‹ Pages d'art chrétienChapitre 30 sur 142 · FIG. 65 — NOTRE-DAME DE REIMS · texte numérisé non relu

FIG. 65 — NOTRE-DAME DE REIMS

Didron, en l'émettant, put-il être illusionné par cette part de vérité qu'il venait d'entrevoir. Tout heureux de découvrir que le Pharamon, le Philippe-Auguste et le saint Louis des portails étaient en réalité David, Salomon et Josaphat; que ce qu'on

prenait pour une Blanche de Gastille n'était autre que Michol; qu'il fallait reconnaître Bethsabée là où on avait cru voir la reine Pédauque ; et qu'on devait appeler Reine de Saba ce qu'on avait intitulé Berthe aux grands pieds; il décréta que toutes les statues royales de nos cathédrales représentent des personnages bibliques. Une seule exception était faite : la galerie de Notre-Dame de Reims. Sauf là, affirmait-il, le moyen âge n'avait jamais fait un pareil honneur à des rois non canonisés, et Didron malmenait rudement ces pauvres Bénédictins coupables de s'être trompés à ce point (i). C'était tomber dans l'excès opposé, et cela ne faisait qu'embrouiller la question, en mêlant définitivement deux choses bien différentes.

Viollet-le-Duc fit écho à Didron, citant à l'appui de sa thèse la querelle faite au roi Louis VII par les chanoines de Créteil, pour avoir soupe et couché dans cette ville sans payer les frais. « Est-il possible, concluait-il, que cinquante ans après une scène de ce genre, l'évêque et le Chapitre de Paris eussent fait placer sur le portail de la cathédrale des statues colossales des rois de France, quand on commençait à peine à se faire une idée du pouvoir monarchique? » (2) L'historiette ne prouvait rien; elle n'en fut pas moins regardée comme un supplément de preuve.

F. de Guilhermy, dans les Atinales archéologiques, l'abbé Bulteau, dans sa Monographie de Notre-Dame de Chartres, et l'abbé Cerf, dans Notre-Dame de Reims, protestèrent timidement, mais leur voix se perdit dans le concert unanime des partisans de la nouvelle thèse, et la discussion paraissait depuis longtemps close, quand M. Emile Mâle vint la raviver, en 1900, apportant à l'opinion moderne, avec l'autorité de son nom, de nouveaux et sérieux arguments.

Pour M. Mâle, la galerie des Rois est une autre forme de 1' « arbre de Jessé ». La preuve en est, à ses yeux, dans cette statue de la galerie de Notre-Dame de Chartres, David, croit-il, aux pieds de laquelle on voit sculptés le vieux Jessé et les pousses de l'arbre symbolique. Les 28 statues de Notre-Dame de Paris correspondent aux 28 ancêtres que saint Matthieu (i, 5-i6) énumère de Jessé à Joseph, et les 56 statues de Notre-Dame de Reims figurent les 56 personnages que l'on compte d'Abraham à Jésus, dans la généalogie de saint Luc (m, 23-34). Si cette galerie des Rois ne se trouve qu'aux quatre cathédrales de Paris, d'Amiens, de Chartres et de Reims, c'est qu'elles sont consacrées à Notre-Dame la Vierge. Les rois de Juda y apparaissent comme ses ancêtres (3).

Tel est le raisonnement de M. Emile Mâle, maître en iconographie, et il faut, pour en bien saisir la portée, avoir lu l'ouvrage entier. C'est, semble-t-il, la conséquence logique du plan iconographique de nos cathédrales, tel qu'il nous l'explique. Le Christ en occupe le centre; il en est l'unique sujet, et tout se ramène à lui. C'est une conception admirable. La procession des Rois, ancêtres du Christ, s'harmonise merveilleusement avec ce plan, et l'idée en est magnifique, mais cette idée est-elle bien celle des hommes du moyen âge? N'est-elle pas plutôt une belle imagination des iconographes modernes, devenus à leur insu des compositeurs artistes ?

M. Georges Durand, dans sa Monographie de la cathédrale d'Amiens, s'est élevé

<i) Didron, Annales archéologiques, t. XXVII, p. 20.

(2) ViOLLET-LE-Duc, Dictiotinaire d'architecture, t. II, p. SSg.

^3) Emile Mâle, l'Art religieux du xiii* siècle en France, p. 200.

violemment contre la thèse de M. Mâle, ruinant ses raisons et leur en opposant de contraires. Raisonnons avec lui.

A Notre-Dame d'Amiens, les rois de Juda sont déjà deux fois dans les portails de la façade, comme ancêtres du Christ et comme ancêtres de la Vierge. Pourquoi les aurait-on mis encore dans la galerie du haut?

La généalogie de saint Matthieu comprend, en réalité, 40 noms, et celle de saint Luc 76. Pour obtenir le chiffre 28 dans le premier cas et 56 dans le second, M. Mâle est obligé de commencer pour l'une à Jessé, et pour l'autre à Abraham. Il y a dans cette arithmétique une part d'arbitraire. Beaucoup de ces ancêtres n'ont pas été rois. On ne voit pas très bien dans une série royale des personnages comme Abraham et

Phot. Mon. Hist.

Page 1