalents comme tracé, mais plus petits, qu'à Goutances.
Au point de vue technique, Notre-Dame de Paris se défend mal contre certaines critiques. Ses deux collatéraux sont bas et écrasés ; les arches de la nef et les tribunes présentent des hauteurs égales; la travée se termine misérablement par des fenêtres perdues sous les formerets et qu'aveuglent encore les arcs ogives des voûtes' sexpartites; ses tribunes, disposition transmise par la tradition, sont en somme un étrésillonnement déguisé de la grande nef et l'aveu que le système d'équilibre est encore imparfait. Malgré tout, elle n'en représente pas moins le triomphe du nouveau système et l'abandon définitif de l'ancien. Ici, tout est gothique, sinon de forme, au moins d'intention. Il n'y a plus de murs, mais seulement des piles et des arcs. Les formerets eux-mêmes, enfin bien compris, sont devenus des arcs indépendants. Tout cet immense édifice repose sur une forêt de 83 piliers, complétée par 12 massifs de maçonnerie, que maintiennent 28 culées et 28 arcs-boutants. Certaines formules sont encore romanes, par exemple celle des supports mohocylindriques, dernière métamorphose du pilier roman, mais l'abandon des murs, réduits au rôle de cloisons, est affirmé, et cela est caractéristique. Encore une étape représentée par Bourges, et nous arriverons au pur gothique.
Saint-Étienne de Bourges, commencé vers iiyS, termine la série des cathédrales que l'on pourrait appeler de transition. Couverte de voûtes sexpartites, supportée par des piliers à colonnettes alternés, contre-butée par un système d'arcs, dont un principal à double volée, qui rappelle celui de Paris, elle nous fait comprendre comment, du type représenté par la cathédrale parisienne et qu'elle-même continue, on passa à celui de l'église définitivement gothique. Ce que nous devons surtout noter en elle, c'est l'absorption des tribunes par le premier collatéral qui se trouve ainsi avoir une hauteur double.
Le même phénomène s'est produit plus tard à Rouen, où les arcades de la tribune sont restées, bien qu'on ait supprimé la première voûte et son plancher. A Coutances et dans le chœur du Mans, le premier collatéral. a aussi absorbé l'étage de la galerie.
Grâce à ces trois hauteurs de voûte différentes, chaque nef de Bourges a un éclairage direct. Merveilleusement éclairée par une triple rangée de verrières qui représentent l'art du vitrail à son apogée, elle est vraiment, ainsi que l'appelle M. Lambin, « la cathédrale de toutes les clartés ». Le premier collatéral et la grande nef ont un égal triforium, mais ceux-ci, au lieu de laisser voir comme à Sens les charpentes du toit latéral, sont fermés par un mur du fond qui les transforme en couloirs. Enfin, dernière originalité, il n'y a pas de transept. Choeur et nef se continuent l'un l'autre, et cela fait un immense vaisseau dont rien ne vient interrompre les lignes et dans lequel cinq portails donnent entrée. Sa grandeur vient de là.
Les bas côtés du chœur ont été plus habilement voûtés qu'à Paris, mais faute
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d'avoir doublé les piliers du premier déambulatoire comme à Notre-Dame, on a dû rapprocher beaucoup les uns des autres les piliers de l'abside, et ceux-ci masquent absolument la vue. A ce défaut s'ajoute un manque de proportion entre le premier collatéral et le second, entre les piles de la grande nef et celles des nefs latérales. Le triforium est écrasé et les fenêtres trop courtes. Eh coupe, l'aspect est disgracieux. Cette cascade d'arcs-boutants et surtout la continuation de la ligne du toit par l'arcboutant supérieur, qu'on ne s'explique pas à cette place, choque l'œil. Contrairement aux autres cathédrales, dont les proportions dérivent du triangle équilatéral, celle de Bourges tire les siennes du triangle isocèle rectangle. Cette méthode, voulue ou non, a donné de mauvais résultats. Peut-être en cours d'exécution, dit Viollet-le- Duc, substitua-t-on un plan plus modeste à voûte moins haute au plan primitif. On y sent en tout cas la préoccupation de restreindre le plus possible la hauteur. Et celle-ci, loin d'être un but poursuivi, est une nécessité contre laquelle se débat le constructeur en vue de réaliser la cathédrale rêvée, c'est-à-dire un large édifice voûté, stable, bien éclairé, parfaitement proportionné.
Le problème posé n'est pas résolu. Mais en quelques années l'évolution se précipite, et voici Chartres qui apporte une solution presque définitive.