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LA STÉRÉOTOMIE

La stéréotomie est la science de la coupe des pierres. Elle comprend deux' parties : l'une, théorique, relève de la géométrie descriptive et intéresse l'architecte; l'autre, pratique, s'adresse au tailleur de pierre.

Aujourd'hui que des ouvrages spéciaux, tout en tracés, et des ateliers ont vulgarisé cette science, la mettant à portée de tous, on imagine difficilement la peine qu'il a fallu pour la constituer. Elle a atteint, dès le xii^ siècle, son dernier point de perfection avec les escaliers tournants à voûte appareillée, dont la vis de Saint-Gilles, dans le Gard, est le plus célèbre exemple. Mais, au*xi« siècle, l'opération la plus simple devait présenter des difficultés parfois insurmontables.

Donnez à un ravaleur actuel une colonne à exécuter en pierre, après lui avoir indiqué le diamètre et la longueur du fût et le profil de la base moulurée, il s'y attaquera sans hésitation.

Pour le fût rond, il réalisera d'abord un pilier carré, dont il abattra ensuite les angles, de façon à obtenir un fût octogonal. De celui-ci, il coupera les huit arêtes et obtiendra un fût à seize facettes. Après avoir abattu les seize arêtes finales, il lui suffira d'un peu d'oeil pour réaliser un fût exactement rond, résultat qu'il n'aurait pu obtenir sans le procédé sûr de ces épannelages successifs.

Pour la base moulurée, la première forme qu'il réalisera sera un cube rectangulaire, parfaitement dressé. Il en arrondira ensuite la partie haute, obtenant ainsi une sorte de meule posée à plat sur un pavé carré. Il abattra l'angle de cette meule, suivant un tracé qu'il aura cherché sur son gabarit, et qui lui donnera la face des deux boudins extrêmes. Encore trois tailles graduées d'après le même principe, et il arrivera, après six opérations, à une forme approximative assez voisine du tracé définitif, pour qu'il obtienne celuirci à vue de nez, sans avoir à craindre un accroc à la rondeur de ces cercles emboîtés les uns dans les autres (fig. 4).

Un praticien moderne sourirait si on lui parlait de diflSculté. Se représente-t-on l'embarras d'un ouvrier du début du xi« siècle, mal préparé à une taille compliquée, et celui de l'architecte ayant à fournir le tracé d'un appareil difficile ?

11 faut, pour s'en rendre compte, avoir connu les difficultés auxquelles peut se heurter, par exemple, un religieux de nos jours, sculptant dans son couvent un autel de pierre pour sa chapelle, ou entreprenant d'élever, avec les ouvriers arabes d'un chantier de Palestine, une église voûtée d'ogives.

Ces deux expériences vécues, l'une comme acteur, l'autre comme témoin, m'ont fait comprendre ce qui a dû se passer à l'âge où nos premiers ateliers se fondaient;

au moment où les premières bâtisses valables s'élevaient sur notre sol, sous l'impulsion de rois de France, comme Robert II le Pieux, à Saint-Benoît-sur-Loire, vers

996; de seigneurs de province, comme le duc Richard I" de Normandie, au mont Saint-Michel, en 966; d'abbés de grandes abbayes, comme l'abbé Morard à Saint- Germain des Prés, en 10 1 o ; d'évéques riches et puissants comme Pons de Marseille, à Saint-Victor, en l'an mille.

Avant ces dates, et depuis la chute de l'empire romain, on ne construisait plus, chez nous, qu'en moellon smillé, c'est-àdire dégrossi à la smille, sorte de marteau pointu, usité par les carriers. Les blocs de pierre équarris étaient rares, à peine dégrossis, ou finalement d'une taille grossièrement traitée, aux ciselures inhabiles. Aux environs de l'an mille, un renouveau se produit, dont on vient de voir quatre exemples précoces. La taille de la pierre y joue un rôle important.

A Saint-Remy de Reims, en ioo5, l'évéque Airard jette les fondements d'une basilique en pierre d'appareil, quadris lapidibus, et de cela, les textes contemporains le louent comme d'une innovation.

Les évêques et abbés qui bâtissent se rendent bien compte de la portée de leur entreprise. « Faites-le tel, qu'il serve de modèle à toute la Gaule! » Ainsi parle à son architecte, en 1026, l'abbé Gauzlin, du monastère de Saint-Benoît-sur-Loire, au sujet du porche de son église.

Dès lors, l'outillage se fixe pour devenir bientôt, à la fin de la période romane, le même qu'il est aujourd'hui: la pointe pour dégrossir; le ciseau plat pour ciseler les arêtes et dresser les parements; à partir de 1140, la bretture ou laye, dont notre gradine actuelle et la ripe ancienne, employée pour les creux des moulures, sont dérivées. Au xin* siècle, l'emploi de la bretture deviendra^presque exclusif, et l'on aura, grâce à elle, sur les parements taillés, cette pellicule grenue et chaude qui s'anime et vibre sous la lumière. Mais, au xn" siècle, le ciseau est le grand outil. Armé du maillet de bois, l'ouvrier en tire tout ce qu'il veut. Et l'art de la ciselure reparaît.

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