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III

Notre-Dame de Chartres, rebâtie complètement de 1194 à 1228 sur les ruines fumantes d'une basilique romane du xi^ siècle incendiée, a toujours prêté à confusion. 11 faut bien se rendre compte que de la première église il ne reste rien et que l'actuelle est une pure création gothique. L'incendie du 10 juin 1 194 ne laissa subsister que la crypte des ix« et xi^ siècles et la façade, exactement deux tours, dont une avec flèche, et les trois portails qui les relient, surmontés de trois fenêtres. Tours et façades avaient été ajoutées au xir siècle à l'église du xi». Sauf des substructions invisibles du dehors et un morceau décoratif indépendant qu'on a d'ailleurs complété au xiii« siècle par une rosace et une galerie des Rois, au xvi^ pqr une flèche, nous sommes donc ici en plein xiii« siècle, et l'âge d'or du gothique commence.

Pour se rendre compte des progrès accomplis, il nous faut considérer un des piliers de la nef. Celui-ci est formé d'un noyau central, alternativement rond ou octogonal, auquel sont soudées quatre colonnes qui ont chacune un emploi bien déterminé. Deux reçoivent les arches des deux piliers voisins; la troisième supporte l'arc-doubleau de la nef latérale; la quatrième enfin, tournée vers la grande nef, monte jusqu'au chapiteau du noyau central, où elle sert d'assiette à cinq colonnettes qui fusent jusqu'à ce qu'elles rencontrent les cinq arcs de la haute voûte. Voilà la vraie pile gothique, à plan cruciforme, en sa forme définitive créée par le plan même des arcs. Parti de- la voûte, le système gothique s'est ramifié jusqu'au sol, s'y inscrivant comme un cachet. Son organisme maintenant est complet.

Ce tracé de pile avait été précédé d'un premier essai représenté par Saint-Gervais de Soissons. Là, les piliers sont l'ancienne colonne monocylindrique de Laon et de Paris, à laquelle on a soudé une colonnette correspondant à l'arc-doubleau. De cette ancienne cathédrale, nous ne retiendrons que cette forme encore incomplète de la pile gothique.

Une autre transformation aussi radicale s'est produite dans le système de la voûte.

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et, sur ce point encore, Notre-Dame de Chartres nous montre le tracé définitif. Donc, ici, chaque section se compose de^^quatre voutains sur plan barlong. Traitant l'arc de recoupement comme l'arc-doubleau, on a bandé de l'un à l'autre les arcs ogives sans aller au delà, et chaque travée centrale s'est trouvée correspondre à une travée latérale. En définitive, l'ancienne section carrée à six voutains a été remplacée par deux sections oblongues à quatre voutains chacune. Et voilà enfin la vraie voûte gothique.

Cette fois, par suite de la réduction de la voûte à un élément simple, l'uniformisation de la travée est complète et parfaitement logique. La travée est maintenant une page de pierre unique qui se répète tout le long de la nef et qui va de pair avec chaque section de voûte.

En élévation, nous trouvons trois zones. Entre les arches et les fenêtres court une galerie: c'est le triforium. Des anciennes tribunes, il ne reste plus que le souvenir, sous cette forme d'arcatures décoratives derrière lesquelles un mince couloir muré permet de circuler à l'intérieur de l'édifice.

Les fenêtres, largement ouvertes, occupent presque tout l'espace compris entre les piles. Chacune d'elles se compose de deux baies accouplées et d'une rosace. Les murs n'étant plus nécessaires à la solidité, on commence à les évider le plus possible et à les décorer de peintures translucides.

