‹ Pages d'art chrétienChapitre 23 sur 142 · PLAN DE NOTRE-DAME D AMIENS · texte numérisé non relu

PLAN DE NOTRE-DAME D AMIENS

forts, profita des belles dispositions de Beauvais, mais perfectionna l'exécution avec une science pratique irréprochable. Ses successeurs devaient surcharger ensuite son œuvre de détails infinis qui nuisent à son effet. Le Dom de Cologne est donc une cathédrale française; c'est une filleule d'Amiens, une fille de Beauvais. Et son premier auteur, Picard d'adoption sinon de naissance, paraît être de chez nous. Les Allemands sont donc mal venus à s'en prévaloir.

11 ne s'agit évidemment ici que du choeur, seule partie ancienne avec une amorce du transept et la moitié de la façade. Encore au commencement du xix» siècle, entre le chœur et la tour tronquée où l'on avait laissé une grue gigantesque, bâillait un vide énorme. Le vaisseau à cinq nefs, les portails, les deux clochers et le transept ont été bâtis de i8i5 à 1880.

De cette partie moderne, il est permis de penser beaucoup de mal. Les pédantesques architectes qui relevèrent prétendirent extraire de toutes les variétés du gothique un style normal, un peu à la façon des philologues qui normalisent le vieux haut allemand. Déclinant correctement les formes de notre ancienne architecture, ils crurent savoir parler le gothique. Mais autre chose est la déclinaison exacte d'un paradigme, autre chose une composition conforme à la syntaxe et au génie de la langue usurpée. Leur œuvre, d'un style correct et glacé, ne représente qu'un gothique sec, pauvre, étriqué et nu. Cette prétendue cathédrale-modèle [Musterdom) est une simple page de froide morphologie écrite sèchement par un professeur. Notre-Dame d'Amiens reste le vrai canon gothique.

Le type réalisé pour la première fois à Amiens a pris très vite un caractère international, et chez nous il s'est uniformisé toute de suite.

Après Saint-Pierre de Beauvais, les grands génies Imaginatifs font place à des maîtres d'œuvre savants, mais d'une sage prudence, qui appliquent des formules certaines et des procédés devenus courants. Notre-Dame de Clermont-Ferrand, Saint- Étienne de Limoges, Saint-Just de Narbonne sont dus à ces calculateurs habiles connaissant toutes les ressources de leur métier. C'est là que l'arc-boutant atteint comme tracé sa dernière perfection, là que l'agencement des arcs et les pénétrations de moulures sont traités avec le plus d'adresse.

Ces trois cathédrales représentent le gothique du xiv* siècle, celui que les manuels, depuis A. de Caumont, appellent rayonnant, d'un mot qu'il faudrait proscrire, ainsi que l'expression à lancettes, parce qu'ils ne correspondent à rien, sinon à un détail insignifiant et d'ailleurs inconstant des fenêtres. Mais il ne faut pas oublier que toutes les trois ont été commencées en plein xin* siècle en même temps que Saint-Bénigne de Dijon, Saint-Fulcran de Lodève et Notre-Dame de Rodez. On peut dire que le xiv« siècle n'a conçu ni entrepris aucune cathédrale. A peine peut-on en citer quatre ou cinq, pauvres, de secondaire importance, comme Mende, Saint- Flour, Vienne, Toul, et qui, nées dans les dernières années, se rattachent pour le style à la période flamboyante. Saint-Pierre de Montpellier est en réalité une église abbatiale. A cette époque troublée et appauvrie, on se contenta de terminer ou de modifier celles du siècle précédent. A des cathédrales romanes du xi" siècle on souda des chœurs gothiques. Exemple : Carcassonne. Et les modifications ne portèrent que sur la plastique, qui seule continue alors son évolution pendant que la statique de l'architecture se fixe en des traditions d'atelier.

Cette dernière remarque est vraie aussi du xv* siècle. Le flamboyant n'a rien changé à la structure gothique. Il n'a modifié ni le système des voûtes ni celui des supports. C'est un système décoratif, non un style architectural. Les modifications qu'il apporta sont plus apparentes que réelles et n'intéressent guère que l'œil. Des voûtes, demeurées substantiellement les mêmes, il compliqua le tracé en multipliant les membres secondaires, les liernes et les tiercerons, non pour obtenir plus de solidité, mais comme motif de décoration. Taillant les piliers à multiples facettes qui, d'ordinaire, supportent directement, sans l'intermédiaire de chapiteaux, les nervures de la voûte, il leur donna un aspect prismatique. Et, appliquant aux arcs-boutants son système de courbes composées et de contrecourbes, il inventa inutilement des formes nouvelles, traitant par exemple l'extrados comme un arc retourné, à courbe concave. Mais tout cela est art décoratif plutôt que méthode de construction.

On peut s'en apercevoir en examinant les cathédrales de Saint-Flour, de Mende, de Vienne, de Toul, de Moulins, de Quimper, d'Auch, de Nantes, de Chambéry, de Viviers, de Saintes, de Saint-Claude, de Vannes et de Condom, qui datent de cette période. La plupart, d'une nudité désolée, ne sont guère représentatives. D'autres n'ont qu'un morceau, le chœur.

Au fond, celles qui se présentent le plus à nous avec cet aspect sont trois cathédrales du XIII* siècle, Rouen, Evreux et Beauvais, parées à nouveau et agrandies un siècle et demi plus tard. Le flamboyant a jeté sur elles, et non sans grâce, la dentelle légère de ses sculptures ajourées. Il a doté Evreux et Beauvais d'un transept et de deux portails, Rouen d'une façade et de fenêtres. Il en a fait des constructions de rêve, brodées avec la plus capricieuse fantaisie. Mais, sous cette toilette nouvelle, l'ossature demeure ancienne et accuse un autre âge. Il ne faut pas s'y tromper,

La dernière en date des cathédrales gothiques françaises est Sainte-Croix d'Orléans, bâtie au xvii» siècle dans le goût flamboyant. Elle termine la liste que commence Saint-Etienne de Sens, et nous pouvons arrêter ici notre nomenclature.

Telle est cette généalogie. Si le mot est nouveau appliqué aux cathédrales, la chose elle-même est faite de notions éparses dans les articles du dictionnaire de VioUet-le- Duc et dans les ouvrages de ceux qui, après lui, ont le mieux écrit du gothique. Mais ce qui m'a le plus aidé à la dresser, ce sont les i5o planches avec plans, coupes et élévations, publiées par A. de Baudot, sous le titre Les Cathédrales de France (fig. 55 à 58),

Page 1