FIG. 09 — FAÇADE DE SAINT-PIERRE DE ROME
compte de ses dimensions colossales. Tout y est si parfaitement mesuré que sa grandeur même échappe tout d'abord. » Et le pauvre visiteur sort convaincu que l'art architectural consiste à faire paraître petit ce qui est grand.
L'illusion d'optique que je viens de décrire est celle de tous les visiteurs, et nombre de récits en font foi. Le président Charles de Brosses écrivait déjà en 1740;
On ne s'aperçoit de son énorme étendue que par relation, lorsque, en considérant une chapelle, on la trouve grande comme une cathédrale, ou lorsque, mesurant un marmouset qui est au pied d'une colonne, on lui trouve un pouce gros comme le poignet. Tout cet édifice, par l'admirable justesse de ses proportions, a la propriété de réduire les choses démesurées à leur juste valeur.
Me» Gaume, un siècle plus tard, a eu la même impression :
Entré dans la basilique, le voyageur cherche en vain les colossales proportions dont il a entendu parler. Hauteur, largeur, longueur, tout lui paraît ordinaire, et pourtant Saint- Pierre surpasse en grandeur les plus vastes édifices de l'Orient et de l'Occident.
Après l'auteur des Trois Rome, cent autres, dans les guides, dans les petits livres, même dans les revues, ont redit l'affirmation du « charmant président » tant cité par Stendhal. Son explication d'apparence technique a fait fortune. Tous l'ont adoptée, heureux d'expliquer aussi facilement par une heureuse harmonie des formes la désillusion ressentie. Et l'on a trouvé merveilleux qu'un édifice gigantesque, égal à trois de nos cathédrales, fît moins d'effet qu'une seule d'entre elles (fig. 59 et 61).
Ceci n'est pas une simple antithèse. Par un contraste saisissant, en effet, Notre-
Dame de Paris, pareille en cela aux autres cathédrales et à Sainte-Sophie, produit une impression opposée. C'est un concert unanime de louanges pour sa grandeur. Un ancien chroniqueur disait d'elle : « Mole sua terrorem incutit spectantibus. Sa masse terrifie le spectateur. » Aujourd'hui comme autrefois, la carrure imposante de ses lignes émeut les plus rebelles. Nul ne saurait la regarder d'un œil indifférent. Devant elle, le passant s'arrête, saisi d'admiration pour tant de majesté. Sous quelque angle qu'il l'envisage, sa silhouette l'étonné par sa magnificence. Elle est belle sôus tous les aspects : sous toutes ses faces elle s'affirme grandiose et royale. Vue de devant, avec ses deux tours solidement plantées sur leurs bases, elle s'érige sur le ciel comme une superbe page de pierre, trouée au bas par les portails, barrée audessus et au sommet par les galeries, illuminée au centre par la rosace. Ses côtés, armés de contreforts robustes et d'arceaux volants, semblent plonger dans le sol, évoquant l'idée, pour les uns, d'un animal monstrueux, pour les autres, d'une trirème antique. L'abside, que ceint la couronne des arcs-boutants pareils à des rames et que surmonte la flèche semblable à un mât, s'arrondit avec une noblesse infinie sur le devant des transepts taillés comme des voiles, et l'on croirait à certains jours, quand les nuées d'orage courent dans le ciel, voir un vaisseau géant qui remonte la Seine, entraînant toute l'île avec lui. L'intérieur de la nef paraît aussi merveilleusement long que celui de Sainte-Sophie semble prodigieusement vaste, et si on lève les yeux, là-haut, très haut, plane la voûte (fig. 60 et 62.)
Et cependant, la cathédrale parisienne ne saurait être comparée à la basilique Vaticane. Sa façade se développe sur une longueur de 41 mètres seulement, et n'a que 43 mètres à la naissance des tours. Celles-ci, hautes de 20 mètres, portent la hauteur totale à 63. De moitié moins haute que Saint-Pierre, elle n'occupe que le tiers de sa superficie. Sa nef a 11 mètres de moins que celle de l'église romaine en hauteur comme en largeur, et si on voulait lui donner une longueur pareille, il y , faudrait ajouter 60 mètres. La déception ici est dans les chiffres. C'est l'inverse de ce qui se passe à Rome.
On peut le dire en général : tout édifice du moyen âge paraît grand, pour peu qu'il le soit; toute construction moderne, c'est-à-dire bâtie depuis la fin du xyi* siècle, semble petite même quand elle ne l'est aucunement. Après Saint-Pierre de Rome, l'Arc de Triomphe de l'Etoile, la Madeleine et notre Panthéon comparés aux cathédrales en sont la preuve. Il y a là un phénomène étrange. Ce n'est pas l'expliquer que de parler d'entente des proportions. Car alors il faudrait dire que nos églises gothiques sont disproportionnées, et il n'y aurait personne pour le croire. Et puis, l'on ne voit pas comment la justesse des rapports architectoniques aurait un pareil résultat, tout à rencontre, certainement, de l'intention de ses auteurs. Il faut bien supposer, en effet, que ceux-ci en faisant grand ont voulu obtenir un effet grandiose. Sans cela, à quoi bon ?
Non, l'explication de ce phénomène, ce n'est pas au président Charles de Brosses qu'il faut aller la demander, mais à VioIlet-le-Duc. Lui seul a donné le mot de l'énigme, dans son Dictionnaire d'architecture, avec sa théorie de l'échelle des monuments. Notre-Dame de Paris, s'est évertué à dire le grand gothicisant, paraît grande parce qu'elle est bâtie à l'échelle humaine, et que celle-ci permet à l'œil de se rendre compte imm diatement de ses dimensions réelles. Saint -Pierre paraît petit parce
LA FLORAISON GOTHiaUE