Les contreforts, amincis par quatre retraits successifs, sont décorés au tiers de leur hauteur par un bandeau sculpté qui se continue sur le mur, et se terminent par un petit toit au-dessous duquel est nichée une statue de saint. Ce n'est plus un simple cube de maçonnerie: c'est une construction ornée à laquelle l'imagier a collaboré. De chacun d'eux au mur de la nef, deux arcs-boutants s'élancent qui sont un admirable exemple d'étrésillonnement. Au moyen d'arcades à colonnes rayonnant vers un centre commun, on les a reliés entre eux et rendus solidaires. Ces arcs forment donc un contrefort continu, aussi résistant qu'un mur plein, qui vient s'appliquer contre le mur de la nef sur presque toute la hauteur, depuis le point de départ des doubleaux et des ogives. Au xiv* siècle on compléta encore cet ensemble par un troisième arc-boutant qui aboutit à la tête des formerets, mais de celui-ci il ne faut pas ici tenir compte. On peut se demander pourquoi, puisque la poussée est localisée, l'architecte de Chartres s'est préoccupé de raidir ainsi le mur dans l'axe des doubleaux. C'est que, avec un arc-boutant seulement, même avec deux séparés, une déformation est toujours à craindre. De nombreux accidents l'avaient démontré. Théoriquement, en eflPet, la poussée d'une voûte se résout en un point mathématique placé un peu au-dessus de la naissance des arcs. Il semble et on crut d'abord qu'un arc-boutant, venant la contre-buter à cet endroit précis, suffirait à la maintenir. Mais la pratique fit bientôt reconnaître que cette poussée est diffuse et qu'elle agit au-dessus comme au-dessous. De là le système d'étrésillonnement adopté à Chartres. Il n'en est pas de plus puissant et il -était nécessaire pour contre-buter cette lourde voûte de i6 mètres 1/2 de portée et de o™,3o d'épaisseur. Plus tard, les voûtes allégées, on le jugera inutile et l'on trouvera une solution plus simple.

Le chœur, dont Viollet-le-Duc est allé jusqu'à dire qu'il ne faisait pas honneur à son architecte, a été autrefois fort malmené par le célèbre gothicisant. Il suffit d'en examiner un instant le plan pour s'apercevoir qu'il y a désaccord complet entre le

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rond-point du centre et les autres parties de l'abside. Les travées du déambulatoire rayonnent mal autour du choeur. Les chapelles sont irrégulièrement plantées. Les arcs-boutants ne sont pas placés sur le prolongement de la ligne de projection horizontale des arcs du sanctuaire, et ceux-ci zigzaguent d'étrange façon. Choqué par cette asymétrie violente, Viollet-le-Duc concluait à l'hésitation et à l'ignorance. Sur ce point, le « Dictionnaire d'architecture » est à corriger par ce qu'en ont écrit MM. Lefèvre-Pontalis et Merlet.

Après l'incendie de 1194, on résolut de conserver la crypte romane à cause de la vénération dont elle était l'objet. L'architecte dut donc accomplir le projet hardi d'édifier une cathédrale voûtée d'ogives sur les substructions d'une basilique du xi« siècle. II ne lui était permis que de renforcer ces fondations. La longueur et la largeur de la nef, des collatéraux et du déambulatoire, le nombre et les dimensions des travées et des chapelles absidales furent autant de données auxquelles il eut l'obligation de se conformer. La solution, aisée pour la nef, était ardue pour le chœur. Là les murs des chapelles rayonnantes ne convergeaient pas au même centre et ne divisaient pas également la courbure de l'abside. C'est sur leur base irrégulière qu'il fallut trouver les points d'appui des piliers et des contreforts. C'était un problème malaisé : il fut savamment résolu, mais au prix de la symétrie. Ces irrégularités ne sont donc qu'apparentes; loin de prouver contre le maître d'œuvre, elles démontrent au contraire sa science et sa sagacité.

Dans ce chœur ainsi réhabilité, remarquons encore une disposition nouvelle et dont les gothiques ne se départiront plus : la diminution des piles du sanctuaire. Ce sont ici de simples colonnes flanquées par devant d'une colonnette qui reçoit la nervure de la voûte du chœur. On s'est dit avec raison que, puisque ces supports ne recevaient qu'un tronçon de branche d'ogive, il était inutile de leur donner la même importance qu'aux piles de la nef qui, elles, supportent cinq arceaux. A mesure qu'elle se développe, la construction gothique devient de plus en plus logique et rationnelle. Nous allons le constater davantage encore dans les cathédrales de Reims, d'Amiens et de Beauvais.

