LA GALERIE DES ROIS
Quatre de nos cathédrales gothiques, Notre-Dame de Paris, Notre-Dame d'Amiens, Notre-Dame de Chartres, Notre-Dame de Reims, ont en propre une grande galerie faite de niches et de statues, dite galerie des Rois. A Notre-Dame de Paris et à Notre- Dame d'Amiens, elle barre d'une énorme horizontale la façade en son milieu. A Notre-Dame de Reims, elle la surmonte, et tourne ensuite autour des deux clochers, dont elle enserre la base. A Notre-Dame de Chartres, elle couronne la façade occidentale entre les deux clochers.
Dans les quatre cas, le parti est à peu près le même. De minces colonnettes supportent une suite d'arcs trèfles sous lesquels s'abritent des statues, et il y a derrière un passage pour la circulation. Notre-Dame de Reims y ajoute une particularité. Sans rompre l'ordonnance, elle inscrit au milieu le baptême de Clovis, c'est-à-dire Clovis dans la cuve baptismale entre saint Rémi, sainte Clotilde, un seigneur franc, un prêtre de l'église de Reims.
Ces statues sont au nombre de 28 à Notre-Dame de Paris, de 22 à Notre-Dame d'Amiens, de 16 à Notre-Dame de Chartres, de 56 à Notre-Dame de Reims. De taille colossale, elles atteignent 3'",55 à Reims et 3™, 76 à Amiens, où elles sont sculptées sur quatre ou cinq assises de pierre.
Toutes, avec quelques variantes, figurent des rois debout, couronne en tête, et sceptre en main, qui portent le costume royal du xm* siècle, c'est-à-dire la cotte serrée à la taille par une ceinture et recouverte du surcot, de la chape ou du manteau. D'un art médiocre, grossièrement taillées, elles sont cependant bien comprises comm.e silhouettes, pour l'effet décoratif qu'elles ont à produire à cette hauteur.
Les statues de Notre-Dame de Paris, qui devaient remonter à 1225, détruites pendant la Révolution, ont été refaites par Viollet-le-Duc vers 1860, mais celles des trois autres cathédrales, à part quelques restaurations partielles remontent au moyen âge. Il faut probablement leur donner comme date approximative : i23o à Notre- Dame d'Amiens, i25o à Notre-Dame de Chartres, i38o à Notre-Dame de Reims ( ng. 63 à 67).
Que représentent ces statues? Faut-il y voir les rois de France ou les rois de Juda? C'est encore un sujet de discussion entre archéologues. Les tenants des deux opinions ont une égale autorité, mais il me paraît possible de décider de quel côté les arguments invoqués offrent le plus de probabilité. Cet exposé n'a pas d'autre prétention ni d'autre but.
Jusqu'en 1840, on crut unanimement que ces statues figuraient les rois de France.
De cette croyance universelle, le plus ancien témoignage connu se trouve dans un manuscrit de la Bibliothèque nationale, daté de 1284, qui a pour titre : Des XXII manières de vilains. On y lit cette phrase : Li vilains babuins est cil ki va devant Nostre-Dame à Paj^is et regarde les Rois et dist : Vès la Pépin, vès la Charlemainne; et on li coupe sa borse par derrière.
En bonne critique, objecte-t-on, ce texte prouve seulement l'existence d'une croyance populaire, mais cette croyance est erronée. Il a été répondu : Ce manuscrit étant fait de pièces plus anciennes, son témoignage est à peine postérieur d'un démi-siècle à la galerie de Notre-Dame. Rarement une tradition put se réclamer d'un texte plus voisin des faits, et d'ordinaire, les légendes mettent plus de temps à se former. Si, au milieu du xiii« siècle, on ne comprenait plus ce morceau capital de Notre-Dame, que devient la thèse, si chère à ces difficiles critiques eux-mêmes, que la cathédrale était le «livre de pierre à l'usage des illettrés»? On ne savait donc
Phot. Mon. Hist.
FIG. 63 — GALERIE DES ROIS DE NOTRE-DAME d'aMIENS
plus lire ce livre, cinquante ans après? La réponse me paraît meilleure que l'objection.
L'opinion traditionnelle fut consignée, au début du xviii^ siècle, par le Bénédictin Montfaucon, dans ses Monuments de la monarchie française, et sous la Révolution, par Alexandre Lenoir, dans sa Description historique du « Musée des monuments français » créé par lui. Malheureusement, Montfaucon et Lenoir y introduisirent un élément notoire de fausseté, en interprétant aussi, comme des rois et des reines de France, toutes les statues royales qui ornent les portails de nos cathédrales. Ces statues sont nombreuses. Elles figurent ou figuraient notamment : au portail de Saint-Germain des Prés, à Paris (disparues), à la porte Sainte-Anne de Notre-Dame de Paris (refaites), à l'ancien portail de Notre-Dame de Corbeil (conservées longtemps à Saint-Denis, aujourd'hui au Louvre), au porche Sud du transept de Notre- Dame de Chartres, à la porte méridionale de la cathédrale du Mans, à la porte de Saint-Loup de Naud, au portail méridional de Saint-Étienne de Bourges, aux portails de la façade de Notre-Dame d'Amiens (fig. 3o et 3i).
Or, ces statues représentent, à n'en pas douter, les rois d'Israël et de Juda, ou des personnages bibliques qui leur sont apparentés, comme la reine de Saba. S'ils sont là, c'est comme ancêtres du Christ et de la Vierge. Notre certitude à leur sujet est telle, que personne ne discute plus à leur sujet. C'est une question à séparer de celle des quatre galeries.
Phot. Mon. Hist.
FIG. 64 — NOTRE-DAME d'aMIENS
L'erreur commise par les Bénédictins et, à leur suite, par Alexandre Lenoir fut découverte en 1840; elle fit naître l'opinion moderne, qui voit dans les galeries des Rois les. ancêtres royaux du Christ. Celle-ci avait donc un semblant de raison. Aussi
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