Notre-Dame de Reims a été commencée en 121 1. Entre Chartres et elle se placent Caen, Bayeux, Rouen, et en même temps qu'elle s'élèvent Nevers, Auxerre, Coutances et le chœur du Mans. Elle représente un perfectionnement de Notre-Dame de Chartres résidant tout entier dans un allégement des formes.

Reims a les mêmes piliers que Chartres, avec cette seule différence que le noyau de la pile est toujours circulaire. Dans la haute voûte, au ond identique, les arcs diagonaux ont été tracés en tiers-point comme les autres arcs. L'ordonnance de la travée aussi est pareille, mais la basilique royale s'éloigne de sa devancière par le dessin de la culée et le tracé des arcs-boutants.

Le contrefort se compose d'une base robuste, qui monte jusqu'à la hauteur du petit toit, et d'un pinacle de 24 mètres, sous lequel un ange musicien dresse sa stature colossale. Cette gracieuse construction, répétée tout autour de l'édifice comme un leitmotiv, l'enveloppe d'une forêt de niches, de colonnettes, de clochetons et de statues sous laquelle la maçonnerie disparaît. Cette fois c'en est fait des lourdes culées encore si formidables à Chartres : un svelte édicule les remplace dont on est parvenu à faire oublier le rôle d'atlante à force d'élégance.

FIG. 57 — COUPE DES CATHÉDRALES DE CHARTRES, DE REIMS, d'aMIENS ET DE BEAUVAIS

Derrière lui, deux arcs-boutants vont appuyer leurs têtes contre le mur du grand vaisseau. Cintrés sur une portion de cercle dont le centre est placé en dedans des piles de la nef, ils sont actifs, de passifs qu'étaient leurs aînés, et opposent une résistance oblique à la poussée oblique des voûtes. Pour les fortifier, on a posé sur leur extrados un rempart de pierre à l'arête dentelée de crochets, et de l'un à l'autre on a renforcé le mur d'un petit contrefort qui a pour effet d'étendre leur action. Ils seraient parfaits si l'on ne pouvait reprocher à l'un d'eux de n'être pas à sa vraie place. Mais le point de baée de l'arc inférieur a été mal choisi. Placé 3 mètres trop haut, il ne remplit pas exactement sa fonction, et si le mur au-dessous de lui n'a pas bougé, c'est qu'il se trouve avoir à cet endroit 3 mètres d'épaisseur.

Ce luxe de force est du reste le défaut de Reims, en dépit de l'allégement général. On le constate surtout dans les constructions du périmètre. Il y a là une abondance de matériaux inutile et inexplicable. D'un contrefort à l'autre, un mur plein de 2 mètres de largeur se poursuit sans interruption tout autour de l'édifice, arrivant jusqu'à 2'",5o de largeur à l'endroit des piles. C'est une assiette de monument romain. Peut-être le constructeur a-t-il été influencé par les vestiges anciens d'architecture classique qu'on trouve dans la région. L'hypothèse a été faite. Elle paraît raisonnable. VioUet-le-Duc croit plutôt que le plan primitif a été abandonné à moitié chemin, faute de ressources ou pour aller plus vite. Arrivé à la hauteur des basses nefs, on aura bâti en retrait, diminuant progressivement les saillies et réduisant l'épure des dessins. De fait, le premier étage ne correspond pas aux soubassements. Ceux-ci, d'une robustesse toute romaine, attendaient un édifice de dimensions colossales qui n'a pas été fait. Cette antithèse énigmatique trouve là son explication, mais celle-ci n'est concluante qu'à demi. Même gigantesque, la cathédrale rémoise, bâtie trente ans plus tard, aurait eu des points d'appui plus réduits. Le vice reproché reste un défaut.

Les cinq chapelles absidales sont voûtées sur huit branches d'ogives rayonnant autour d'une clé centrale. Dans les premières cathédrales, les nervures s'appuyaient à la clé de l'arc de tête. Circulaires à la base, ces chapelles de Reims deviennent polygonales à mi-hauteur: ce qui est leur plan définitif tel que nous le trouverons à Amiens. A Chartres, elles sont encore arrondies. Nous saisissons ici la transition sur le vif. Plus profondes qu'à Chartres où elles ne sont que des absidioles basses, elles consacrent l'importance définitive de cette disposition du chœur.

La façade de Reims est la seule franchement ogivale et bâtie d'un jet que nous possédions. Ici, le parti pris des lignes horizontales et la division en compartiments, si accusés à Paris, conformément à l'esthétique romane, sont abandonnés. Sauf deux bandeaux, il n'y a plus que des verticales. Cette prédominance à tous les étages de lignes ascendantes, qui montent éperdument de la base au sommet, donne à l'immense façade, toute fleurie de statues, de crochets, de gables et de fleurons, l'aspect d'une fusée. Au lieu d'être posée sur le sol comme Notre-Dame de Paris, elle en jaillit et pointe vers le ciel, cristallisée au moment même de son élan. Voilà réalisée la façade gothique telle qu'un architecte du xiii* siècle pouvait l'imaginer. Aucune autre qu'elle ne peut nous en donner une idée. En elle, le perticalistne, cette caractéristique du gothique, trouve sa complète affirmation.

Mais ceci, qui ne vise qu'à la faire comprendre, ne constitue pas un brevet de supé-

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riorité. L'œil, tourmenté par ces formes enchevêtrées qui se pénètrent l'une l'autre, sans qu'aucune zone tranquille vienne les séparer, n'est pas satisfait. Un grand principe architectural s'est perdu, celui des surfaces de repos. Le regard ne sait où s'arrêter; tout le sollicite, et la multiplicité des détails nuit à l'effet de l'ensemble. Riche et belle, cette page de pierre manque de grandeur.

L'antithèse de sa parure avec la nudité de l'intérieur n'a pas besoin d'être soulignée. Elle ne rend que plus inexcusables certaines pauvretés. Les fenêtres de la haute nef, par exemple, sont d'un dessin simpliste à force de simplicité, et le triforium, de formes mesquines, est d'un tracé monotone. Il est hors de doute que son premier maître d'œuvre, probablement Jean d'Orbais, ne peut disputer à Robert de Luzarches, premier architecte d'Amiens, le titre d'Ictinus chrétien.

Notre-Dame d'Amiens, élevée de 1220 à la fin du xiii« siècle, est pour l'architecture gothique ce que le Parthénon est pour l'architecture grecque. Première réalisation parfaite de la cathédrale ogivale, elle en apporte la formule définitive.

Comme plan nous avons trois nefs, un transept à collatéraux, et un chœur à double déambulatoire avec sept chapelles absidales, dont une plus allongée, dédiée à la Vierge. Nef, transept et chœur forment un vaste plateau de 148 mètres de long, et d'une largeur de 46 mètres, qui, au transept, en atteint 65 : ce qui donne une superficie de 8000 mètres carrés. Cet espace est couvert de voûtes en pierre sur croisées d'ogives, à la fois légères et solides, qui, à la nef du milieu atteignent 43 mètres de hauteur. En l'absence totale de murs, ces voûtes reposent uniquement sur un ensemble de supports, piles, culées, massifs, aussi rares et aussi minces que possible, reliés entre eux par des arcs. L'équilibre des pointsM'appui a été assuré par un jeu de poussées et de résistances exactement calculées de façon à se neutraliser. D'immenses verrières distribuent partout, en même temps que l'air, une lumière directe et abondante. Et chaque forme a été traitée avec un tel souci de beauté joint à une telle préoccupation de logique, que l'esprit et Pœil également satisfaits, l'un par l'atticisme des lignes, l'autre par leur parfaite convenance, ne trouvent plus une exigence à formuler.

Vue dans le détail, cette suprême réalisation gothique consiste en ceci. Grâce à un tracé mieux étudié, les diff^érentes clés de voûte, clés des doubleaux, des diagonaux, des formerets, ont été mises au même niveau, et la voûte dessine une ligne à peu près droite. La charpente est donc posée directement sur les arcs. Ceux-ci, contrairement à Reims, ont le moins d'acuité possible. Le mur de la grande nef n'a que i",5o d'épaisseur. La pile, noyau rond cantonné de quatre colonnes, laisse fuser jusqu'à la voûte, sans l'arrêter par un chapiteau, celle de ses colonnes qui correspond , à l'arc-doubleau. La culée, seule robuste, est décorée à son sommet d'une large corniche sculptée, et surmontée d'un pinacle qui a son pendant en petit sur le rebord du toit. Les deux arcs-boutants, tracés en fraction de cercle, et placés très exactement de façon que le premier commence à la naissance des arcs, et que le second meure à la tête des formerets, sont reliés entre eux par une colonne monolithe posée en délit. Une seconde colonne, plus longue, placée sous l'arc-boutant inférieur, repose sur le mur du triforium. Grâce à ces deux colonnes, véritables madriers en pierre qui le raidissent, le mur est contre-buté sans interruption sur toute sa hauteur dansl'axe des doubleaux.

L'extrados de l'arc-boutant supérieur aboutissant au comble du grand toit, on a eu l'idée de l'utiliser pour l'écoulement des eaux. On a donc creusé, sur le chaperon, un caniveau qui reçoit l'eau pluviale du chéneau. Après avoir coulé sur les reins des arcs, les eaux traversent la culée jusqu'au pinacle, où deux gargouilles les rejettent loin des murs et des fondations. Plus tard, vers 1260, on séparera, •dans le chœur, l'arc de son caniveau par une claire-voie, et l'aqueduc ainsi obtenu deviendra au xv* siècle d'un usage courant. D'une pile à l'autre, les fenêtres forment un véritable filigrane de pierre qui évide complètement les murs. Le meneau principal se poursuit dans le triforium, l'unissant intimement aux grandes baies. Enfin, au-dessous du triforium, un large bandeau sculpté, où feuilles et roses s'entrelacent, introduit dans l'intérieur de la nef un élément de sculpture qui fait le tour de l'édifice, brisant par son horizontale le verticalisme des lignes.

Toute cette construction, légère et bien entendue, sans amas de matériaux inutiles comme à Reims et à Chartres, à la fois belle et raisonnée, est admirablement plantée. La projection horizontale des arcs de voûte a commandé partout la disposition du plan. Travées tournantes du déambulatoire, chapelles absidales, culées et contreforts, rayonnent sans la moindre irrégularité autour d'un plateau circulaire où toutes les lignes viennent s'inscrire.

Ce chef-d'œuvre, qui portait tout d'un coup le système gothique à son extrême perfection, un siècle à peine après sa naissance, avait en lui trop de germes féconds pour ne pas avoir de rejetons. De fait, c'est par excellence la cathédrale-mère. Et puisqu'il s'agit de généalogie, on peut bien dire d'elle : Genuit filios et filias. Saint-Pierre de Beauvai^, le Dom de Cologne, Saint-Pierre de Troyes, Saint-Gatien de Tours, Notre-Dame de Clermont-Ferrand, Saint-Étienne de Limoges, Saint-Just deNarbonne, les cathédrales de Meaux, de Bazas et de Séez sont ses filles.

Saint-Pierre de Beauvais, dont le chœur fut bâti de 1225 à 1272, serait le vrai Parthénon gothique s'il avait été terminé. Imitant l'œuvre de Robert de Luzarches, l'évêque Milon de Nanteuil voulut encore la surpasser. Il donna plus de largeur au sanctuaire, plus d'ouverture aux arches, plus de hauteur à la travée, plus de légèreté à la construction, en particulier aux piles qu'il fit ovoïdes pour qu'elles arrêtassent moins le regard, et modifia comme il suit le triforium et la culée.

Au lieu d'appuyer le toit latéral contre le mur de la grande nef derrière le triforium, il le fit à double pente exactement comme la toiture centrale. Ayant ainsi dégagé le triforium, il en remplaça le mur plein par un mur ajouré, orné de vitraux. Désormais, le triforium sera considéré comme une continuation des fenêtres, et ce sont ses arcatures elles-mêmes qui seront vitrées. A Troyes, à Tours, à Amiens et à Séez dans le chœur, à Strasbourg et à Metz, les verrières des grandes baies et celles de la galerie ne font plus qu'un.

Cette absorption du triforium par le fenestrage avait quelque chose de fâcheux : la disparition d'un m.embre décoratif intéressant. Désireux de le conserver, l'architecte de Beauvais le transporta dans la nef latérale, où l'on retrouve au-dessous des fenêtres l'ordonn^ance ancienne de la grande nef.

La préocupation de contre-buter plus activement la poussée des hautes voûtes l'amena à la disposition suivante. Divisant en deux la culée, il monta deux contreforts parallèles et posa le second en porte-à-faux, partie sur la pile, partie sur la

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voûte du collatéral. Cette quille gigantesque de 26 mètres ainsi établie tendait par son poids à incliner vers la haute nef. Elle doublait la force des àrcs-boutants et introduisait un nouvel élément de résistance. L'ancienne culée inerte devenait active et vivante. Le seul danger était l'écrasement du toit. Mais le maître d'œuvre calcula avec raison que la poussée des voûtes transmise par les arcs-boutants ferait incliner ce contrefort intermédiaire vers la culée principale, reportant la charge sur son parement extérieur. Et il sut en maintenir l'aplomb par une seconde volée d'arcs qui transmettait la poussée au contrefort principal. Cette fois, la stabilité était bien obtenue par un jeu de forcés vives qui se neutralisaient.

Cette construction parfaite, très savamment combinée, était à peine achevée qu'elle menaçait de s'écrouler. En 1284, les voûtes s'abattaient lourdement sur le sol, faisant craindre pour tout le reste. On éleva alors trois piles intermédiaires à droite et à gauche du chœur, au milieu de chaque travée, deux dans les collatéraux, et un arc de recoupement vint rendre sexpartite chaque section de voûte. De tout cela il faut faire abstraction en rétablissant les travées primitives pour bien comprendre l'œuvre géniale de Milon de Nanteuil. Une maçonnerie défectueuse, voilà la vraie explication de la catastrophe de 1284. Quant à la flèche de i5o mètres qui n'a pu tenir debout, sa chute en iSyS, vient uniquement de ce qu'on eut l'imprudence de l'élever sur le transept avant la construction des nefs. Epaulée par le grand vaisseau, elle eût duré. Il ne faut donc pas parler de hardiesses dans le

tracé et de limites dépassées. Furent seuls critiquables l'exécution trop précipitée, les mauvais matériaux employés et la négligence des maçons. C'est en cela, que l'architecte de Cologne, faisant son profit des fautes commises, devait corriger l'œuvre de son prédécesseur.

La cathédrale de Cologne, commencée en 1248, est une copie de la cathédrale d'Amiens ou plus exactement de celle de Beauvais. Son premier maître d'œuvre, Gérard de Rile, avait joué un rôle important dans la construction de la cathédrale picarde. S'il quitta Amiens pour Cologne en 1248, c'est qu'à ce moment les travaux de Notre-Dame d'Amiens était suspendus depuis huit ans. Il calqua presque servilement le plan de Milon de Nanteuil, donnant seulement plus de force aux contre-

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